La précarité énergétique, c'est quand des personnes ont du mal à avoir assez d'énergie pour bien vivre. C'est un problème réel, mais il est parfois difficile de savoir exactement qui est concerné. Si on ne mesure pas bien ce problème, certaines personnes ne sont pas reconnues comme en ayant besoin et ne reçoivent pas d'aide. Cela peut concerner le fait de bien se chauffer en hiver ou de ne pas avoir trop chaud en été.
Aujourd'hui, les prix de l'énergie augmentent et le climat change. Cela rend la vie plus difficile pour de nombreuses personnes qui ont des problèmes de confort thermique. La précarité énergétique est donc un enjeu important en France et en Europe. On entend souvent parler de familles qui dépensent beaucoup de leur argent pour l'énergie, de gens qui ont eu froid chez eux, ou de situations où les gens n'arrivent pas à payer leurs factures d'énergie ou doivent réduire leur chauffage. Tout cela crée une inquiétude légitime.
Cependant, même si le problème est de plus en plus connu, la réalité est plus compliquée. Selon la façon dont on mesure la précarité énergétique, on ne parle pas toujours des mêmes familles. Certaines personnes ne sont pas vues par les aides publiques. Alors, comment peut-on bien mesurer la précarité énergétique ?
Qu'est-ce que la précarité énergétique ? C'est difficile de se mettre d'accord.
En France, la loi Grenelle II de 2010, dans son article 11, donne une définition de la précarité énergétique. Elle dit que c'est quand une famille a du mal à avoir l'énergie nécessaire pour ses besoins essentiels. Cela est souvent dû à une combinaison de choses : des revenus pas assez élevés, des maisons qui ne sont pas bien isolées et des prix de l'énergie qui sont trop chers.
Cette définition est utilisée dans les statistiques et par le gouvernement. Elle est aussi proche de celle qui est utilisée en Europe. La définition européenne dit aussi que les familles ont du mal à avoir accès aux services énergétiques importants à un prix raisonnable. L'avantage de ces définitions est qu'elles montrent bien que la précarité énergétique touche plusieurs aspects de la vie.
Pourtant, dans la pratique, on utilise souvent seulement un ou deux indicateurs simples, basés surtout sur ce que les gens dépensent pour l'énergie.
En France, on considère souvent qu'une famille est précaire si elle dépense plus de 8 % ou 10 % de ses revenus pour l'énergie et si elle fait partie des familles avec de faibles revenus. Ces indicateurs sont pratiques : ils sont faciles à calculer, on peut comparer les résultats dans le temps et ils sont compréhensibles pour tout le monde. Mais on sait maintenant qu'ils ont des limites. Ils regardent surtout ce que les gens dépensent, et pas forcément ce dont ils ont vraiment besoin. De plus, ils ne prennent pas en compte les efforts que font beaucoup de familles en difficulté pour réduire leur consommation. Parfois, leurs factures peuvent sembler basses, mais ils souffrent quand même d'un manque de confort.
Par exemple, en France, presque 35 % des personnes ont dit avoir eu froid chez elles pendant l'hiver 2024-2025, selon la dernière étude de l'Observatoire national de la précarité énergétique (ONPE).
QU'EST-CE QUE L'ONPE ?
- L'Observatoire national de la précarité énergétique (ONPE) a été créé en 2011, après la loi Grenelle II. C'est un organisme important qui travaille avec différents partenaires. Son rôle est de mieux comprendre la précarité énergétique, de suivre son évolution et d'aider le gouvernement à prendre de bonnes décisions concernant le logement et les déplacements.
Dans la même étude, beaucoup de familles ont dit qu'elles avaient volontairement réduit le chauffage pour ne pas avoir de factures trop élevées. Cela montre que quand les gens s'adaptent, les statistiques officielles ne voient pas toujours les situations difficiles qu'ils vivent.
À l'inverse, certaines familles semblent précaires parce qu'elles dépensent beaucoup pour l'énergie. Pourtant, elles vivent dans des maisons confortables, mais qui consomment beaucoup. Elles ne manquent de rien. Il s'agit souvent de familles avec des revenus assez bons, qui habitent dans des maisons qui consomment beaucoup d'énergie. Pour elles, une facture d'énergie élevée reste possible avec leur niveau de vie.
