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Comment Telegram est devenue le champ de bataille des conflits modernes

Utilisé dans de nombreux conflits, Telegram sert de canal pour diffuser infos, propagande et images de guerre, souvent de manière brute, sans aucune modération ni contexte.

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Telegram, créé au départ comme un service de messagerie pour mieux protéger la vie privée des utilisateurs, est devenu un champ de bataille constant. Sur l’application, beaucoup de chaînes diffusent des images choquantes, le crime organisé s’y développe, les services secrets y recrutent, et surtout, la propagande y est très active. Cet article explique comment cet outil s’est transformé en véritable arme de guerre numérique.

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Pendant longtemps, Telegram était vu comme une alternative sûre aux réseaux sociaux du groupe Meta, surtout par les personnes attachées à leur vie privée et à leur liberté numérique. Elles étaient attirées par son image « anti-système » et sa promesse d’un espace sans surveillance commerciale. Fondé en 2013 par les frères Durov, Telegram est devenu l’une des plateformes les plus influentes au monde.

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Pavel Durov en est à sa deuxième aventure numérique. Avant Telegram, il a lancé VKontakte (VK), souvent appelé le « Facebook russe ». Dès sa création en 2006, VK était un rare espace de liberté sur Internet en Russie. Mais quand Durov a refusé de donner au FSB (les services secrets) les données de certains blogueurs et de fermer des pages d’opposition, il a progressivement perdu le contrôle de l’entreprise, reprise ensuite par des proches du gouvernement. Aujourd’hui, Telegram, avec près de 950 millions d’utilisateurs dans le monde, est populaire pour son chiffrement, sa promesse de confidentialité et la possibilité de créer des « chaînes » réunissant des centaines de milliers de personnes.

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Cependant, derrière cette image de refuge numérique, Telegram est devenu un outil clé pour des activités beaucoup plus sombres : commerce illégal, voyeurisme, et surtout, guerres de propagande.

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Arrestation et mise en examen de Pavel Durov

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Le 24 août 2024, Pavel Durov, cofondateur franco-russe de Telegram, a été arrêté et mis en examen en France. La justice l’accuse de ne pas avoir empêché la diffusion d’activités illégales sur sa plateforme, comme le trafic de drogue, l’exploitation d’enfants et les fraudes.

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Après sa mise en examen, Durov s’est défendu en disant qu’un tel procès était inédit. « Arrêter le PDG d’une plateforme parce que certains utilisateurs commettent des crimes est absurde », a-t-il déclaré à l’époque. Depuis, Telegram coopère davantage avec les autorités, selon plusieurs sources judiciaires. Mais la question reste : comment contrôler un espace si vaste et si opaque ?

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En Chine, une enquête de CNN a récemment révélé un énorme réseau de voyeurisme pornographique hébergé sur Telegram. Plus de 100 000 membres échangeaient des milliards de photos et de vidéos privées, ainsi que des récits d’agressions, sans le consentement des victimes. L’affaire a choqué le public et montré combien il est difficile d’empêcher les dérives sur l’application.

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En effet, Telegram est un écosystème où tout circule : trafic de drogues, fichiers frauduleux et contenus de propagande extrême. Autrefois, il fallait des compétences techniques pour trouver ce genre de contenu sur le dark web. Aujourd’hui, il suffit de quelques clics.

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Du chiffrement à la cruauté

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C’est peut-être dans le contexte de la guerre que l’impact brutal de Telegram est le plus visible. Pendant les attaques terroristes du Hamas contre Israël en octobre 2023, l’application est devenue un champ de bataille parallèle. Les groupes armés ont vite compris le potentiel de l’outil : diffuser des vidéos de violence, de torture et de profanation, accompagnées de messages pour inciter à agir.

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Le même jour, nous avons décidé de rejoindre le canal du Hamas depuis la France. La facilité avec laquelle nous avons pu accéder à des contenus insoutenables faisait froid dans le dos : viols, exécutions, corps mutilés — parfois d’enfants — montrés comme des trophées. Chaque jour, des dizaines de vidéos de propagande inondaient les canaux, repoussant sans cesse les limites de l’imaginable.

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Le lendemain, des chaînes liées à l’armée israélienne (Tsahal) ont adopté la même stratégie : images de massacres et messages de vengeance. La guerre menée avec des armes trouvait son double instantané et brut sur Telegram.

