
Les patins à roulettes, qui étaient des accessoires de spectacle dès le XVIIᵉ siècle, sont apparus en Europe, un peu à l'écart du patinage sur glace. Après avoir connu de grandes modes parmi les aristocrates et dans la haute société au début du XXᵉ siècle, ils ont connu plusieurs périodes d'engouement, avec des styles et des façons de pratiquer qui changeaient. Cependant, le roller n'a jamais vraiment réussi à s'établir en France comme une pratique culturelle reconnue.
La pandémie de Covid-19 et les périodes de confinement ont entraîné un regain d'intérêt pour le roller. Entre 2020 et 2022, les ventes de patins ont grimpé de 300 % aux États-Unis, et la France a suivi une tendance similaire. Grâce à des influenceuses comme Ana Coto ou Oumi Janta, la génération TikTok est retournée dans les rues et sur les places. Les marques ont rapidement relancé des modèles qui mélangeaient un style rétro et une touche moderne.
Ce nouvel engouement n'est pas apparu soudainement. Il s'inscrit dans une longue histoire de modes passagères du patinage à roulettes, en France comme ailleurs. C'est en se rappelant ces périodes, et en examinant le rôle des acteurs et la manière dont ils sont représentés, que l'on peut mieux comprendre pourquoi le roller a du mal à devenir une pratique culturelle durable et qu'il fonctionne donc par moments, comme une mode passagère.
Une première vague : la « rinkomanie » de 1876
La première grande période de popularité du patinage à roulettes date d'environ 1876. La mode du "skating", popularisée par les patins à quatre roues de James Leonard Plimpton, a traversé l'océan Atlantique pour arriver en Europe. Henry Mouhot a décrit cet engouement exceptionnel dans son livre intitulé "La Rinkomanie" (1875).
En France, près de 70 pistes de patinage à roulettes, appelées "skating-rinks", ont ouvert leurs portes en seulement trois ans. Ces lieux, fréquentés surtout par l'aristocratie, la haute bourgeoisie et « l'élite des voyageurs », sont devenus des endroits importants pour la vie sociale dans les villes et à l'international.
À cette époque, le patinage à roulettes était vu comme une alternative au patinage sur glace, car il imitait les postures et les techniques de mouvement de ce dernier. Contrairement à son prédécesseur sur lames, il permettait de pratiquer toute l'année.
Pourtant, malgré les préoccupations pour la santé, l'attrait pour tout ce qui était anglais et le côté nouveauté, cette mode a rapidement diminué pour plusieurs raisons : un matériel nouveau mais pas encore parfait qui demandait une technique difficile, la fragilité des entreprises qui le proposaient, la mauvaise fréquentation des rinks, l'absence d'organisation officielle ou encore la concurrence d'autres activités comme le vélo.
1910 : du loisir mondain à la « sportivisation »
Une série d'innovations techniques importantes, comme les roulements à billes, combinée à des règles d'accès plus strictes dans les patinoires, a contribué à relancer l'intérêt pour le patinage à roulettes juste avant la Première Guerre mondiale. Sam Nieswizski (1991) suggère que l'approche du conflit a poussé la bourgeoisie à chercher des divertissements. Près de 130 skating-rinks ont été construits entre 1903 et 1914, à Paris et dans d'autres régions. Ils étaient notamment situés sur la Côte Atlantique et dans les lieux de vacances appréciés par les touristes britanniques.
Tout comme le ping-pong, qui était un loisir élégant et apprécié par la haute société, le patinage à roulettes a vu naître ses premiers clubs de hockey sur roulettes, de course et de figures. La « sportivisation », qui est « le processus global de transformation des exercices physiques et des jeux anciens en sport moderne », a commencé à la fin du XIXe siècle. La Fédération des patineurs à roulettes de France a été créée en 1910.
En même temps, la pratique populaire et enfantine en extérieur s'est développée, ce qui a entraîné des interventions de la police. À Paris, la préfecture a essayé de limiter le nombre de patineurs dans les rues en interdisant la pratique près du jardin du Luxembourg. Cela a provoqué de vives réactions dans des journaux comme le Matin ou l’Humanité, qui ont défendu la pratique populaire face à l'idée que le patinage devait se faire dans des skating-rinks pour la bourgeoisie.
Cependant, la mode de 1910 a eu un impact durable : elle a lancé la popularisation et la transformation en sport du patinage, qui se sont poursuivies après la Première Guerre mondiale avec la création de la fédération internationale et l'organisation des premiers championnats d'Europe et du monde. Le début de la guerre et les obstacles institutionnels pourraient expliquer en partie pourquoi il n'y a pas eu en France une période d'intégration culturelle aussi forte que celle observée pendant la "Roller Skate Craze" américaine des années 1920-1950.