En général, ces situations nous rappellent que les indicateurs basés sur des seuils (comme un certain pourcentage de dépenses ou une température intérieure) ne sont pas parfaits. Une même température peut être normale pour certains, par choix ou par habitude, et être inconfortable pour d'autres, selon leurs goûts, leur âge ou leur état de santé.
Pour aller au-delà des indicateurs basés sur les dépenses, on utilise de plus en plus des indicateurs dits « subjectifs ». Ils se basent sur ce que les familles ressentent et sur des situations concrètes, comme avoir eu froid chez soi, avoir des difficultés à payer ses factures, ou vivre dans une maison humide ou en mauvais état.
Leur principal avantage est de montrer les privations réelles, peu importe ce que les gens dépensent. Ils permettent de voir des choses qui ne sont pas dans les chiffres, comme l'inconfort, le stress ou les problèmes de santé. Cependant, ces indicateurs ont aussi des limites. Les réponses peuvent dépendre de ce que la société considère comme normal, des attentes de chacun et de la capacité à dire qu'on a un problème. Cela peut donc mener à des estimations trop basses ou trop hautes selon les personnes.
La France sait que ces problèmes existent. C'est pourquoi elle a décidé de ne pas utiliser un seul indicateur, mais plusieurs. C'est le cas du tableau de bord de l'ONPE, qui combine des indicateurs sur les dépenses, les restrictions, ce que les gens ressentent et les impayés. Cela reconnaît que la précarité énergétique touche plusieurs aspects. C'est une bonne avancée, mais cela pose une question : comment comprendre tous ces signaux en même temps et prendre des décisions quand les familles ne sont concernées que par certains aspects et pas par d'autres ?
Le piège du "oui" ou "non" : une vision trop simple d'un problème qui évolue
Être précaire ou ne pas l'être ? La plupart des indicateurs actuels fonctionnent avec une logique simple : une famille est soit précaire, soit pas précaire, selon qu'elle dépasse ou non un certain seuil. Cette façon de faire est rassurante car elle permet de compter, de comparer et de cibler. Mais elle repose sur une idée qui n'est pas forcément vraie : qu'il y a une limite claire entre les familles « en difficulté » et les autres.
Pourtant, la réalité est différente. La précarité énergétique est un processus, elle n'est pas figée. Elle peut être temporaire, s'aggraver petit à petit avec la hausse des prix de l'énergie, ou au contraire être gérée grâce à des stratégies d'adaptation. Beaucoup de familles se trouvent dans une situation intermédiaire : elles ne remplissent pas les critères des statistiques pour être considérées comme précaires, mais elles vivent avec une contrainte constante et sont vulnérables au moindre problème.
C'est dans ce contexte qu'apparaît la notion de vulnérabilité énergétique. Ce n'est pas une situation de privation actuelle, mais le risque de basculer dans la précarité à cause d'un événement : une augmentation des prix, une perte de revenus, un problème de santé, un événement climatique extrême. Cette approche permet de dépasser la logique du « tout ou rien » et de regarder comment les familles évoluent. Elle met en lumière des personnes qui ne sont souvent pas vues par les statistiques habituelles, mais qu'il est important de prendre en compte pour prévenir les problèmes plutôt que de les résoudre après coup.
L'importance de la façon dont on mesure devient claire quand on regarde les familles les plus modestes. En 2022, parmi les 10 % de la population les plus pauvres, près de 69 % des familles auraient été en situation de précarité énergétique sans le bouclier tarifaire et le chèque énergie. Ce pourcentage descend à 62 % avec seulement le bouclier tarifaire, puis à environ 43 % quand le bouclier et les chèques énergie sont pris en compte. Cela montre bien comment les aides publiques et les méthodes de mesure changent l'ampleur du problème.
