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New York : l’élection municipale qui pourrait fracturer le Parti démocrate

La probable victoire de Zohran Mamdani à New York devrait provoquer de profonds bouleversements au sein de son parti, dont il incarne le courant situé le plus à gauche.

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Zohran Mamdani, un élu démocrate qui représente l'aile la plus à gauche de son parti, a de bonnes chances d'être élu maire de New York le 4 novembre. Sa campagne s'est concentrée sur les problèmes économiques, en proposant un programme audacieux qui pourrait être difficile à mettre en œuvre, étant donné que certaines de ces prérogatives ne relèvent pas directement de la mairie. Cependant, ce sont surtout ses prises de position fermes sur le conflit israélo-palestinien qui ont été mises en avant, tant par les Républicains que par son adversaire démocrate, Andrew Cuomo. Si Mamdani remporte l'élection, cela aura des répercussions importantes sur son parti.


L'élection du maire de New York, prévue pour le 4 novembre 2025, s'annonce comme l'un des scrutins politiques les plus suivis aux États-Unis. Bien au-delà de son importance locale, cette élection met en lumière les divisions profondes au sein du Parti démocrate et pourrait remodeler les équilibres de la politique nationale en vue des élections de mi-mandat en 2026. Donald Trump pourrait en être le principal bénéficiaire.

Trois candidats sont en compétition : Zohran Mamdani, un démocrate et socialiste, figure de la gauche radicale et favori des sondages ; Andrew Cuomo, un démocrate qui se présente en indépendant, ancien gouverneur de l'État de New York (de 2011 à 2021) qui avait démissionné après avoir été accusé de harcèlement sexuel par plusieurs femmes ; et Curtis Sliwa, le candidat républicain.

Le maire sortant, le démocrate Eric Adams, qui faisait l'objet d'enquêtes pour corruption, a vu les charges retenues contre lui abandonnées en février dernier grâce à l'intervention de Donald Trump. Il a donc pu se représenter, mais a finalement renoncé fin septembre, car il ne dépassait pas les 10 % d'intentions de vote. Dans une ville où les Démocrates sont sept fois plus nombreux que les Républicains, Mamdani, investi par le Parti démocrate après sa victoire à la primaire en juin, a de fortes chances de gagner.

Portrait d'un outsider : Zohran Mamdani

À 34 ans, Zohran Mamdani représente une nouvelle génération d'hommes politiques. Né en Ouganda dans une famille aisée d'origine indienne – son père est professeur de sciences politiques à Columbia, et sa mère est une réalisatrice reconnue, qui a notamment remporté la Caméra d'Or au Festival de Cannes en 1988 pour son film Salaam Bombay ! –, il a obtenu la nationalité américaine en 2018, année où sa famille s'est installée aux États-Unis.

Titulaire d'un diplôme en études africaines du prestigieux Bowdoin College, dans le Maine, il s'est lancé dans le rap sous le nom de scène « Young Cardamom ». Il a ensuite travaillé comme conseiller pour aider les familles endettées à éviter la saisie de leur logement, tout en militant au sein des Democratic Socialists of America (DSA), la principale organisation ouvertement socialiste du pays, qui compte environ 90 000 membres. Le terme « socialiste » est très marquant aux États-Unis. Il désigne la gauche radicale et est souvent utilisé par les Républicains pour critiquer les excès de leurs adversaires.

Les DSA jouent un rôle crucial dans le parcours de Mamdani. Fondée en 1982, l'organisation rassemblait alors des militants et des intellectuels de la gauche radicale, souvent plus âgés, qui publiaient des analyses et organisaient des conférences. 2016 a marqué un tournant : c'était la première fois qu'un candidat se déclarant socialiste se présentait à une élection présidentielle, en l'occurrence Bernie Sanders. Zohran Mamdani s'est engagé pour soutenir sa campagne. C'est aussi l'année de la première élection de Donald Trump. Ce choc a agi comme un catalyseur : le mouvement a rajeuni, a pris de l'ampleur et est devenu une machine à produire des candidats, comme Alexandria Ocasio-Cortez ou Mamdani lui-même. Le soutien des DSA lui a permis d'être élu à l'Assemblée de l'État de New York en 2020, son premier et unique mandat politique à ce jour.

