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Populisme : quand la démocratie perd son centre de gravité

Le développement du populisme est lié la perte d’une conception majoritaire de l’intérêt général.

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La situation politique actuelle en France ne se limite pas à une série de démissions et de votes qui n'ont pas abouti. Elle révèle un problème plus profond : la disparition d'une idée commune de ce qui est bon pour la société dans son ensemble. C'est dans cet espace vide que le populisme prend de l'ampleur, alimenté par le décalage entre ce que font les partis politiques et ce qu'espèrent les citoyens.


Le populisme, qui se développe depuis dix ans en France comme dans le reste du monde, a, d'après nos recherches, deux raisons principales. D'une part, il y a une instabilité de la démocratie, causée par une division idéologique de plus en plus forte. En France, cela se manifeste par une division en trois blocs principaux, ce qui est inhabituel sous la Ve République. D'autre part, il y a un écart entre les propositions des partis lors des élections et ce que souhaitent les citoyens. Le fait que de plus en plus de gens ne votent pas en est le premier signe. En 2009, les partis politiques en Europe étaient systématiquement moins conservateurs que leurs électeurs, et ce dans la plupart des pays et sur la plupart des sujets liés à la culture, comme l'immigration, les peines pénales, le rôle des enseignants, ou les relations entre hommes et femmes.

Notre idée que le populisme est le résultat d'un manque d'équilibre politique combiné à une instabilité démocratique vient de la théorie économique de la démocratie d'Anthony Downs. Cette théorie, publiée en 1957 dans son livre An Economic Theory of Democracy, applique la théorie du choix rationnel au comportement des acteurs politiques dans un système démocratique. La démocratie est vue ici comme une compétition entre partis pour obtenir les votes des citoyens, un peu comme une compétition sur un marché. Les citoyens, en analysant ce qui leur est avantageux, votent pour le parti qui leur apportera le plus de bénéfices. Les partis, de leur côté, choisissent leur positionnement politique pour attirer le plus de votes possible.

Ce cadre théorique a d'abord aidé à comprendre les conditions nécessaires à un équilibre politique. Cependant, on a souvent réduit cette idée importante en économie et en science politique à l'idée que les élections se gagnent "au centre". Pourtant, une leçon oubliée de Downs est que cette tendance à se rapprocher du centre ne se produit que dans des situations très spécifiques (notamment quand tout le monde vote). De plus, les partis ne sont pas toujours en phase avec ce que veulent les électeurs. Pour qu'de nouveaux partis émergent et réussissent, il est indispensable que les partis déjà établis ne correspondent pas suffisamment aux désirs de nombreux citoyens. Sinon, il n'y a pas assez de place pour de nouveaux concurrents. Cependant, un déséquilibre politique seul ne suffit pas à expliquer pourquoi un parti populiste apparaît.

Des visions différentes de l'intérêt général

Downs a ensuite développé sa théorie de la démocratie en soulignant qu'il faut prendre en compte le concept d'intérêt général dans l'analyse des phénomènes politiques. En démocratie, tous les partis politiques parlent de l'intérêt général. Selon Downs, la vision qu'un citoyen a de l'intérêt général représente ce qu'il pense que le gouvernement devrait faire, en fonction des valeurs qu'il attribue à la société. Cette vision influence ensuite ses choix électoraux. Downs explique que pour qu'un régime démocratique soit stable, il faut un accord minimum entre les citoyens sur les principes qui régissent le fonctionnement de la démocratie et l'action politique. Quand cet accord n'existe pas, c'est-à-dire quand il y a une forte division idéologique, cela peut amener à remettre en question les règles de la démocratie et les actions des gouvernements.

La division idéologique et le manque d'équilibre politique

La division idéologique, particulièrement visible lors des élections présidentielles de 2017 et 2022, n'est pas non plus suffisante à elle seule pour expliquer l'apparition et le succès des partis dits populistes. Par exemple, après la Seconde Guerre mondiale en Europe, il y avait une forte division entre communistes, sociaux-démocrates et conservateurs, mais le populisme n'était pas un phénomène majeur dans les démocraties occidentales de l'époque. En effet, il n'y avait pas de grand décalage entre ce que proposaient les partis et ce que souhaitaient les citoyens.

