De nombreuses universités expriment leurs inquiétudes concernant leurs difficultés financières. Cependant, si l’on regarde les critères officiels fixés par un décret sur la soutenabilité financière établi en 2024, la situation semble beaucoup moins inquiétante. Que cachent vraiment ces nouveaux critères ? Dans quelle mesure nous informent-ils sur la situation financière réelle des universités ?
En 2024, 60 universités françaises risquaient de rencontrer des difficultés financières, principalement à cause de déficits budgétaires. En 2025, même si 80 % des universités ont encore un budget en déficit et que les universités demandent de l’aide, officiellement, il n’y aurait que 12 universités en difficulté. Comment la situation financière des universités françaises a-t-elle pu s’améliorer autant en moins d’un an ?
La réponse se trouve dans un décret sur la soutenabilité financière (n° 2024-1108) du 2 décembre 2024, qui change la façon d’évaluer les difficultés financières des universités. Ce décret crée de nouveaux indicateurs financiers. Selon ces critères, une université en déficit, même pendant plusieurs années, n’est plus automatiquement considérée en difficulté. Elle est jugée en difficulté seulement si elle dépasse certains seuils pour sa trésorerie, son fonds de roulement et ses dépenses de personnel.
En réalité, ces trois nouveaux indicateurs assouplissent les règles budgétaires des universités. Ils les encouragent à utiliser fortement leurs réserves, comme cela est aussi demandé à de nombreuses agences de l’État dans le budget 2026.
Cependant, pour les universités, ces réserves ne sont souvent que partiellement disponibles, car elles sont déjà utilisées pour financer des investissements à long terme, des contrats de recherche, l’entretien des bâtiments, des accords avec des fournisseurs ou certains coûts liés aux salaires.
Examinons maintenant ces nouveaux indicateurs. Ne créent-ils pas surtout une illusion, qui rend la situation financière des universités plus positive qu’elle ne l’est vraiment ?
Nouvelles méthodes de calcul
Comme dans d’autres domaines, tout dépend des détails du calcul.
Selon ce nouveau décret, à la fin de l’année, la trésorerie et le fonds de roulement d’une université doivent dépasser respectivement 30 jours et 15 jours de dépenses de fonctionnement, sans compter les investissements. Ces deux premiers ratios sont calculés ainsi :
Le numérateur de ces ratios inclut l’argent provenant des investissements. En revanche, le dénominateur ne prend pas en compte les dépenses d’investissement autorisées.
Cette méthode ne respecte pas une règle de base du calcul financier : utiliser le même périmètre pour le numérateur et le dénominateur. Ici, les investissements sont inclus d’un côté, mais exclus de l’autre. Cela augmente artificiellement le résultat et facilite le dépassement des seuils.
Un changement dans le périmètre budgétaire
Pour calculer ces nouveaux indicateurs, le décret a redéfini le budget de l’établissement. Celui-ci regroupe maintenant le budget principal et les budgets annexes, y compris le budget immobilier (article R. 719-52).
Ce changement empêche de distinguer clairement les fonds réellement disponibles et ceux déjà réservés à des projets précis. En recalculant ces ratios avec seulement l’argent réellement utilisable, à partir des données du ministère de l’Enseignement supérieur, on constate que la trésorerie est divisée par deux et le fonds de roulement par trois en moyenne.
Ainsi, une université qui affiche officiellement 50 jours de trésorerie n’en dispose probablement que 25 jours réellement utilisables. De même, un fonds de roulement de 30 jours correspond souvent à seulement 10 jours disponibles.
Autrement dit, évaluer la santé financière d’une université avec ces calculs ressemble plus à un jeu de hasard qu’à une analyse sérieuse.
Les dépenses de fonctionnement comme facteur d’équilibre
Concernant le troisième ratio, le problème principal n’est pas son calcul, mais le seuil maximal fixé à 83 % (ou 85 % pour certaines universités).
Pourquoi 83 % ? Et pas 70 %, 75 % ou 80 % ? En 2022, dans les 38 pays de l’OCDE, les dépenses de personnel représentaient en moyenne 66 % des dépenses totales.
Avec un seuil de 83 %, les universités ne peuvent consacrer que 17 % de leurs ressources aux dépenses de fonctionnement essentielles, comme l’électricité, le chauffage, l’entretien ou le matériel pédagogique.
Un calcul par catégorie de personnel, comme le fait l’OCDE, serait sans doute plus pertinent et permettrait de meilleures comparaisons internationales.
Une incertitude sur les difficultés réelles des universités
Au final, ces méthodes approximatives donnent soit une impression de mauvaise gestion, soit l’idée d’une volonté de cacher les vraies difficultés financières.
Un rapport du Sénat de 2025 reconnaît que les indicateurs actuels ne permettent pas de relier clairement les budgets aux activités réelles des universités.
À court terme, comme les réserves ne sont pas infinies, de nombreuses universités risquent bientôt de ne plus pouvoir payer leurs charges régulières.
À moyen terme, les missions principales des universités, comme la réussite des étudiants, l’accès aux études, la recherche et la cohésion sociale, seront fortement menacées.
Laurent Mériade ne travaille pas pour, ne conseille pas, ne possède pas d’actions et ne reçoit pas de financement d’une organisation liée à cet article. Il n’a déclaré aucun autre lien en dehors de son institution de recherche.