Son affiliation aux Democratic Socialists of America donne une dimension particulière à la candidature du jeune Américain d'origine indienne. Il se trouve dans l'obligation d'être anticapitaliste dans la capitale mondiale de la finance. De plus, il doit faire preuve d'un antisionisme radical dans une ville qui abrite la plus grande communauté juive du monde et qui est un bastion du soutien à Israël. Tout cela, alors qu'il aspire à diriger une métropole dotée d'un budget de 109 milliards de dollars (soit 94,7 milliards d'euros) et employant 300 000 personnes, sans avoir eu d'autre expérience de gestion qu'un bureau de cinq personnes.

Un programme ambitieux… mais réalisable ?

Augmentation du salaire minimum par deux, crèches gratuites, transport en bus gratuit, blocage des loyers, création de supermarchés publics… Ce sont là autant de mesures qui pourraient améliorer la vie des personnes aux revenus modestes. Dans un contexte de hausse du coût de la vie et dans une métropole marquée par d'énormes inégalités socioéconomiques, ces promesses trouvent un écho favorable. Le maire démocrate Bill de Blasio (2014-2021) avait déjà instauré la gratuité de la maternelle pour les enfants de 3 et 4 ans, et avait gelé les loyers pendant deux ans. Le seul souci pour Mamdani, c'est que le maire de New York ne dispose pas toujours des pouvoirs nécessaires pour les mettre en œuvre ou pour en assurer le financement.

Taxer les riches pour financer la redistribution : cette ligne est en accord avec les objectifs de la gauche radicale. Mamdani envisage d'augmenter la charge fiscale sur les ménages et les entreprises les plus aisés : une hausse de 2 % d'impôts pour les particuliers dont les revenus annuels dépassent le million de dollars (868 600 euros), et un taux d'imposition de 11,5 % (au lieu de 7,25 %) pour les 1 000 entreprises les plus prospères (parmi les 250 000 que compte New York). Mamdani a déclaré à la télévision : « Il ne devrait pas y avoir de milliardaire. » Les personnes concernées ont bien compris le message. Vingt-six d'entre elles ont déjà collecté près de 25 millions de dollars (21,7 millions d'euros) pour soutenir les campagnes en faveur de Cuomo et/ou contre Mamdani. Leur principal donateur est Michael Bloomberg, qui fut maire de New York (démocrate puis indépendant) de 2002 à 2013.

Une autre difficulté réside dans le fait que la fiscalité relève de la compétence de l'État, et non de la municipalité. La gouverneure de l'État de New York, Kathy Hochul, est démocrate, mais elle est considérée comme centriste. Elle s'est déjà prononcée contre ces augmentations d'impôts, invoquant la nécessité de maintenir l'attractivité de l'État. Elle n'ignore pas le risque de voir des entreprises délocaliser vers le Connecticut, dont la principale ville de ce hub (Stamford) se trouve à seulement une heure de train de Manhattan, et où le taux d'imposition sur les sociétés deviendrait plus avantageux. La Californie a déjà souffert d'une fiscalité élevée avec l'exode d'une partie de ses entreprises vers le Texas et de ses électeurs démocrates vers les États voisins.

L'augmentation du salaire minimum, même si elle est progressive, rencontre le même obstacle. C'est l'État de New York qui prend cette décision, ce que Mamdani ne peut pas mettre en avant en pleine campagne électorale. Les hésitations face à ce type de réforme sont bien connues. L'augmentation des salaires entraîne une hausse des prix (ce qui réduit le pouvoir d'achat). La hausse du coût du travail incite à réduire les effectifs (ce qui nuit à l'emploi). Mamdani propose de réduire certaines taxes pour les entreprises en contrepartie (amendes ou factures d'eau), mais cela ne compense que partiellement. De plus, cette mesure aurait un impact disproportionné sur les petites entreprises.

Qu'en est-il de la gratuité des bus ? La maire progressiste de Boston, Michelle Wu, a déjà expérimenté une telle mesure. À la condition expresse que le manque à gagner soit compensé par l'agence qui gère le réseau de transports en commun. À New York, cela représenterait une somme de 652 millions de dollars (566,4 millions d'euros) par an. Comme le réseau est géré par la MTA, une agence d'État, le maire ne pourrait que négocier, sans pouvoir imposer. Rappelons par ailleurs que le pilier des transports publics new-yorkais reste le métro, ainsi que les trains de banlieue pour les habitants les plus éloignés du centre.

