Economy
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Combien l’employeur doit-il payer pour attirer des cadres en dehors des zones urbaines ?

Les zones les moins denses peinent d’autant plus à attirer des industries qu’on y manque de main-d’œuvre. Est-il possible de sortir de ce cercle vicieux ? Comment faire ?

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Pourquoi est-ce que certaines régions, comme l'Île-de-France, continuent d'attirer beaucoup d'argent et de personnes, alors que d'autres ont du mal à se développer ? La raison principale vient du cercle, bon ou mauvais, créé par la densité de population. Le coût des logements est un facteur important dans cette question stratégique, surtout si l'on pense à une possible nouvelle industrialisation.


La question du développement économique des régions est avant tout une histoire de "qui vient avant, le poulet ou l'œuf ?". Tout comme le poulet vient de l'œuf pondu par une poule, une région a besoin de travailleurs pour réussir. Mais ces mêmes travailleurs ne viendront s'y installer que si la région est assez attrayante. Par conséquent, une région très peuplée offre de meilleures opportunités de carrière, mais aussi des services importants, tels que des écoles, des hôpitaux, des lieux culturels, des transports en commun et des services publics. Tout cela donne envie aux travailleurs de préférer les régions les plus développées.

Nous avons examiné cette dynamique en nous posant une question spécifique : comment les entreprises situées dans des régions peu peuplées parviennent-elles tout de même à attirer des employés talentueux ? Une explication peut être trouvée dans la théorie économique des « différences compensatrices », qui explique pourquoi les salaires varient en fonction des métiers et des caractéristiques différentes des régions.

Quand la réalité ne correspond pas à la théorie...

D'après cette théorie des différences compensatrices, les variations de salaires s'expliquent par les compétences des personnes et par les conditions de travail, y compris la qualité de vie. Plus les conditions de travail sont difficiles, plus le salaire doit être élevé pour attirer des employés. Pour le dire autrement, imaginons deux personnes avec les mêmes compétences. Si l'une vit dans une région moins peuplée et qui offre moins de services que l'autre, elle devrait logiquement être mieux payée pour compenser cet inconvénient.


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Pourtant, les données montrent une réalité différente. Au contraire, comme on peut le voir dans le tableau 1 ci-dessous, les salaires horaires bruts moyens baissent quand la densité augmente. Pour les cadres, par exemple, ils passent de 43 euros dans les zones les plus denses à 35 euros dans les zones les moins denses, ce qui représente une différence de plus de 23 %.

Le coût de la densité

Cependant, ce constat n'est pas complet. En effet, les avantages liés à la densité ont un prix : les logements sont plus chers, il y a plus d'embouteillages, le coût de la vie est plus élevé... Le prix des logements, en particulier, comme le montre le tableau 2, passe de 1 357 euros par m2 dans les zones les moins denses à 3 042 euros par m2 dans les zones les plus denses, soit un rapport de plus de 1 pour 2 entre le premier et le dernier groupe.

Source : auteurs. Fourni par l'auteur

Deux idées principales ressortent de ces chiffres :

Le pouvoir d'achat immobilier est un élément essentiel de compensation pour les familles vivant dans des régions peu peuplées. En effet, le logement représente une part importante de leur budget (environ 20 % en 2017) [Insee, Revenus et patrimoine des ménages, 2021] et son prix varie considérablement selon le niveau de densité de la région.

De plus, la baisse des prix de l'immobilier semble jouer un rôle compensateur lorsque les autres avantages de la densité (comme le coût des biens de consommation, la qualité de vie, l'accès aux services, etc.) diminuent. Cette compensation est donc plus importante dans les régions moins denses et pour les personnes qui apprécient particulièrement les avantages de la vie en ville.

En résumé, ce n'est pas le salaire en soi qui compense le manque de densité, mais plutôt le niveau de vie relatif, que l'on peut évaluer en comparant le revenu au prix de l'immobilier.

Moins dense mais un meilleur niveau de vie

Comment pouvons-nous confirmer que vivre dans une région moins dense se traduit réellement par une amélioration du niveau de vie, surtout pour les personnes les plus qualifiées ? Pour répondre à cette question, il faut comparer non seulement les salaires, mais aussi le rapport entre le revenu et le coût de la vie. Nous avons estimé ce dernier en incluant le prix de l'immobilier.

