Chaque jour, des millions de personnes échangent sur des sujets politiques sur la plateforme numérique X. À notre époque, marquée par l'intelligence artificielle, les utilisateurs peuvent faire confiance à Grok, une IA intégrée à la plateforme. Il est ainsi possible de lui demander d'analyser une publication en seulement quelques clics.
Le problème, c'est que Grok admet ouvertement, si on lui pose la question, que ses réponses peuvent changer en fonction de la manière dont on pose la question et des informations qu'il a à disposition.
Pour essayer de limiter la diffusion de fausses informations, le propriétaire de la plateforme, le riche homme d'affaires Elon Musk, a mis en place les "Notes de la communauté". Cependant, ce système n'est plus très populaire. L'utilisation des Notes a en effet beaucoup diminué en 2025 : le nombre de contributions écrites aurait baissé d'environ 50 % entre janvier et mai, passant de près de 120 000 à moins de 60 000.
En tant que professeure associée à l'UQAM dans le domaine de la communication numérique, je remarque avec inquiétude que Grok est en train de devenir le seul outil de vérification sur X, celui que les utilisateurs emploient pour vérifier les informations. En bref, l'autorité et la responsabilité de la vérité sont confiées à une IA.
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La façon de penser de Musk
Il a fallu réaliser beaucoup d'études sur la manière dont les fausses nouvelles se répandent sur Twitter-X, puis attendre l'élection américaine de 2020, qui a conduit à la suspension du compte de Donald Trump, pour que le site, qui appartenait alors à Jack Dorsey, commence à s'attaquer plus sérieusement à la désinformation.
Ainsi, en janvier 2021, le projet "Birdwatch" a été proposé à un groupe restreint d'utilisateurs. Cette idée, lancée sous l'impulsion du nouveau propriétaire du réseau, Elon Musk, s'est transformée pour devenir les "Notes de la communauté". Ce concept inspirait confiance car il reposait sur la "sagesse collective" et l'esprit d'entraide, deux valeurs fondamentales des communautés en ligne.
Confier la vérification des faits à l'IA
En novembre 2023, Grok, l'intelligence artificielle développée par xAI, l'entreprise d'Elon Musk, a été lancée sur X et proposée gratuitement à tous les utilisateurs. À chaque fois qu'une nouvelle version de son IA est déployée, X annonce que Grok est gratuit, mais en réalité, plusieurs conditions s'appliquent pour y accéder sans payer, comme la date de création du compte et le nombre de fois où l'on peut l'utiliser par jour.
Contrairement à d'autres IA commerciales, Grok se présente ouvertement en adoptant une position idéologique qui correspond à celle de Musk et à sa vision de la liberté d'expression. C'est ce que confirme aussi Amélie Raoul, doctorante et enseignante française spécialisée dans l'IA générative et les pratiques liées à l'information Amélie Raoul.
Très rapidement, de nombreux utilisateurs du réseau ont pris l'habitude d'écrire à @Grok dans les conversations.
Pendant que les Notes de la communauté sont de moins en moins utilisées, remplacées par le nombre croissant de questions posées à Grok, Ars Technica a rapporté en juillet 2025 les inquiétudes exprimées par un groupe de chercheurs issus des universités Stanford, Washington et MIT, ainsi que par l'équipe de X. L'étude en question examine l'utilisation de Grok, qui est devenu le principal rédacteur de ce qui reste des Notes de la communauté.
Dans un monde idéal, les humains et l'IA travailleraient ensemble, expliquent les chercheurs, chacun apportant ses compétences pour compléter l'autre. Cela permettrait de créer une approche pour développer les connaissances avec l'aide de l'IA. C'est l'idéal, mais bien sûr, il y a un obstacle.
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Le hic dans le système
Ce qui rend difficile la collaboration idéale entre l'humain et la machine, les chercheurs le reconnaissent, c'est cette assurance, ce ton poli mais convaincant, que utilise un robot comme Grok.
Dans le Guardian, Samuel Stockwell, un chercheur britannique travaillant au Centre pour les technologies émergentes et la sécurité de l'Alan Turing Institute, s'est montré méfiant. Il pense que sans protections solides pour encadrer l'IA, les notes ainsi écrites pourraient accentuer la désinformation. Stockwell remarque bien sûr que Grok, comme d'autres IA génératives, peut inventer des choses, mais aussi que ses réponses, bien qu'assurées, manquent souvent de nuances et de contexte.