Le gel des loyers pourrait s'appliquer à 46 % des logements dont le loyer est réglementé dans la ville. Le plafond pour la révision annuelle des loyers est fixé par une commission de neuf membres, tous nommés par le maire. Il serait donc possible de composer cette commission de manière stratégique, mais elle serait légalement tenue d'évaluer les coûts d'exploitation des propriétaires (impôts, énergie, rénovation). Un gel prolongé pourrait soit être contesté en justice, soit entraîner une dégradation de l'état des logements locatifs, soit inciter les petits propriétaires à retirer leurs biens du marché locatif.

Il n'est donc pas simple de pénaliser les grandes fortunes et de pratiquer la redistribution dans une ville comme New York. Les démocrates d'Albany – la capitale de l'État – seraient les premiers à s'opposer à un maire socialiste comme Mamdani.

La question israélo-palestinienne : un piège politique

Depuis le 7 octobre 2023, la question israélo-palestinienne est devenue très sensible au sein du Parti démocrate. D'un côté, l'establishment du parti soutient Israël ; de l'autre, une nouvelle génération d'élus y est de plus en plus hostile. Les Democratic Socialists of America ont adopté une position antisioniste radicale. Ils exigent de leurs candidats qu'ils respectent tous les critères suivants : soutien au mouvement « Boycott, désinvestissement, sanctions », interdiction de voyager en Israël, reconnaissance du « droit au retour » et du « droit à la résistance », et opposition à tout cessez-le-feu en faveur d'une « libération totale » de la Palestine.

Cette position met le candidat dans une situation très difficile. New York compte 1,1 million de Juifs, soit un quart de la population juive américaine totale. La ville abrite des groupes de pression, des médias et de grands donateurs pro-Israël. Vingt-quatre ans après le 11-Septembre, un candidat musulman qui refuse de condamner clairement les violences du Hamas, une organisation ouvertement antisémite selon sa charte de 1988, suscite de vives inquiétudes.

Mamdani a qualifié Israël d'« État d'apartheid » menant « un génocide » à Gaza. Les arguments de la gauche radicale sont bien connus : l'antisionisme ne serait pas de l'antijudaïsme, et il s'agirait avant tout d'une lutte anticolonialiste. Cependant, on a pu observer combien une telle attitude, qui soulève souvent des doutes sur un antisémitisme caché, a pu coûter cher à des leaders de gauche, comme Jeremy Corbyn au Royaume-Uni. À la veille de l'élection, 60 % des électeurs juifs de New York déclarent soutenir Andrew Cuomo.

L’« establishment » démocrate divisé, Donald Trump se frotte les mains

La candidature d'Andrew Cuomo, âgé de 67 ans, représente le camp centriste, qui adhère au consensus libéral, mais qui est freiné par des démêlés judiciaires. Issu d'une famille de politiciens – son père Mario a été gouverneur pendant trois mandats –, Cuomo a démissionné de son poste de gouverneur de l'État de New York en 2021 car il était accusé de harcèlement sexuel envers une douzaine de femmes. Il est également avéré qu'il a manipulé les chiffres des décès dans les maisons de retraite pendant la pandémie de Covid, ce qui lui vaut une procédure judiciaire pour parjure devant le Congrès.

Malgré sa défaite à la primaire du Parti démocrate le 24 juin dernier (avec 43,61 % des voix contre 56,39 % pour Mamdani au dernier tour), il a décidé de maintenir sa candidature et de se présenter en tant qu'indépendant. Ce n'est pas évident pour un camp démocrate qui prône – surtout depuis la présidentielle de 2020, que le clan Trump conteste vivement – le respect des résultats électoraux.

Le baiser de la mort : Cuomo est soutenu par le maire sortant Eric Adams. Cet ancien capitaine de police a été inculpé pour corruption. Cependant, sur ordre présidentiel, un juge fédéral a abandonné les poursuites engagées contre lui il y a quelques mois. Adams a donc continué sa campagne. En avril, il a retiré sa candidature à la primaire démocrate et s'est présenté ensuite en indépendant, jusqu'à son renoncement définitif fin septembre. Pendant ces quelques mois, il a contribué à diviser l'électorat démocrate entre sa candidature et celle de Cuomo, ce qui a favorisé Mamdani. C'était précisément l'intention du camp Trump.