Des réapparitions régulières au cours du XXᵉ siècle
Entre les deux guerres, le "roller-catch" est apparu : c'était l'ancêtre professionnel du roller derby actuel, et il était présenté au Vélodrome d’hiver en 1939. Cette pratique, plus axée sur le spectacle que sur le sport, a été refusée par la fédération internationale, qui défendait les valeurs de l'amateurisme. Elle a refait surface sous une forme plus moderne et féministe au début des années 2000.
Pendant les années 1950 et jusqu'aux années 1980, les clubs et les compétitions se sont développés de manière discrète. Dans le même temps, la fabrication de patins à roulettes réglables en longueur à bas prix a encouragé leur utilisation par les enfants.
À la fin des années 1970, l'arrivée des roues en uréthane a rendu la glisse plus agréable et fluide, ouvrant ainsi de nouvelles possibilités techniques. Les patins à roulettes ressemblant à des chaussures de sport d'un seul bloc ont accompagné la mode du roller-disco. Des films comme La Boum ou Subway ont montré deux images différentes mais présentes du patinage à roulettes. À partir de 1981, les milliers de patineurs de "Paris sur roulettes" ont envahi les rues de la capitale, au point que les piétons ont demandé leur interdiction. Considérés comme des marginaux, ils ont annoncé la conquête de la ville des années 1990-2000.
Au début du XXIe siècle, des marques connues, comme Rollerblade, ont été à l'origine de l'engouement pour le roller "inline" et ont modernisé l'image un peu dépassée du patin à quatre roues. Le roller est devenu tendance, cool et écologique. Il s'est inscrit dans la lignée des sports pratiqués en Californie et a même été considéré comme un moyen de transport : des grèves londoniennes de 1924 aux manifestations de 1995, il n'y a eu qu'une seule poussée d'intérêt.
Il a acquis une image plus sérieuse, malgré les représentations négatives de sa nature agressive (roller acrobatique et freestyle en rue) qui restaient mal comprises, tout comme pour le skateboard. Les autorités ont eu une attitude partagée entre l'acceptation et la répression, dans un discours contradictoire. En Belgique, le roller a été intégré dans le Code de la route, tandis qu'en France, les recommandations du Livre blanc du Centre d’études sur les réseaux, les transports, l’urbanisme et les constructions publiques (Certu) sont restées sans effet.
En 2010, le film Bliss/Whip it ! a marqué le renouveau du roller derby. Pendant quelques années, les journaux ont suivi avec intérêt la manière dont les femmes se réappropriaient cette pratique. Le patin à quatre roues a connu une nouvelle jeunesse, tout comme entre 2016 et 2018, grâce au marketing mondial de Disney qui a promu la série pour adolescents Soy Luna.
Quatre ans plus tard, la même génération de patineuses s'est libérée du confinement en faisant revivre la roller-dance, une version modernisée de la roller-disco qui est restée dans la mémoire collective.
Pourquoi ces cycles se répètent-ils ?
Ainsi, à chaque nouvelle mode, le patinage à roulettes connaît un nouvel essor. Comme pour les tendances vestimentaires, et dans une logique de copie et de différenciation, les pratiquants réutilisent des éléments du passé pour les transformer et affirmer leur originalité.
L'analyse historique et sociologique permet de mettre en évidence plusieurs raisons pour lesquelles ces modes apparaissent et se développent, liées aux différents acteurs impliqués dans le domaine des activités physiques et sportives : les innovations technologiques proposées par les fabricants (roulements, roues en uréthane) et les vendeurs, le marketing et la communication (Soy Luna), les médias et les influenceurs (pendant le confinement), les envies des pratiquants, les techniques de patinage, des lieux adaptés pour pratiquer, ou encore l'influence des gouvernements et des fédérations. Cependant, des éléments négatifs viennent perturber ces périodes de popularité et empêcher une intégration durable dans la société, surtout lorsque les objectifs des différents acteurs ne sont pas alignés.
Ainsi, l'histoire des modes du patinage à roulettes en France nous apprend que le simple enthousiasme ne suffit pas à le faire reconnaître comme une pratique culturelle. Il faut un environnement favorable avec des intérêts communs : fabricants, médias, infrastructures, institutions. Autrement dit : ce n'est pas seulement parce que l'on patine que l'on devient une partie de la culture.
Je suis le webmaster du site associatif rollerenligne.com.