Culture
8 min read

Comment les enfants du baby-boom vivront-ils la fin de vie au Québec ?

Les baby-boomers québécois transforment la vieillesse avec des valeurs progressistes et une forte adhésion à l'aide médicale à mourir.

💡 Tip: Click any word to see its translation

Au Québec, les personnes âgées de 65 ans et plus, estimées à environ 2 250 000 en 2033, représenteront un quart de la population au début des années 2030. À cette période, les enfants du baby-boom constitueront la presque totalité de la population aînée.

Cependant, le taux de mortalité commencera à augmenter progressivement à partir de 2036. On prévoit plus de 100 000 décès chaque année, un nombre qui dépassera largement celui des naissances. Cette situation maintiendra le Québec dans une phase de post-transition démographique, ce qui pourrait entraîner une diminution de la population totale.

Quoi qu'il en soit, l'augmentation de l'espérance de vie attendue signifie que ces nouveaux aînés, issus du baby-boom, seront plus nombreux à atteindre 80 ou 90 ans que les générations précédentes. En effet, les personnes de 80 ans et plus pourraient représenter près de 8 % de la population en 2033. Parallèlement, l’espérance de vie prévue par Statistique Canada sera de 82 ans pour les hommes et de 86 ans pour les femmes.

Il est évident que la catégorie des plus de 65 ans n'a plus la même signification qu'il y a cinquante ans. La vieillesse est maintenant considérée comme une longue période de vie, avec ses propres défis et enjeux. De manière étonnante, alors que le Québec fait partie des pays où l'espérance de vie est la plus élevée, c'est aussi là que la demande d'aide médicale à mourir est la plus forte.

En tant qu'anthropologue spécialisé dans la vieillesse et le vieillissement, je suis responsable de la formation sur le vieillissement à la Faculté de l’apprentissage continu (FAC) de l’Université de Montréal. Je m'intéresse particulièrement aux aspects sociaux du vieillissement des enfants du baby-boom au Québec.


Cet article fait partie de notre série « La Révolution grise ». Dans cette série, La Conversation explore sous tous les angles l'impact du vieillissement de la génération nombreuse des baby-boomers sur notre société. Ils transforment notre façon de vivre depuis leur naissance. Nous examinons leurs manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de se nourrir, de voyager, de se soigner et de vivre en général. Découvrez avec nous les changements actuels et ceux à venir.


Des aînés d'un nouveau genre ?

Le phénomène démographique du baby-boom désigne les personnes nées entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et le milieu des années 1960. Cependant, au Québec, en France et aux États-Unis, on réserve généralement le terme « baby-boomers » aux personnes nées entre 1946 (ou 1943 pour le Québec) et 1958.

Dans son livre « Le fossé des générations », publié en 1971, l'anthropologue Margaret Mead décrivait les baby-boomers américains comme une génération préfigurative. Selon elle, ils ont inversé la transmission entre les générations : les jeunes éduquaient leurs aînés et leurs pairs, plutôt que l'inverse, remettant ainsi en question la tradition.

Ce rejet des valeurs familiales et traditionnelles a favorisé l'émergence de la contreculture dans les années 1960-1970. Comme l'expliquent les sociologues Jean-François Sirinelli pour la France et Doug Owram pour le Canada, cela s'est manifesté par l'adoption de valeurs axées sur la jeunesse, comme la musique pop, la consommation de drogues récréatives ou l'amour libre. De plus, cette période a permis de rompre avec la transmission habituelle des rôles et des statuts au sein de la famille, comme le souligne le sociologue québécois Daniel Fournier.

Un effet de génération

On parle ici d'un effet de génération au sens sociologique. Au Québec, selon le sociologue Jacques Hamel, les baby-boomers sont ceux qui ont adhéré au slogan « qui s'instruit, s'enrichit ». Ils ont obtenu des « diplômes universitaires, symbole de cette modernisation » qui a marqué le Québec dans les années 1960.

Sous l'impulsion d'aînés qui avaient réfléchi la Révolution tranquille (comme René Lévesque, Paul Gérin-Lajoie et d'autres), ces baby-boomers ont contribué à d'importantes transformations. Ils ont réinventé la famille, rêvé une nouvelle conception de la nation et massivement rejeté la religion catholique, bouleversant ainsi des institutions et des idéaux fondamentaux.

