
Le yuan, la monnaie de la Chine (officiellement appelée renminbi), prend de plus en plus d’importance dans les échanges de pétrole et de gaz entre la Russie et la Chine. Cette situation comporte des risques pour l’Union européenne, mais elle offre aussi une chance pour l’euro dans le domaine de l’énergie.
Au cours du 25ᵉ Sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) qui s’est tenu à Tianjin en septembre 2025, les dirigeants de la Chine et de la Russie ont clairement soutenu l’idée de faire du commerce de l’énergie sans utiliser le dollar américain. Ce mouvement vers une diminution de l’usage du dollar, qui se voit par l’augmentation des ventes de pétrole et de gaz de la Russie à la Chine payées en yuans (la monnaie chinoise, appelée renminbi officiellement), marque un tournant dans le commerce de l’énergie.
Pour l’Union européenne, et en particulier pour les entreprises de la zone euro, dont les importations de pétrole sont toujours payées en grande partie en dollars, cette situation est une arme à double tranchant.
Le yuan, une monnaie clé dans les accords sur l’énergie entre la Russie et la Chine
En seulement quelques années, le yuan est devenu une monnaie importante pour régler les échanges énergétiques entre la Russie et la Chine. En 2022, des entreprises comme Gazprom et China National Petroleum Corporation (CNPC) ont commencé à payer moins en dollars pour certains contrats, préférant utiliser le rouble et le yuan. En 2023, le commerce entre les deux pays a atteint un record de 240 milliards de dollars, soit une augmentation de 26 %, avec la moitié du pétrole russe exporté vers la Chine.
En 2024, le commerce entre la Chine et la Russie a atteint 244,81 milliards de dollars américains, ce qui représente une hausse de 1,9 % par rapport à 2023, selon les informations des douanes chinoises. Ce chiffre s'explique par l'augmentation des échanges utilisant la paire CNY/RUB, c'est-à-dire le taux de change entre le yuan chinois et le rouble russe. En d'autres termes, de plus en plus d'entreprises russes achètent ou vendent directement des yuans contre des roubles, alors qu'avant, elles passaient presque toujours par le taux USD/RUB, qui est le taux entre le dollar américain et le rouble.
Ce changement montre que le commerce de l'énergie russe, qui utilisait beaucoup le dollar, se tourne petit à petit vers la monnaie chinoise.
Ce changement a été confirmé à Tianjin, où Xi Jinping, Vladimir Poutine et Narendra Modi ont soutenu l'utilisation plus fréquente des monnaies nationales. Le président de la République populaire de Chine a même suggéré de créer une banque de développement pour éviter d'utiliser le dollar et pour limiter les effets des sanctions.
Plus de 80 % du pétrole de l'UE est facturé en dollars
L'OCS regroupe dix pays : la Chine, la Russie, l'Inde, le Pakistan, l'Iran, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan, l'Ouzbékistan et le Bélarus. Ces pays représentent près de la moitié de la population mondiale et un quart du PIB. Le commerce de la Chine avec ses partenaires a atteint 3,65 billions de yuans (soit 500 milliards de dollars américains) en 2024.
Le commerce de la Chine avec ses partenaires est de plus en plus souvent réglé en yuans, ce qui fait du yuan une monnaie internationale pour la facturation et les échanges, au-delà de son utilisation dans le pays. Cependant, le dollar reste la monnaie la plus importante, représentant encore 58 % des réserves mondiales en 2024.
L’Union européenne (UE) dépend encore beaucoup du dollar pour importer son énergie. Entre 80 % et 85 % du pétrole de l’Union européenne est facturé en dollar américain (USD), alors qu’une très petite quantité provient des États-Unis. Cette situation s’explique par le fait que le dollar est la monnaie commune utilisée pour les transactions sur les marchés mondiaux. Il sert d’intermédiaire entre les producteurs et les acheteurs, peu importe leur pays. L’UE se retrouve de facto exposée aux changements du dollar et aux décisions de la Réserve fédérale des États-Unis.
Une nouvelle complexité pour les entreprises européennes
Si le commerce mondial du pétrole et du gaz ne dépendait plus seulement du dollar, mais se partageait entre plusieurs monnaies comme le yuan ou la roupie, les entreprises européennes, surtout celles de la zone euro, devraient s’habituer à un environnement financier plus compliqué.
