Culture
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Ce que les statues coloniales dans l’espace public racontent de la France

Retour sur l’histoire des statues coloniales, à l’occasion de l’installation à Nancy d’un « contre-monument » face à la statue du sergent Blandan, figure de la colonisation française en Algérie.

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Que faut-il faire des statues coloniales dans l'espace public ? Faut-il leur ajouter une plaque, discrète et rarement lue ? Ou bien faut-il les enlever, au risque de ne laisser qu'un vide qui n'aide pas beaucoup à réfléchir à l'histoire ? À Nancy, dans le département de Meurthe-et-Moselle, une œuvre réalisée collectivement, imaginée par Dorothée-Myriam Kellou pour le musée des Beaux-Arts, sera inaugurée le 6 novembre 2025.

Cette œuvre, appelée Table de désorientation, est située juste en face de la statue du sergent Blandan, une figure importante de la conquête française de l'Algérie. Elle invite les passants à réfléchir à ce qui n'a pas été pensé concernant la période coloniale. Est-ce que des contre-monuments comme celui-ci apportent une réponse utile ? Pour pouvoir répondre à cette question, il est essentiel de comprendre ce que les statues coloniales ont représenté.


Pendant une période d'environ cent ans – fixons des dates pour être précis, même si on pourrait les ajuster –, c'est-à-dire depuis le début de la conquête de l'Algérie en 1830 jusqu'à la grande célébration de son centenaire, la France a fait construire près d'un millier de statues monumentales qui représentent des personnes. Ces statues ont été installées en France métropolitaine et sur les territoires qui avaient été conquis, surtout en Afrique. En étant ainsi réparties dans l'espace physique et social, ces statues publiques peuvent être vues comme un panthéon dispersé et fragmenté, qui s'étend sur tout un pays et son empire colonial.

Dans son livre Les Damnés de la terre, Frantz Fanon a proposé une classification de ces statues. Elle comprend le militaire qui « a mené la conquête » (comme Blandan, Bugeaud, Faidherbe ou Lyautey) et « l'ingénieur qui a construit le pont » (comme Lesseps). En effet, conquérir et construire étaient deux façons complémentaires de s'approprier un territoire. On peut ajouter à ces deux types de figures importantes d'autres personnages qui en sont des variantes ou des extensions : l'aventurier présenté comme un explorateur et « découvreur » (par exemple, Francis Garnier ou le sergent Bobillot en Indochine) ; le responsable administratif, politique ou militaire (comme Joseph Galliéni en Afrique et en Asie, Joseph Gabard au Sénégal ou Jérôme Bertagna en Algérie et en Tunisie) ; le bienfaiteur, qui était propriétaire de terres ou industriel (comme Borély de la Sapie en Algérie) ; le religieux qui travaillait à convertir les populations locales (par exemple, le cardinal Lavigerie en Algérie) ; le scientifique qui imposait son savoir (comme Paul Bert et Louis Pasteur en Indochine) ; et enfin, l'artiste ou l'écrivain (comme le peintre Gustave Guillaumet ou l'écrivain Pierre Loti), qui cherchait à mettre en valeur les paysages, la culture et le côté pittoresque par son travail et par son influence.

En rendant hommage à ces personnalités, la statuaire publique affirmait donc deux choses : d'une part, les aspects positifs de la colonisation et, d'autre part, les qualités individuelles de ceux qui l'ont rendue possible et qui sont devenus célèbres.

Ces personnages représentés par des statues devaient symboliser la colonisation pour la société française, qui devait en être fière, et aussi pour les populations des pays colonisés, qu'il fallait initier aux valeurs occidentales. Cela nous amène à l'idée que l'on croyait que la statuaire publique avait un pouvoir d'action. C'était une époque où l'on construisait beaucoup de statues, mais où l'on critiquait aussi leur utilité.

Une statue, deux interprétations

Lorsque la statue monumentale s'adressait aux Français, elle présentait un héros, un exemple de vie remarquable, un modèle de grandeur. C'était un sujet d'admiration auquel on donnait un visage, un corps, une posture et une histoire à caractère éducatif pour les citoyens. En effet, dans les territoires colonisés, les colons français avaient tous leurs droits civiques, contrairement aux populations locales qui n'en avaient aucun.

Par contre, quand la statue était destinée aux populations colonisées, elle servait moins à montrer un exemple de grandeur à imiter qu'à contrôler la force et même à inspirer la peur.

Ainsi, une même statue pouvait être comprise de deux manières différentes en même temps, selon que la personne qui la regardait appartenait au groupe des colonisateurs (les vainqueurs et ceux qui dominaient) ou au groupe des colonisés (les vaincus et ceux qui étaient asservis).

En résumé, on peut dire que la statuaire publique créait une séparation. D'un côté, il y avait ceux qui se reconnaissaient dans le message, l'exemple ou les valeurs transmis par la statue, tant sur le plan culturel qu'idéologique. De l'autre côté, il y avait ceux qui étaient simplement des spectateurs soumis. Ces derniers continuaient à être sous un système de domination, où la statue renforçait et répétait les violences de la conquête et de la répression, en les rendant visibles et durables grâce à leur taille imposante.

Dans les deux cas, on retrouve « la mission psychologique du monument », telle que définie par l'historien Reinhart Koselleck. Cette mission consiste à charmer, surprendre, élever ou impressionner – et peut-être même à effrayer – ceux qui regardent le monument.

