Science
8 min read

La créativité stimule le cerveau et pourrait freiner son vieillissement, selon une nouvelle étude

Se lancer dans un passe-temps comme des cours d'art, de danse ou de musique pourrait avoir des avantages cachés importants.

💡 Tip: Click any word to see its translation

Les activités qui stimulent notre créativité pourraient être bénéfiques pour la santé de notre cerveau et aider à ralentir son vieillissement.

C'est ce que suggère une étude réalisée par des scientifiques venant de 13 pays différents. Ils ont constaté que s'engager dans des activités créatives, comme prendre des cours de danse (le tango semble être particulièrement efficace), suivre des cours d'art ou de musique, ou même se divertir avec des jeux vidéo, avait un impact positif sur l'âge apparent du cerveau. Plus les participants se consacraient à leurs activités créatives, plus leur cerveau semblait « jeune ».

Nous avons demandé aux chercheurs principaux, les neuroscientifiques Carlos Coronel et Agustín Ibáñez, de nous en dire plus sur leur recherche.


Qu'entend-on par santé cérébrale ?

La santé cérébrale désigne l'état des fonctions de notre cerveau qui nous permet de réaliser notre potentiel, de nous sentir bien et de nous adapter aux changements tout au long de notre vie. Cela ne signifie pas qu'il n'y a pas de maladies, mais plutôt que le cerveau fonctionne bien, est capable de récupérer et reste connecté pour nous aider dans notre vie quotidienne.

Le vieillissement du cerveau correspond aux changements qui se produisent naturellement dans notre cerveau avec le temps, que ce soit au niveau de sa structure, de ses connexions ou de son fonctionnement. Ces changements peuvent affecter nos capacités ou non. Bien qu'un certain ralentissement soit normal, la vitesse et la façon dont cela se produit varient beaucoup d'une personne à l'autre, montrant à la fois notre fragilité et notre capacité à résister.


Pour en savoir plus : L’intelligence, un concept aux multiples facettes


Les « horloges cérébrales » sont des programmes informatiques (basés sur l'intelligence artificielle) qui estiment l'âge apparent d'un cerveau à partir d'images ou de données sur son activité. Ils comparent les informations provenant des scanners cérébraux, de l'activité électrique ou des molécules du cerveau avec ce qui est considéré comme normal à différents âges.

Grâce à ces horloges cérébrales, nous pouvons mieux comprendre ce qui rend un cerveau plus résistant et ce qui accélère son vieillissement.

Quel était votre objectif ?

Nous voulions vérifier si la créativité n'était pas seulement agréable ou bonne pour le moral, mais aussi bénéfique physiquement pour le cerveau. Il y a de plus en plus d'indices montrant que la pratique artistique améliore le bien-être, mais nous ne savons pas encore exactement comment la créativité peut influencer la santé de notre cerveau.

Beaucoup de gens pensent que l'art est trop abstrait et difficile à étudier sérieusement, ou qu'il n'a pas d'impact concret sur le corps. Nous avons voulu prouver le contraire.

Nous nous sommes aussi demandé si les expériences créatives, qui apportent du plaisir et sont très humaines, pouvaient être mesurées dans le cerveau. Et si elles pouvaient aider à retarder le vieillissement du cerveau, un peu comme l'exercice physique aide notre corps ?

Notre étude visait donc à savoir si la créativité pouvait avoir un effet sur l'horloge cérébrale. Si l'horloge cérébrale indique que vous êtes plus jeune que votre âge réel, cela signifie que votre cerveau fonctionne mieux que prévu.

Comment avez-vous procédé ?

Nous avons collecté des informations auprès de près de 1 400 personnes dans différents pays. Certains participants étaient des danseurs de tango, des musiciens, des artistes plasticiens ou des joueurs expérimentés. D'autres, qui n'avaient aucune expérience dans ces domaines, ont été choisis pour correspondre aux experts en termes d'âge, de niveau d'éducation et de sexe, dans les mêmes pays. Ces non-experts n'avaient pas pratiqué ces activités auparavant.

Nous avons enregistré leur activité cérébrale en utilisant des techniques nommées magnétoencéphalographie et électroencéphalographie. Ces méthodes permettent de mesurer l'activité du cerveau en temps réel. Ensuite, nous avons utilisé des programmes informatiques (des modèles d'apprentissage automatique) pour créer une horloge cérébrale pour chaque participant.

Ces programmes peuvent être entraînés en moins d'une heure. Le plus grand défi a été de rassembler les données de centaines de personnes, de l'Argentine à la Pologne. Cela n'aurait pas été possible sans la coopération de nombreux chercheurs et institutions à travers le monde.


Pour en savoir plus : Neurotechnologies : vivrons-nous tous dans la matrice ? Conversation avec Hervé Chneiweiss


Nous avons donc utilisé les horloges cérébrales pour estimer l'âge de chaque personne à partir de ses données. Si l'âge cérébral ainsi calculé était inférieur à leur âge réel, cela signifiait que leur cerveau vieillissait plus lentement.

Enfin, nous avons eu recours à ce qu'on appelle la modélisation biophysique. Ces modèles sont comme des « cerveaux virtuels », et nous les avons utilisés pour comprendre les mécanismes biologiques qui expliquent pourquoi la créativité est bénéfique pour le cerveau.