Actuellement, la plupart d’entre elles achètent leur énergie en dollars. Elles peuvent se protéger contre les variations du taux de change grâce à des « marchés de couverture » très développés. Ces marchés leur permettent de signer des contrats financiers à l’avance pour fixer un taux et éviter de perdre de l’argent si la valeur du dollar change.
Avec le yuan, la situation serait plus compliquée. Les outils financiers pour se protéger sont encore limités, car la Chine contrôle les mouvements d'argent et limite la circulation de sa monnaie à l'étranger. Cela signifie que le yuan ne circule pas librement partout dans le monde. Cela réduit la liquidité, c'est-à-dire la facilité avec laquelle une entreprise peut acheter ou vendre rapidement des yuans lorsqu'elle en a besoin. Moins la monnaie circule, moins il y a d'échanges possibles, et plus les transactions deviennent lentes et chères. Pour les entreprises, cela veut dire des paiements plus difficiles et des coûts financiers plus élevés.
Il y a des exemples concrets qui montrent que cette situation commence à se réaliser. En mars 2023, la China National Offshore Oil Corporation et TotalEnergies ont conclu la première transaction de gaz naturel liquéfié (GNL) payée en yuans via une bourse de Shanghai. Quelques mois plus tard, l'entreprise pétrolière publique de la République populaire de Chine a effectué une autre transaction en yuans avec Engie. Ces accords montrent la montée en puissance du yuan dans les échanges énergétiques et annoncent un nouvel équilibre où les entreprises européennes devront s'adapter à une plus grande variété de devises.
Un rôle plus important pour l'euro dans la facturation de l'énergie
L'évolution du commerce mondial de l'énergie offre une opportunité stratégique pour l'Union européenne : améliorer le rôle de l'euro pour fixer les prix du pétrole et du gaz, et ainsi réduire sa dépendance au dollar – ou, à l'avenir, au yuan.
L'euro est déjà la deuxième monnaie la plus importante au monde, représentant 20 % des réserves. Elle est utilisée comme référence pour plus de la moitié des exportations européennes. Dans le commerce de l'énergie, son utilisation reste limitée. Dès 2018, la Commission européenne avait d'ailleurs suggéré d'augmenter son utilisation pour fixer les prix de l'énergie, afin de renforcer l'indépendance économique du continent.
Les progrès les plus notables concernent le gaz. Selon la Banque centrale européenne, la diminution des livraisons russes a poussé l'Union européenne à s'intégrer davantage aux marchés mondiaux du gaz naturel liquéfié (GNL). Les prix en Europe sont maintenant étroitement liés aux marchés asiatiques, ce qui rend l'UE plus sensible aux changements de la demande mondiale. Cette interdépendance renforce l'intérêt de développer des contrats de gaz payés en euros.
La même idée pourrait s'appliquer au pétrole. L'Union européenne achète plus de 300 milliards d'euros d'énergie chaque année. Elle a assez de poids pour négocier avec ses partenaires commerciaux, en particulier les producteurs du Golfe qui cherchent à diversifier les devises qu'ils utilisent.
Vers une monnaie pour l'énergie en Europe ?
Faire de l'euro une monnaie de référence pour les échanges énergétiques n'est pas une décision qui se prend facilement, mais cela pourrait devenir un outil important pour la politique monétaire et énergétique européenne.
L'euro a des avantages : il est relativement stable, totalement convertible, et soutenu par la Banque centrale européenne. Si des livraisons de pétrole ou de gaz étaient facturées en euros, cela réduirait la dépendance au dollar, simplifierait la gestion des risques de change pour les entreprises européennes, et renforcerait l'indépendance financière de l'Union.
Ce changement de monnaie implique des défis réels. Le marché de l'énergie en euros reste peu développé, et certains pays ou entreprises pourraient craindre des sanctions américaines s'ils s'éloignent du dollar. Pour surmonter ces obstacles, il faut renforcer les marchés financiers européens, créer des produits de couverture spécialement en euros pour l'énergie, et assurer une politique économique stable dans toute la zone euro.
Cette démarche n'a pas pour but de remplacer le yuan, mais de proposer une alternative équilibrée, où l'euro aurait une influence dans la facturation, dans les réserves stratégiques et dans le paysage monétaire mondial.
Suwan Long ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas d'actions, ne reçoit pas d'argent d'une organisation qui pourrait bénéficier de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.