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La peur de rater quelque chose : entre cerveau social et anxiété collective

L’anxiété d’appartenance, qu'exprime la « peur de manquer quelque chose » (ou, FOMO), constitue un ressort fondamental de nos comportements sociaux que les plateformes numériques amplifient désormais de manière systématique.

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Un rêve d'être partout à la fois, alimenté par les outils numériques. Roman Odintsov/Pexels, CC BY

La « peur de rater quelque chose » (FOMO) n'a pas été inventée avec Instagram. Ce sentiment d'être exclu, de ne pas être là où on devrait être, ou de ne pas être comme on devrait être, était déjà un concept bien avant les réseaux sociaux, et il montre l'anxiété de ne pas appartenir à un groupe.


Vous l'avez probablement déjà ressenti : cette sensation distincte que votre téléphone vient de vibrer dans votre poche. Vous le sortez rapidement. Pas de notification.

Autre situation : vous partez pour le week-end, déterminé à « déconnecter ». Les premières heures sont agréables. Puis l'anxiété commence à grandir. Que se passe-t-il sur vos messages ? Quelles conversations manquez-vous ? Vous ressentez la « peur de rater quelque chose », connue par l'acronyme FOMO (« Fear Of Missing Out »).

D'où vient cette inquiétude ? Est-ce notre cerveau programmé pour chercher des récompenses ? Est-ce la pression sociale ? Sont-ce nos habitudes numériques ? La réponse est probablement un mélange des trois, mais pas exactement de la manière qu'on nous dit.

Ce que les penseurs nous ont appris sur l'anxiété sociale

En 1899, l'économiste Thorstein Veblen (1857-1929), l'un des théoriciens référencés dans l'industrie du luxe, a décrit la « consommation ostentatoire » : l'aristocratie ne consomme pas pour répondre à des besoins, mais pour montrer son statut social. Cet état d'esprit crée de l'anxiété : l'inquiétude de ne pas être assez bien, d'être exclu du cercle des privilégiés.

À peu près à la même époque, le philosophe allemand Georg Simmel (1858-1918) a développé cette idée en étudiant la mode. Il a décrit une tension : nous voulons simultanément nous démarquer et appartenir. La mode résout temporairement ce conflit, mais au prix d'une course sans fin. Dès qu'un style devient populaire, il perd son attrait. Cette dynamique crée un système où personne n'est en sécurité : les élites doivent constamment innover tandis que les autres poursuivent des tendances qui ne cessent de leur échapper.

En 1959, le sociologue Erving Goffman (1922-1982) a théorisé nos interactions comme des performances théâtrales. Nous gérons constamment l'impression que nous donnons aux autres, en basculant entre la scène (où nous jouons notre rôle) et les coulisses (où nous nous détendons de la performance). Sa question est toujours pertinente aujourd'hui : que se passe-t-il lorsque les coulisses disparaissent ? Lorsque chaque moment peut potentiellement être enregistré et partagé ?

Enfin, plus récemment, le philosophe Zygmunt Bauman (1925-2017) a développé le concept de « modernité liquide » : dans un monde de choix infinis, l'anxiété ne concerne plus le fait de ne pas avoir assez, mais d'avoir trop. Comment choisir quand tout semble possible ? Comment être sûr d'avoir fait le bon choix ?

Ces quatre penseurs n'ont évidemment pas prédit les réseaux sociaux, mais ils ont identifié les racines profondes de l'anxiété sociale : appartenir au bon groupe (Veblen), maîtriser les codes sociaux (Simmel), la performance constante (Goffman), et la peur de faire le mauvais choix (Bauman) – des mécanismes que les plateformes numériques amplifient systématiquement.

FOMO à l'ère numérique

Avec l'utilisation généralisée des smartphones, le terme est devenu populaire au début des années 2010. Une étude le définit comme « une inquiétude constante que d'autres pourraient avoir des expériences enrichissantes dont on est absent ». Cette anxiété découle de besoins fondamentaux non satisfaits (autonomie, compétence, relation) et conduit à une utilisation compulsive des réseaux sociaux.