Le fonctionnement d'un système

L'histoire de la statuaire publique comme outil de l'empire colonial français ne peut pas être séparée de l'histoire militaire des conquêtes et de leurs violences, ni de l'histoire économique de l'exploitation forcée des populations colonisées et de la confiscation des biens culturels ou des ressources naturelles.

En effet, l'entreprise coloniale s'est construite sur un ensemble de décisions, de pratiques, d'actions et de discours qui formaient un système. Ce système visait à s'emparer des territoires conquis par la brutalité, afin d'en extraire les richesses et de soumettre les populations dont les droits étaient bafoués.

Les statues monumentales érigées dans les espaces publics colonisés par les puissances coloniales ont donc participé à cette volonté globale. Cette ambition se retrouvait aussi dans la dénomination des rues et des villes.

De plus, cette histoire de la sculpture coloniale monumentale publique s'inscrit dans un ensemble de politiques que l'on pourrait appeler des politiques culturelles coloniales. Celles-ci incluent l'histoire de l'administration, de l'urbanisme, des institutions (comme les musées d'art ou d'ethnologie, ou encore les expositions coloniales), de l'éducation, et de la presse (qui a beaucoup servi à diffuser et promouvoir la colonisation...). Il ne faut pas oublier non plus l'histoire des représentations, car les statues faisaient partie d'un environnement d' images coloniales. Elles étaient vues et partagées avec des images de journaux, des photographies, des cartes postales, des illustrations dans les manuels scolaires ou des affiches de propagande.

Des reflets entre la métropole et les territoires colonisés

Entre 1830 et 1930, la politique française concernant les statues coloniales consistait à importer dans les territoires colonisés les modèles et les pratiques déjà utilisés en France métropolitaine. On y a mis en place les mêmes types de projets, les mêmes objectifs symboliques, et souvent les mêmes héros. Leurs statues, représentées de manière constante, étaient parfois des copies identiques ou conçues pour s'accorder avec d'autres statues (comme des paires), à l'image des statues de Jules Ferry qui se trouvent à Paris, à Saint-Dié-des-Vosges, à Haïphong ou à Tunis.

Cette grande entreprise de construction de monuments reposait sur le désir de créer ce que le politologue et historien Benedict Anderson a appelé des « communautés imaginées ». Ces communautés étaient unies par des valeurs et une histoire présentées comme communes, créant ainsi des effets de miroir entre la métropole et les territoires colonisés, ainsi qu'entre leurs populations respectives.

Tous ces monuments, qui sont en très grande majorité des œuvres figuratives, représentent des portraits (en médaillon, en buste ou en pied), des personnages debout ou des figures symboliques. Ces figures symboliques pouvaient représenter les populations dites « autochtones », différentes races, la Patrie, la République, l'Histoire, la Liberté, l'Agriculture… Il y avait aussi des bas-reliefs qui montraient des scènes historiques sous forme de tableaux-sculptures intégrés aux socles, en plus de la figure principale qui était plus immobile.

En plus de ces différents types d'images utilisés pour rendre la monumentalité plus efficace sur le plan éducatif, il faut ajouter le socle et son environnement qui le rendaient solennel, avec des marches et des grilles. Cet ensemble empruntait son style à l'architecture et rappelait cette idée que construire est un signe de puissance politique. La construction avait un pouvoir de représentation sociale, d'organisation de l'espace et de validation symbolique.

En combinant des éléments sculptés et architecturaux, la statuaire publique créait donc des représentations de la colonisation. Cela correspond à ce que le philosophe Louis Marin a défini comme le concept de représentation. Pour lui, représenter, c'est « re-présenter », c'est-à-dire « montrer, exposer devant les yeux, intensifier, redoubler une présence ». Cela explique pourquoi, en grand nombre, les monuments construits en Algérie ont été « ramenés » en France après l'indépendance de l'ancienne colonie en 1962. Cela explique aussi pourquoi les autorités françaises les ont demandés et comment ils ont été intégrés dans de nouveaux contextes urbains et mémoriels sans susciter de grandes réactions. On peut citer les exemples du duc d'Orléans (transporté de Alger à Neuilly-sur-Seine, en région parisienne), du général Juchault de Lamoricière (de Constantine à Saint-Philibert-de-Grand-Lieu, en Loire-Atlantique) ou de Jeanne d'Arc (d'Oran à Caen, en Normandie).

L'histoire de la statue du sergent Blandan, qui a été inaugurée en 1887 à Boufarik (entre Alger et Blida) et installée à Nancy (Meurthe-et-Moselle) en 1963, en est un parfait exemple. L'inauguration, le 6 novembre 2025, d'un « contre-monument » construit près de cet endroit, conçu par Dorothée-Myriam Kellou, s'inscrit dans cette histoire complexe. Dans cette histoire, la négociation et l'enseignement sont plus importants que le retrait des statues de l'espace public.

La Table de désorientation, sous sa forme actuelle, cherche à rassembler les différents aspects d'une histoire encore très vivante. Cette histoire est celle de la colonisation et de la décolonisation, de leurs mémoires qui s'opposent et de leurs héritages compliqués. L'espace public est le lieu où tout cela se déroule.

Bertrand Tillier ne travaille pas pour une organisation qui pourrait bénéficier de cet article, ne donne pas de conseils, ne possède pas d'actions et n'a reçu aucun financement d'une telle organisation. Il n'a pas non plus déclaré d'autres liens que son affiliation à son organisme de recherche.

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