Le problème avec les programmes d'apprentissage automatique (les « horloges cérébrales ») est qu'ils peuvent identifier des schémas pour faire des prédictions, mais ils ne peuvent pas reproduire l'activité réelle du cerveau. Les modèles biophysiques, au contraire, sont comme des « vrais » cerveaux dans un monde numérique, c'est-à-dire qu'ils imitent le cerveau sur un ordinateur. Ces modèles utilisent des règles biologiques et physiques précises pour simuler le fonctionnement du cerveau. Ce ne sont donc pas des programmes d'IA, mais plutôt des « modèles génératifs » capables de créer de l'activité cérébrale à partir d'équations mathématiques.

Alors que les horloges cérébrales permettent de mesurer la santé du cerveau (en indiquant si le vieillissement est accéléré ou ralenti), les modèles biophysiques nous aident à comprendre pourquoi la créativité est liée à une meilleure santé cérébrale.

Qu'avez-vous découvert ?

Dans tous les domaines créatifs étudiés, le schéma était très similaire : la créativité était associée à un cerveau qui semblait plus jeune.

Les danseurs de tango avaient un cerveau qui paraissait plus jeune de plus de sept ans par rapport à leur âge réel. Les musiciens et les artistes visuels avaient un cerveau plus jeune d'environ cinq à six ans. Les joueurs, d'environ quatre ans.

Nous avons également mené une expérience plus petite où des personnes sans expérience ont suivi seulement 30 heures d'entraînement au jeu de stratégie StarCraft II, afin de voir si un apprentissage créatif de courte durée pouvait avoir des effets similaires.


Pour en savoir plus : Un sommeil de mauvaise qualité peut accélérer le vieillissement cérébral, selon une nouvelle étude


Même dans cette expérience de courte durée, après seulement 30 heures d'entraînement créatif, l'âge apparent du cerveau des participants a diminué de deux à trois ans.

Plus les participants consacraient de temps à leur activité créative, plus l'effet était marqué. Et peu importait le type d'activité : que ce soit la danse, la peinture, la musique ou les jeux vidéo, tous ces arts ont contribué à améliorer la coordination entre les zones importantes du cerveau.

Ces zones, essentielles pour la concentration et l'apprentissage, sont généralement les premières à vieillir, mais la créativité semble maintenir leurs connexions plus solides et plus souples.

Nous avons ainsi découvert que la créativité protège les régions du cerveau qui sont sensibles au vieillissement et améliore la communication entre elles, un peu comme si l'on construisait plus de routes, plus larges et mieux entretenues, pour relier les villes d'un pays.

Pourquoi est-ce important ?

Les arts et les sciences, souvent considérés comme opposés, sont en réalité complémentaires. La créativité ne façonne pas seulement notre culture, mais aussi notre biologie. Notre étude montre que la créativité est une voie biologique vers un cerveau en bonne santé et résilient, et pas seulement un phénomène culturel ou psychologique.

En démontrant que l'engagement artistique peut ralentir le vieillissement du cerveau, cette recherche nous pousse à reconsidérer le rôle de la créativité dans l'éducation, la santé publique et pour les sociétés où la population vieillit.

Dans une perspective plus large, elle enrichit notre compréhension du vieillissement en bonne santé, en allant au-delà de la simple prévention des maladies. Elle met en évidence la créativité comme un moyen naturel, accessible et profondément humain pour maintenir le bien-être mental et émotionnel de diverses populations et générations.

Si vous vous demandez si être créatif est « bon pour vous », la réponse est « oui ». C'est prouvé scientifiquement, de manière mesurable et presque incroyable. Votre prochain pas de danse, votre prochain coup de pinceau ou votre prochaine note de musique pourrait bien aider votre cerveau à rester un peu plus jeune.

Agustín Ibáñez reçoit des financements du Multi-Partner Consortium to Expand Dementia Research in Latin America (ReDLat), soutenu par le Fogarty International Center (FIC), le National Institutes of Health, le National Institute on Aging (R01 AG057234, R01 AG075775, R01 AG21051, R01 AG083799, CARDS-NIH 75N95022C00031), l'Alzheimer’s Association (SG-20-725707), la Rainwater Charitable Foundation – The Bluefield Project to Cure FTD, et le Global Brain Health Institute. AI est également soutenu par l'ANID/FONDECYT Regular (1250091, 1210176, 1220995) et l'ANID/FONDAP/15150012. Il est affilié au Latin American Brain Health Institute (BrainLat), Universidad Adolfo Ibañez, Santiago du Chili, Chili ; au Cognitive Neuroscience Center, Universidad de San Andrés, Buenos Aires, Argentine ; et au Global Brain Health Institute (GBHI), Trinity College Dublin, Dublin, Irlande.

Carlos Coronel ne travaille pas, ne consulte pas, ne possède pas d'actions et ne reçoit pas de financement d'une entreprise ou d'une organisation qui pourrait bénéficier de cet article, et n'a divulgué aucune affiliation pertinente au-delà de sa nomination académique.

Currently reading at B1 level (Intermédiaire)