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Les horreurs vues étaient si extrêmes que nous avons choisi de ne pas toutes les décrire ici. Mais il est important de comprendre à quel point la violence s’est banalisée : sur cette plateforme, la cruauté est devenue quotidienne, accessible à tous, et souvent partagée sans fin.

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« Ce canal viole la loi locale »

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En France, ce n’est que le 17 octobre 2023 que le compte du Hamas a été partiellement bloqué, peu après la diffusion d’une vidéo d’un otage. Depuis, quand on essaie d’y accéder, un message s’affiche : « Ce canal viole la loi locale. » Mais c’était trop tard pour empêcher la diffusion d’images choquantes, parfois vues par des mineurs, et reprises ensuite sur d’autres réseaux comme X. En utilisant un VPN, il est encore possible de contourner ces blocages et de continuer à voir les pires images de guerre.

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Cette banalisation de la violence pose un vrai problème. En rendant la propagande accessible au grand public, Telegram transforme le spectateur en témoin, parfois en complice, d’atrocités autrefois cachées sur le « dark web ». Les groupes armés ont compris la puissance psychologique de cette exposition massive. La guerre ne se joue plus seulement sur le terrain : elle se diffuse aussi, en direct, dans la poche de chacun.

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Avec sa flexibilité et son opacité, Telegram est devenu une arme invisible des conflits contemporains.

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D’un outil de contestation à une arme de propagande

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Bien avant d’être l’outil préféré des groupes armés du Moyen-Orient, Telegram a déjà joué un rôle important dans l’histoire des mouvements de protestation. De la révolution arabe aux manifestations iraniennes de 2022 pour « Femme, Vie, Liberté » après la mort de Mahsa Amini, l’application est devenue un refuge numérique pour les dissidents, les journalistes citoyens et les organisateurs de manifestations. Son principal avantage : le chiffrement et une structure décentralisée, qui échappent aux contrôles traditionnels.

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De 2015 à 2019, Telegram a été un outil clé pour la mobilisation citoyenne en Iran. Mais en 2018, les autorités iraniennes ont interdit la plateforme, disant que c’était pour protéger la sécurité nationale, supprimant ainsi l’un des derniers espaces d’expression pour la société civile.

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En Biélorussie, puis dans d’autres pays d’Europe de l’Est, les manifestants ont aussi utilisé Telegram, pendant que les États tentaient de reprendre le contrôle de ce canal incontrôlable. Le rôle de Telegram dans les révoltes est donc à double tranchant : un outil de contre-pouvoir, mais aussi un espace de lutte pour le contrôle de l’information.

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Quand Israël a coupé l’accès à Internet dans la bande de Gaza le 27 octobre 2023, Telegram est resté la seule fenêtre vers le monde. Des journalistes palestiniens comme Motaz Azaiza ont diffusé en direct les bombardements, les victimes et les destructions, vus par des millions de personnes en quelques minutes. L’application a donc remplacé les médias traditionnels, souvent limités par le temps de vérification et les contraintes d’accès.

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En parallèle, les vidéos officielles des Brigades Al-Qassam (branche armée du Hamas) circulaient aussi sur la plateforme, glorifiant leurs combattants et montrant des images insoutenables. De leur côté, les chaînes proches de l’armée israélienne diffusaient leurs propres vidéos militaires, souvent teintées de propagande. Telegram est devenu un vrai champ de bataille, où journalisme citoyen, propagande terroriste, communication officielle et rumeurs non vérifiées coexistent sur le même écran.

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Une plateforme qui refuse de trancher

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Contrairement à X (anciennement Twitter) ou Facebook, Telegram se distingue par l’absence de modération stricte. Son cofondateur, Pavel Durov, défend une vision très large de la liberté d’expression, n’hésitant pas à héberger des groupes bannis ailleurs. Cette liberté a profité à des organisations comme Hayat Tahrir Al-Cham, anciennement liée à Al-Qaïda en Syrie, qui contrôle maintenant plusieurs régions du pays tout en diffusant librement ses messages et vidéos.

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Dans des zones où aucun journaliste étranger ne peut aller et où les reporters locaux risquent leur vie, ces chaînes deviennent parfois la seule source d’information disponible. Mais ce sont les groupes armés eux-mêmes qui décident de ce qui est montré ou caché.