C'est un exercice compliqué, car de nombreux facteurs entrent en jeu : les compétences individuelles (âge, diplôme, sexe), les caractéristiques du marché du travail (offre et demande d'emplois, organisation des entreprises, exportations, automatisation), et enfin les éléments liés à la région (densité, infrastructures, effets d'agglomération). Si l'on ne prend pas systématiquement en compte ces variables, on risque de confondre l'effet réel de la densité avec d'autres causes.

Pour surmonter cette difficulté, nous avons utilisé une grande quantité de données : l'ensemble des contrats de travail signés dans l'industrie manufacturière en 2019, complété par des informations sur les entreprises et des indicateurs locaux. Cette richesse statistique nous a permis d'isoler au mieux l'effet propre de la densité, en comparant des profils similaires dans des régions de différentes densités.

Un salaire qui augmente comme le prix de l'immobilier

Les résultats sont nets. Plus la densité augmente, plus le salaire nominal brut progresse... mais le pouvoir d'achat immobilier diminue. Une augmentation de 1 % de la densité accroît de 0,15 % le temps de travail nécessaire pour acheter un mètre carré de logement. En d'autres termes, les salaires augmentent avec la densité, mais pas suffisamment pour compenser la forte hausse des prix immobiliers.

Cet effet touche particulièrement les cadres. Ce sont eux qui voient le plus leurs salaires augmenter dans les régions denses... mais ce sont aussi eux qui perdent le plus en pouvoir d'achat immobilier. En décidant de s'installer dans une région moins dense, ils acceptent une baisse de salaire, mais bénéficient d'une économie considérable sur le logement.

Pourquoi cette "prime" est-elle plus importante pour les cadres ? Dans une perspective de différences compensatrices, notre résultat suggère que les cadres sont les plus sensibles aux avantages de la densité, puisqu'ils sont prêts à perdre relativement plus de pouvoir d'achat immobilier pour en profiter.

BFM Business – 2022.

Un enjeu pour les politiques publiques

Nos résultats doivent cependant être interprétés avec précaution. Plusieurs points méritent d'être étudiés plus en détail :

Le niveau de formation des travailleurs : comme nous ne disposons pas de données sur le niveau de formation, il est possible que les différences observées reflètent en partie des profils variés entre les régions denses et moins denses. Si l'on pouvait mieux isoler l'effet de cette variable, la prime identifiée serait probablement encore plus significative.

La dimension familiale : les décisions de déménagement sont rarement prises par une seule personne. L'attractivité d'une région dépend aussi des emplois pour le conjoint, des écoles pour les enfants, ou encore des infrastructures de santé.

L'évolution au fil de la vie : les priorités changent avec l'âge. La proximité d'un lycée n'est pas importante sans adolescents, tandis que l'accès aux soins devient essentiel en vieillissant.

L'impact du Covid et du télétravail : les données utilisées datent de 2019. Or, la crise sanitaire a modifié le choix entre les grandes villes et les régions moins denses, en donnant un nouvel élan au travail à distance.

Ceci étant dit, les régions moins denses sont des lieux naturels pour la nouvelle industrialisation, ne serait-ce que pour des raisons évidentes liées à l'espace disponible. Attirer des travailleurs qualifiés dans ces zones est un défi majeur pour les entreprises. Les politiques publiques doivent prendre en compte ces aspects d'attractivité de l'emploi en fonction de la densité. De leur côté, les entreprises peuvent trouver un équilibre en s'y installant et en bénéficiant d'un coût de la vie moins élevé, à condition que les services et les infrastructures ne soient pas un obstacle.

L'écart qui se creuse sur ce point entre les régions (très) denses et les régions moins denses risque de pénaliser durablement des zones qui ont pourtant un fort potentiel de développement (ou de redéveloppement) industriel. Pour résoudre le problème de la poule et de l'œuf et créer des cycles positifs, seule une collaboration entre les pouvoirs publics et les entreprises au niveau local permettra une réindustrialisation durable, qui profitera aux employés, aux entreprises et aux régions.

Antoine Prevet est directeur exécutif de l'etilab, financé notamment par la Région Île-de-France, Crédit Agricole Île-de-France, Forvis Mazars ainsi que des partenaires ETI : Réseau DEF, Septodont, ETPO, SOCOTEC, Diot-Siaci, Acorus, Henner, Ceva, Prova, E'nergys et Hopscotch.

Pierre Fleckinger ne travaille pas, ne donne pas de conseils, ne possède pas d'actions, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait bénéficier de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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