Qu'est-ce que la technologie numérique change ? L'échelle, tout d'abord : nous comparons nos vies à des centaines de vies éditées. La permanence, ensuite : l'anxiété est maintenant continue, disponible 24h/24 et 7j/7. La performativité, enfin : nous ne faisons plus seulement l'expérience du FOMO, nous le créons. C'est ainsi que chaque story Instagram peut causer aux autres l'anxiété que nous ressentons.

Le syndrome de vibration fantôme illustre comment cette anxiété affecte nos corps. Une étude menée sur des internes en médecine a révélé que 78 % d'entre eux ont signalé ces vibrations fantômes, un taux qui est monté à 96 % pendant les périodes de stress intense. Ces hallucinations tactiles ne sont pas de simples erreurs de perception, mais des signes d'anxiété sociale accrue.

Au-delà de la dopamine : une anxiété d'appartenance

De nombreux livres et articles de vulgarisation scientifique ont répandu l'idée que le FOMO s'explique par l'activation du « système de récompense » de notre cerveau.

Ce système fonctionne grâce à la dopamine, un messager chimique dans le cerveau (neurotransmetteur) qui déclenche à la fois le plaisir anticipé et une forte envie d'agir pour ne rien manquer. Dans Le Bug Humain (2019), Sébastien Bohler soutient notamment que nos cerveaux sont programmés pour chercher constamment plus de ressources (nourriture, statut social, information).

De ce point de vue, les plateformes de réseaux sociaux exploitent ces circuits neuronaux en déclenchant systématiquement des réponses du système de récompense, notamment par le biais de signaux de validation sociale (likes, notifications), ce qui peut conduire à des formes d'addiction comportementale.

D'autres recherches en neurosciences pointent vers un facteur supplémentaire, peut-être plus important : l'activation des zones cérébrales liées au traitement de l'information sociale et à la peur de l'exclusion. Les recherches de Naomi Eisenberger et de ses collègues depuis les années 2000 ont montré que les expériences d'exclusion sociale activent des régions cérébrales qui se chevauchent partiellement avec celles impliquées dans le traitement de la douleur physique.

Ils suggèrent que le rejet social est une forme de souffrance biologiquement ancrée. Ces deux mécanismes – la recherche de récompense et l'évitement de l'exclusion – ne s'excluent pas mutuellement, mais pourraient fonctionner ensemble. En fin de compte, ce n'est pas tant le manque d'un like qui nous inquiète, mais le sentiment d'être à l'extérieur, de ne pas appartenir au groupe social.

Cette base neurobiologique de la peur de l'exclusion confirme, d'une autre manière, ce que Veblen, Simmel, Goffman et Bauman ont analysé : l'anxiété d'appartenance est un moteur fondamental de nos comportements sociaux, que les plateformes numériques amplifient maintenant systématiquement.

Reprendre le contrôle de notre attention ?

L'anxiété sociale comparative n'a donc pas attendu Instagram pour exister. Mais nous devons reconnaître une différence d'échelle : nos cerveaux, conçus pour des groupes de quelques dizaines d'individus, ne sont pas équipés pour traiter le flux constant de vies alternatives qui défilent sur nos écrans.

Face à cette surcharge, se déconnecter n'est pas une évasion mais une reconquête. Choisir de ne pas regarder, de ne pas savoir, de ne pas être constamment connecté, ce n'est pas rater quelque chose – c'est gagner la capacité d'être pleinement présent dans sa propre vie. Cette prise de conscience a donné naissance à un concept qui reflète le FOMO : JOMO, ou « Joy of Missing Out », le plaisir retrouvé dans le choix conscient de se déconnecter et de reprendre le contrôle du temps et de l'attention.

Emmanuel Carré ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas d'actions et ne reçoit pas de financement d'une organisation qui bénéficierait de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son institution de recherche.

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