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L’exemple de la Syrie est parlant. En 2022, pendant les pénuries de carburant, les chaînes pro-régime accusaient les sanctions occidentales. De leur côté, les chaînes d’opposition montraient des vidéos de files d’attente, accusant l’Iran de sabotage. Aucune version ne pouvait être vérifiée par les médias indépendants, mais toutes deux circulaient largement et alimentaient la colère publique.

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Une étude publiée en 2024 par Hans W. A. Hanley et Zakir Durumeric à la conférence ICWSM, intitulée Partial Mobilization: Tracking Multilingual Information Flows amongst Russian Media Outlets and Telegram, montre comment les médias russes utilisent Telegram pour influencer l’opinion publique sur la guerre en Ukraine. Les chercheurs ont analysé 215 000 articles et 2,48 millions de messages Telegram, montrant une forte augmentation de son usage par les médias d’État, qui s’en inspirent ensuite pour leurs publications traditionnelles.

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Leur méthode permet aussi d’identifier automatiquement les chaînes pro-russes ou anti-ukrainiennes, souvent alignées sur les récits des médias d’État. Telegram apparaît donc comme un outil stratégique central dans la diffusion et la coordination de ces récits.

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Telegram : média ou machine d’influence ?

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À cette dimension géopolitique s’ajoute une logique économique. Dans certains pays en crise, comme le Liban, des rédactions de médias fonctionnant uniquement sur Telegram se sont créées. Certaines chaînes vendent des abonnements premium, d’autres reçoivent des dons en cryptomonnaie, et beaucoup diffusent du contenu sponsorisé par des partis politiques. Sans transparence ni vérification, la frontière entre information et propagande devient floue.

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Le danger n’est pas seulement la désinformation. C’est aussi que, faute d’alternatives, Telegram devienne la seule source d’information dans des contextes fragiles. Quand les civils n’ont plus de médias indépendants, et que les milices ou les États disposent de puissants canaux de communication, l’équilibre est perdu dès le départ.

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Depuis le début de l’invasion russe en février 2022, la Direction principale du renseignement d’Ukraine (GUR) a adopté une nouvelle approche : utiliser Telegram comme canal de communication officiel. Selon une étude publiée en août 2025 par le chercheur Peter Schrijver dans la revue The International Journal of Intelligence and CounterIntelligence, cela marque un tournant important. Pour la première fois, un service de renseignement d’État communique non pas seulement pour informer, mais aussi pour impliquer directement le public.

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Un instrument d’intelligence publique

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Ce choix illustre ce que les spécialistes appellent la « communication participative du renseignement ». Sur Telegram, le GUR ne partage pas seulement des informations : il construit un récit national tout en impliquant les citoyens dans la défense du pays. Cette stratégie repose sur trois axes : valoriser les réussites, honorer les agents morts, et montrer des valeurs de service et de courage. L’objectif est de projeter l’image d’un service compétent, héroïque et digne de confiance — une sorte de « diplomatie d’image » pour unir la population autour d’une agence d’ordinaire secrète.

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Ensuite, le GUR publie des documents ciblés contre l’ennemi : conversations interceptées, preuves de crimes de guerre ou cas de corruption. Ces publications ont un double effet : affaiblir le moral adverse et renforcer la légitimité morale de l’Ukraine sur la scène internationale.

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Enfin, l’agence fait participer directement les citoyens. Ses chaînes Telegram encouragent à signaler les mouvements ennemis, proposent un « bot » d’information, et donnent des conseils pratiques, notamment sur la cybersécurité dans les zones occupées. Ici, le citoyen n’est plus un simple spectateur : il devient un acteur à part entière de la défense nationale.

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Telegram, né comme refuge pour les défenseurs de la vie privée, est devenu aujourd’hui une scène mondiale où se mélangent dissidence, propagande et espionnage. Mais derrière l’écran, une autre guerre se joue : celle des récits et des images, sans filtres ni règles. En rendant l’horreur accessible en un clic, l’application brouille la frontière entre information et manipulation. Dans les conflits du XXIe siècle, ce ne sont plus seulement les bombes qui touchent les populations... ce sont aussi les notifications.

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Marie Guermeur ne travaille pas pour, ne conseille pas, ne possède pas de parts dans, ni ne reçoit de financement d’une organisation qui pourrait bénéficier de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son institution de recherche.

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