Le président n'a aucun mal à présenter l'affrontement entre Cuomo et Mamdani comme un duel entre un ancien maire discrédité et un « communiste fou à 100 % » (c'est ainsi qu'il qualifie Mamdani), ce qui nuit à l'image du Parti démocrate dans son ensemble. En attaquant sans cesse Mamdani, il transforme l'élection new-yorkaise en une bataille par procuration contre la gauche progressiste.

Donald Trump n'espère pas qu'un Républicain remporte la mairie de New York, un objectif quasiment impossible vu les forces actuelles. Sa stratégie consiste à utiliser la probable victoire de Mamdani comme un test pour diviser le Parti démocrate au niveau national. Le camp des centristes gestionnaires est en lambeaux. Le choix est difficile : soutenir un candidat anticapitaliste et pro-palestinien, en restant fidèle au parti qui l'a investi, ou défendre un candidat accusé – à juste titre – de parjure et de harcèlement sexuel.

Pendant que la gauche radicale rêve de victoires « du Maine à la Californie », l'anticapitalisme de Mamdani permettra à Trump de faire peur à l'électorat modéré national en agitant l'épouvantail du « radicalisme de gauche ». Chaque difficulté rencontrée à New York sera attribuée au « socialisme » du maire. Surtout, son antisionisme radical sera un détonateur au sein du camp démocrate. Les dirigeants devront prendre position publiquement et régler leurs différends en interne. Barack Obama, quant à lui, a déjà fait son choix. En visite en Virginie et dans le New Jersey pour soutenir des candidates démocrates en meeting, il n'a pas fait d'arrêt à New York. Zohran Mamdani a dû se contenter d'un appel téléphonique de soutien de l'ancien président.

Au cœur de cette stratégie : le vote juif. Donald Trump a pris parti en faveur d'Israël comme aucun président avant lui, ce qui lui a valu un soutien considérable au sein du Parti républicain. Maintenant, il cherche à affaiblir encore davantage le soutien historique des Juifs aux Démocrates. Si les plus orthodoxes choisissent de plus en plus le vote républicain, les plus modérés restent encore à convaincre. Et si Mamdani décidait de faire preuve de plus de retenue sur cette question, il perdrait le soutien des DSA. Alexandria Ocasio-Cortez en a déjà fait l'expérience.

La difficile reconstruction du Parti démocrate

Zohran Mamdani symbolise un changement important pour le Parti démocrate : la mise de côté des questions identitaires et des guerres culturelles, pour lesquelles le parti a parfois été qualifié de « woke ». Le retour des questions matérielles, liées au coût de la vie, est essentiel pour de futures victoires électorales du parti de l'âne. Cependant, dans un contexte où le parti tente de se reconstruire après la défaite de 2024, la gauche radicale n'apporte peut-être pas que des solutions.

Les autres personnalités démocrates gardent leurs distances avec le jeune Mamdani. Au mieux, elles lui apportent un soutien formel. Mais chacun prépare son avenir. Kamala Harris vient de publier ses mémoires et ne cache pas ses ambitions présidentielles pour 2028. Le gouverneur de Californie, Gavin Newsom, un fervent opposant à Trump, travaille activement pour faire voter, ce 4 novembre, la Proposition 50, un redécoupage électoral partisan visant à contrer une tactique similaire des républicains au Texas.

Le 4 novembre déterminera si New York deviendra le symbole d'une renaissance de la gauche radicale américaine ou un cadeau empoisonné qui divisera durablement le Parti démocrate, offrant ainsi à Donald Trump une victoire stratégique majeure pour conserver le contrôle des deux Chambres lors des élections de mi-mandat en novembre 2026.


Élisa Chelle est l'auteure de La démocratie à l’épreuve du populisme. Les leçons du trumpisme (Odile Jacob, 2025).

Elisa Chelle a reçu des financements de l'Institut universitaire de France.

Currently reading at B1 level (Intermédiaire)