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Malgré ces avertissements, de plus en plus d'utilisateurs se tournent vers Grok pour obtenir une réponse rapide et comprendre le contexte des nouvelles récentes. Grok répond instantanément, contrairement aux notes rédigées par les utilisateurs qui nécessitent des étapes de validation par la communauté et prennent donc plus de temps.
Le journaliste indien de TechCrunch Jagmeet Singh a souligné que Grok, quand on lui demande s'il a des préjugés, avoue volontiers qu'il peut contribuer à la désinformation. C'est un avertissement peu utile pour ceux qui connaissent bien le fonctionnement des IA, mais qui devrait alerter les utilisateurs.
Comment Grok évalue les sources directes
Par exemple, lors de l'assassinat du populaire créateur de contenu et commentateur de droite, Charlie Kirk, Grok s'est souvent heurté à ses limites en matière de prudence et de vérification des faits.
Alors que plusieurs journalistes rapportaient les propos du gouverneur Cox, basés sur des sources non révélées – selon lesquelles le suspect Tyler Robinson aurait été influencé par la gauche –, le 14 septembre 2025, Grok a affirmé sans hésitation que le suspect était de gauche. Pourtant, lorsque l'auteure de cet article a partagé avec Grok un lien vers l'article de Vanity Fair du 12 septembre, qui explique l'origine des messages trouvés sur les projectiles tirés par Robinson, Grok a répondu ceci :
Mes réponses sont créées en temps réel en fonction de la question posée, des connaissances disponibles et de l'analyse immédiate de sources comme l'article de Vanity Fair que vous avez partagé. Si vous m'avez vu (ou un autre exemple de moi) le décrire ainsi dans des conversations précédentes, c'était probablement une interprétation du contenu de ces gravures et de leurs références culturelles. Ces éléments peuvent raisonnablement être considérés comme hostiles aux idéologies de droite ou fascistes.
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Un outil pour la publicité
Dans une récente interview sur cette nouvelle pratique, le professeur de sociologie français à Sciences Po, Dominique Boullier, a qualifié cet appel à l'autorité d'une intelligence artificielle générative de "solution de facilité".
Cela s'explique par le fait que confier entièrement la vérification des faits à Grok met en évidence les problèmes de fiabilité des agents conversationnels privés et le manque de transparence de leurs systèmes de génération.
La confusion risque même d'augmenter avec l'ajout de fonctionnalités commerciales qui repousseront encore plus les limites entre l'information et la publicité : depuis le 7 août, des publicités sont ajoutées aux contenus créés par Grok.
De plus, Grok et les principaux agents conversationnels d'IA générative, comme ChatGPT, ont en commun d'adopter une attitude que l'on pourrait qualifier de flatteuse, c'est-à-dire d'une serviabilité intéressée. C'est souvent ainsi que ces agents conversationnels parviennent à créer une impression d'intimité, qui peut ressembler pour l'utilisateur à une relation entre personnes, voire à de l'amour.
C'est ce que la journaliste américaine Remay M. Campbell a expliqué dans un article de la revue Scientific American. Elle y indiquait que cette fausse empathie pouvait même mettre en danger la sécurité nationale, car la bulle de conversation est un environnement propice à révéler des informations sensibles en toute confiance. Or, cette stratégie de "douceur" est également utilisée en marketing pour attirer l'attention.
Vers une autorité incertaine et complaisante
À l'ère de la post-vérité, la communication rapide favorisée par les réseaux sociaux encourage les prises de position fortes et sans nuances, avec "une prime à ce qui choque", selon les mots de Boullier dans son livre de 2023 Propagations. Dans ce contexte, les IA commerciales s'intègrent au débat sans que ceux qui se basent sur elles pour juger ce qui est juste ou vrai soient pleinement conscients de leurs propres biais et de leurs angles morts.
Par conséquent, dans les discussions en ligne, on observe une délégation de l'autorité à des IA qui sont changeantes, flatteuses, et dont le fonctionnement dépend d'intérêts financiers et de la bonne volonté des milliardaires de la technologie.
Il est donc pertinent de se demander : à l'image de quoi ces IA vont-elles construire le monde ?
Nadia Seraiocco ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas d'actions, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait bénéficier de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.