Il y a aujourd'hui un accord dans les recherches scientifiques pour définir le populisme par des caractéristiques principales comme la division claire entre "bons" et "méchants", le rejet des élites et l'idée que le peuple est parfait. En se basant sur la théorie économique de la démocratie de Downs, il est possible de développer une théorie générale du populisme, qui dépasse les différentes formes qu'il a prises au cours de l'histoire.

Dans ce cadre, nous montrons qu'un parti populiste propose une vision politique basée sur une idée de l'intérêt général différente de celle qui est acceptée par la majorité dans la société. Les partis considérés comme normaux ou de gouvernement, malgré leurs différences sur les politiques à mener, partagent l'idée de respecter ce consensus général.

De 1980 à 2000, les partis de gouvernement en France (le Parti socialiste [PS] et l'Union pour un mouvement populaire [UMP]) partageaient une adhésion commune au projet européen dans le contexte de la mondialisation économique et financière (même s'il y avait des désaccords internes). Le fait que ce consensus se soit affaibli, surtout après la crise des dettes des pays, explique pourquoi les partis populistes en France (La France insoumise [LFI] et le Rassemblement national [RN]) ont montré un fort scepticisme envers l'Europe.

Adopter une idéologie populiste n'est une stratégie politique réfléchie que lorsque la division idéologique a suffisamment affaibli l'accord général existant. Sans cette division, la compétition électorale se fait uniquement entre partis de gouvernement et porte sur les moyens d'action politique, mais pas sur les buts fondamentaux. Quant au manque d'équilibre politique, il encourage l'utilisation d'un discours contre les élites et la promotion d'une idée de l'intérêt général qui privilégie la volonté de la majorité du peuple (le principe démocratique) plutôt que la protection des droits individuels (le principe libéral) quand ils sont en conflit, par exemple sur des sujets comme l'avortement, l'écologie ou l'immigration.

La crise politique en France

Cette analyse théorique soulève deux questions.

Premièrement : Quelles sont les raisons de la division idéologique ? On met souvent en avant l'évolution à long terme des désirs des individus en réponse aux changements économiques et sociaux, notamment ceux causés par la mondialisation du commerce, la crise bancaire et financière de 2008-2012 et le développement technologique. Ces facteurs interagissent avec la fin du monopole des médias et des partis traditionnels sur la production d'information, suite à la digitalisation de nos sociétés.

Deuxièmement : Quelles sont les raisons du manque d'équilibre politique actuel ? L'explication principale vient du processus de rapprochement vers le centre des programmes des partis politiques en Occident dans les années 1980-2000. Ce qui était majoritaire à une époque, les promesses non tenues de la mondialisation et de la construction européenne ont affaibli – comme l'avait déjà montré le Non au référendum de 2005 – le consensus représenté par l'UMP et le PS, puis par le "macronisme".

Cependant, il serait trop simple de dire que seuls les responsables politiques des anciens et nouveaux partis de gouvernement sont responsables de l'instabilité démocratique et de la division idéologique actuelles, comme le font les partis populistes. Les personnes issues des partis populistes, de gauche comme de droite, n'ont pas non plus réussi à créer un accord démocratique de base autour d'une nouvelle idée de l'intérêt général qui serait acceptée par la majorité des citoyens.

C'est cette double défaillance qui provoque une série de crises au sein du système politique. Face à la succession de gouvernements depuis 2022, il est probable que la résolution du manque d'équilibre politique actuel ne se produise qu'au cours d'une crise politique d'une ampleur que la France n'a pas connue depuis de nombreuses années. Espérons qu'un nouveau consensus majoritaire puisse rapidement renaître de la disparition de l'ancien consensus.

Alexandre Chirat a récemment obtenu un financement de l'ANR pour un projet de recherche sur l'économie politique du populisme (ANR-24-CE26-2354).

Cyril Hédoin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait profiter de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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