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L’Union européenne peut-elle encore peser sur le monde ?

L’UE proclame son attachement à des valeurs communes, mais sa réalité est bien plus économique que politique. Cet état de fait peut-il subsister longtemps ?

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Face à son déclin économique, à une situation internationale compliquée et à la possibilité que Washington se désintéresse de l'Europe, l'Union européenne est confrontée à un dilemme : continuer à être seulement un espace commercial et un modèle de règles, sachant que les méthodes économiques libérales appliquées ces dernières années ont déplu à beaucoup de gens, ou alors avancer vers une intégration politique plus forte.


Quand les événements géopolitiques s'enchaînent rapidement, il est crucial de comprendre les causes profondes qui les provoquent. Depuis février 2025, une inquiétude grandit en Europe : le président américain, qui avait promis de résoudre le conflit entre la Russie et l'Ukraine "en une journée", ne semble pas très préoccupé par l'indépendance de Kyiv. La discussion tendue qui a eu lieu le 28 février entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky, ainsi que la rencontre très amicale à Anchorage avec Vladimir Poutine le 16 août ont montré que les États-Unis souhaitent un cessez-le-feu à tout prix, même si cela implique de négliger les intérêts de l'Ukraine.

Cette attitude souligne la dépendance continue de l'Union européenne vis-à-vis des États-Unis et nous oblige à reconsidérer les bases de notre projet. Après avoir rappelé les points faibles de la construction européenne, il faut identifier les défis posés par la politique américaine, puis réfléchir aux opportunités que cette nouvelle situation pourrait offrir.

Le rôle de l'UE dans la diffusion des politiques néolibérales à grande échelle

Le compromis social qui avait été établi après 1945 – incluant les droits sociaux, les services publics, la redistribution des richesses et la sécurité de l'emploi – s'est progressivement affaibli, laissant place à un capitalisme moins contrôlé. Le rôle joué par l'UE dans ce changement, qui a commencé dans les années 1980, est souvent sous-estimé.

Dans un monde où tout est connecté, les dirigeants économiques ont cherché à créer un grand marché européen unifié. Les partis de droite, du centre et les sociaux-démocrates ont soutenu cet objectif, le considérant comme un moyen de concurrencer les États-Unis et le Japon. L'Acte unique européen (1986) et les traités de Maastricht (1992) et d'Amsterdam (1997) ont entraîné un transfert de pouvoirs plus important et ont encouragé une déréglementation sans précédent. De plus, l'élargissement de l'UE vers l'Europe centrale et orientale a renforcé cette tendance, permettant aux grandes entreprises d'opérer sur tout le continent.

Ces décisions ont conduit, dans presque tous les pays de l'UE, à des abandons importants : une perte de contrôle sur les budgets nationaux, un affaiblissement de la protection sociale, une diminution des services publics, et une plus grande flexibilité du marché du travail.

L'orientation économique libérale de l'UE a engendré la méfiance des classes populaires et a contribué à la montée des partis d'extrême droite. Si l'UE ne change pas de direction, elle risque de perdre encore plus de sa crédibilité et de voir grandir les mouvements qui s'opposent à l'intégration européenne.

Pourtant, l'UE a acquis des pouvoirs importants similaires à ceux d'un État : elle peut créer des lois, signer des accords commerciaux et gérer une banque centrale. Elle s'est développée comme un embryon d'État, mais son rôle principal reste économique. L'UE n'a pas encore trouvé le bon équilibre entre son intégration économique et la justice sociale, ce qui la rend vulnérable sur le plan politique.

Une situation internationale compliquée pour l'UE

L'Europe demeure une région développée, mais sa croissance est lente : 1 à 1,5 % sont prévus pour la prochaine décennie, comparé à 3 % aux États-Unis et des taux plus élevés en Chine et en Inde.

Ce ralentissement économique survient alors que la guerre se déroule aux frontières de l'UE (il faut se rappeler que l'Ukraine partage ses frontières avec trois pays membres : la Pologne, la Slovaquie et la Roumanie).

L'Europe a mis du temps à comprendre le caractère agressif du régime russe. La Géorgie en 2008, la Crimée en 2014, puis le Donbass : autant d'indices d'un nationalisme assumé que l'Union a eu tendance à minimiser. L'invasion à grande échelle de l'Ukraine en 2022 a forcé l'UE à réagir, bien qu'avec un certain retard et des désaccords internes notables, dont la position de Viktor Orban est l'exemple le plus frappant. Pour l'instant, grâce aux efforts de l'Ukraine et à l'aide militaire des pays occidentaux, l'armée russe a été contenue, mais environ 20 % du territoire ukrainien est toujours occupé.

Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025 a bouleversé les équilibres : une augmentation soudaine des taxes douanières, le retrait d'accords internationaux (Organisation Mondiale de la Santé, accords de Paris sur le climat), un discours isolationniste et des pressions sur l'Ukraine pour qu'elle accepte de céder des territoires. L'idée même d'une alliance atlantique "éternelle" est remise en question, d'autant plus que l'UE a été obligée d'accepter un accord commercial très favorable aux États-Unis.

Ce changement oblige l'Europe à réfléchir à sa capacité à agir de manière autonome sur la scène internationale.

Manquant de ressources militaires suffisantes, elle pourrait proposer un accord qui imposerait la neutralité de l'Ukraine en échange d'un retrait partiel des forces russes. Cependant, un tel scénario affaiblirait considérablement Kyiv et augmenterait l'insécurité des pays voisins, qui seraient exposés à une possible attaque russe sans disposer d'une défense commune solide. Parallèlement, le retrait des États-Unis des organisations internationales, leurs nouvelles ambitions territoriales et leur manque d'intérêt pour le climat renforcent la nécessité d'un repositionnement général de l'UE. La pression exercée par les États-Unis pour que l'Europe assume seule ses responsabilités militaires oblige les gouvernements à prendre des décisions budgétaires et diplomatiques importantes pour l'avenir.

Une redéfinition nécessaire, mais peu probable à court et moyen termes

L'UE se trouve à un moment crucial : soit elle reste un grand marché où la concurrence dicte les règles, soit elle devient une puissance politique. Trois facteurs seront déterminants.

Les évolutions politiques internes. En France, la décision de dissoudre l'Assemblée nationale en 2024 a entraîné une période d'instabilité prolongée. Le gouvernement, qui n'a pas de majorité claire, a du mal à jouer un rôle de leader en Europe et se concentre sur des interventions ponctuelles sur le plan militaire. En Allemagne, la victoire relative de la CDU en 2025 a permis l'élection d'un chancelier favorable à l'Europe, Friedrich Merz, malgré la progression de l'AfD. La stabilité des institutions allemandes donne à Berlin la possibilité de relancer le projet européen, à un moment où Paris est affaibli. Cependant, la marge de manœuvre dépendra également de la capacité du nouveau gouvernement à former des alliances solides et à répondre aux problèmes sociaux et économiques qui nuisent à sa popularité interne.

Les désaccords entre les États membres. Les pays d'Europe centrale et du Nord (Pologne, pays baltes, Suède, Finlande) soutiennent une intégration plus poussée en matière de sécurité. Cependant, la Hongrie dirigée par Orban et l'Italie dirigée par Meloni s'opposent à toute avancée vers une structure fédérale. Ce manque de consensus empêche l'UE d'avoir une influence significative dans la nouvelle organisation mondiale, que ce soit en Ukraine ou au Moyen-Orient. Si l'accord entre Trump et Poutine venait à se briser, les membres de l'UE seraient-ils capables de dépasser leurs penchants pro-américains ou pro-russes pour définir ensemble une voie indépendante ? La réponse reste incertaine. La tentation pour certains États de privilégier des accords bilatéraux avec Washington ou Moscou persistera tant que l'UE n'aura pas défini une direction commune.

Le rôle des citoyens. Toute progression vers un État fédéral ou confédéral nécessite l'accord de la population. Or, la confiance envers l'UE a été affaiblie par des décennies de politiques économiques libérales. Pour rétablir cette confiance, il faudrait mettre en place un véritable pouvoir constituant, renforcer le Parlement européen, multiplier les discussions démocratiques entre les pays et abandonner une logique purement économique. C'est essentiel pour que les citoyens acceptent une défense commune et des pouvoirs de souveraineté. Sinon, l'UE risque de rester une construction technique qui semble déconnectée des préoccupations quotidiennes des gens. Le défi est de faire de l'intégration européenne un projet qui rassemble, qui favorise la justice sociale, la transition écologique et la sécurité collective.

Un choix stratégique

En conclusion, l'Union européenne doit faire un choix stratégique : rester un simple marché soumis aux rapports de force mondiaux, ou se transformer en une puissance politique capable de défendre ses intérêts et ses valeurs. Une telle transformation implique de surmonter ses faiblesses internes, de réduire l'influence des mouvements nationalistes qui s'opposent à toute intégration, et surtout d'impliquer les peuples dans une refondation réelle.

Si ces conditions sont remplies, l'UE pourrait enfin s'affirmer comme un acteur indépendant et redonner un sens à son projet. Sans cette évolution, elle demeurera une simple observatrice des changements géopolitiques dominés par Washington et Moscou.

Jean-Philippe Melchior n'a pas d'emploi, ne fournit pas de conseils, ne détient pas d'actions, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait bénéficier de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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