Le sociologue américain Leonard Steinhorn reconnaît dans cette génération des personnes aux valeurs progressistes une tendance à une plus grande acceptation de la diversité culturelle, des nouvelles mœurs (comme la légalisation du mariage homosexuel, de l'aide médicale à mourir ou du cannabis récréatif), et à une meilleure égalité entre hommes et femmes, par rapport aux générations précédentes.


Déjà des milliers d'abonnés à l'infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Cependant, ce qui distingue surtout ces baby-boomers vieillissants des générations âgées d'autrefois, c'est leur persistance dans la conviction que le sujet individuel est primordial, même face aux conventions sociales, à la dépendance et à la fin de vie.

L'effet de génération, bien qu'il varie d'une personne à l'autre au sein d'un même groupe, est le résultat de l'histoire et des influences sociohistoriques vécues durant les premières décennies de vie. Les premières générations du baby-boom ont participé activement à la laïcisation de l'État et de la sphère publique et privée dès leur jeune âge adulte. Elles ont également soutenu l'État technobureaucratique promu par la Révolution tranquille, ce qui a libéré l'individu des liens communautaires pour le rendre plus autonome.

Les enfants du baby-boom et la fin de vie

L'affranchissement des contraintes religieuses chez les Québécois d'origine canadienne-française, les difficultés d'accès aux soins palliatifs pour les personnes âgées et, surtout, le désir de maîtriser son propre destin, sont autant de facteurs qui pourraient influencer la fin de vie et la mort des enfants du baby-boom au Québec.

En 2023, 7 % des personnes décédées au Québec, principalement des aînés, ont choisi la mort médicalement assistée. Cette décision s'inscrit dans un contexte d'acceptation sociale quasi universelle, puisque 90 % de la population québécoise soutient la loi sur l'aide médicale à mourir, selon un sondage Ipsos. Ce taux est le plus élevé au Canada.

La détresse existentielle face à la fin de vie et le refus de la souffrance et de l'agonie pourraient expliquer le succès de l'aide médicale à mourir auprès des enfants du baby-boom, qui y voient une mort digne.

Le grand nombre de personnes appartenant aux cohortes du baby-boom, c'est-à-dire nées entre 1943 et 1965, nous amène à nous interroger sur la qualité et la quantité des soins et services publics qui leur seront offerts. Compte tenu de la situation précaire du Réseau québécois de la santé et des services sociaux, la question se pose des conditions dans lesquelles se dérouleront ces nombreux décès, estimés à plus de 100 000 par an dès 2036.

Pas tous égaux face à la vieillesse

Il est certain qu'une bonne partie de cette vaste population sera financièrement à l'aise et en bonne santé, grâce à leur niveau d'éducation, à des pensions et fonds de retraite généreux, à des habitudes de vie saines et aux avancées de la biomédecine. Cependant, une proportion non négligeable vieillira dans la pauvreté et la maladie. Les inégalités sociales en matière de santé persisteront de manière significative au sein de ces nouvelles générations de personnes âgées.

En général, les hommes bénéficieront d'avantages par rapport aux femmes en ce qui concerne les conditions de retraite et la qualité de vie. De même, les personnes nées au pays auront un meilleur traitement que les immigrants, comme le soulignent les démographes Patrik Marier, Yves Carrière et Jonathan Purenne dans un chapitre de l'ouvrage « Les vieillissements sous la loupe. Entre mythes et réalités ». Ces différences auront un impact sur les conditions de logement et de résidence, sur les dépenses privées de santé et sur la qualité de vie globale en vieillissant.

Ces inégalités sociales en santé impliquent que les dernières années de vie de nombreuses personnes, surtout des femmes, risquent de se dérouler dans la maladie, la précarité financière et sans un entourage de qualité. Pourtant, vivre plus longtemps, quel qu'en soit le prix, n'est pas le souhait de beaucoup de baby-boomers, peu importe leur situation socioéconomique.

L'aide médicale à mourir deviendra-t-elle une pratique médicale courante, alors que le système public de santé et de services sociaux sera de plus en plus sollicité ? Quoi qu'il en soit, cet acte médical ultime devrait conserver une grande popularité auprès des nouveaux aînés québécois, du moins ceux d'origine canadienne-française qui ont abandonné le catholicisme. Cela pourrait même contribuer à ralentir l'augmentation de l'espérance de vie au Québec.

Cependant, il est également essentiel que la fin de vie se déroule dans la dignité.

Jean-Ignace Olazabal a reçu des financements du CRSHC et des IRSC.

Currently reading at B1 level (Intermédiaire)