Mesurer différemment : ce que nous apprennent les approches qui prennent en compte plusieurs aspects
Une première façon de mieux mesurer la précarité énergétique est d'utiliser des indicateurs « composites ». L'idée est de ne plus se baser sur un seul critère, mais de rassembler plusieurs aspects du problème dans un seul indicateur. Par exemple, cet indicateur pourrait prendre en compte les revenus des familles, la qualité énergétique de leur logement, leurs difficultés à payer les factures, les restrictions de chauffage ou encore l'inconfort thermique ressenti.
Cette approche est différente des méthodes qui listent plusieurs indicateurs séparés, comme ceux utilisés par l'ONPE. Ici, les différentes dimensions de la précarité énergétique sont combinées dans un seul outil, ce qui permet d'avoir une vision plus complète des situations.
Inspirée par les travaux sur la pauvreté multidimensionnelle, cette méthode aide à mieux comparer les familles entre elles et à identifier plus précisément celles qui sont les plus en danger.
L'INDICE DE PAUVRETÉ MULTIDIMENSIONNELLE
- Mesurer la pauvreté avec un seul chiffre, comme le revenu, peut être un risque : on peut avoir une image incomplète du problème. Pour ne pas oublier certaines personnes qui souffrent de ce fléau, l'indice de pauvreté multidimensionnelle a été créé à l'Université d'Oxford en 2010. Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) l'utilise depuis cette année-là. Il combine dix indicateurs : la mortalité infantile, la nutrition, les années d'école, la sortie de l'école, l'accès à l'électricité, à l'eau potable, aux sanitaires, la qualité du sol de l'habitat, le type de combustible utilisé pour cuisiner, et les biens possédés.
Par exemple, une famille avec des revenus modestes qui vit dans une maison mal isolée, qui limite beaucoup son chauffage pour payer ses factures et qui ressent un inconfort thermique, pourrait ne pas dépasser les seuils de dépenses ou de température des indicateurs classiques. Mais elle apparaîtrait clairement comme précaire si l'on combinait toutes ces dimensions dans un indicateur composite.
Cependant, ces indicateurs ont aussi leurs limites. Ils reposent sur des choix importants, parfois peu visibles, notamment sur l'importance donnée à chaque dimension. Par exemple, le poids donné aux dépenses énergétiques par rapport à l'inconfort thermique ou à la qualité du logement peut faire que deux familles, dont les situations sont pourtant similaires, soient classées différemment. Cela dépend si l'on privilégie la contrainte financière, la privation ressentie ou la fragilité structurelle. Ces choix restent donc un peu arbitraires et peuvent rendre ces indicateurs difficiles à utiliser par les responsables publics et à comprendre par le grand public.
Une autre façon d'aborder la précarité énergétique, de plus en plus utilisée en sciences sociales, consiste à utiliser des méthodes de classification statistique. Le principe est simple : au lieu de décider à l'avance à partir de quel seuil une famille est considérée comme « précaire », ces méthodes commencent par regrouper les familles qui se ressemblent, en tenant compte de plusieurs aspects de leur situation en même temps.
Concrètement, les familles sont classées selon des caractéristiques observées comme le type de logement, le montant des dépenses d'énergie, les difficultés de paiement, les restrictions de chauffage ou encore l'inconfort thermique. Les méthodes de classification rassemblent ainsi des personnes ayant des profils similaires, sans imposer au préalable de seuils arbitraires pour chaque indicateur.
C'est seulement ensuite que l'on interprète les groupes obtenus. On observe alors qu'ils correspondent assez clairement à des situations différentes : des familles sans problème particulier, des familles vulnérables, et des familles en situation de précarité énergétique confirmée. Ces groupes ont non seulement des points communs sur les critères utilisés pour les classer, mais aussi sur d'autres aspects sociaux ou économiques, comme la composition de la famille ou le type de région où ils vivent.
Ces méthodes permettent ainsi de mieux comprendre les différentes formes de précarité énergétique, et de dépasser une approche trop rigide basée uniquement sur des seuils souvent arbitraires.
Pourquoi mesurer la précarité énergétique restera toujours compliqué
Même avec des outils plus performants, mesurer la précarité énergétique sera toujours un exercice difficile. Les besoins en énergie varient selon le climat, qui compose la famille, l'état de santé, l'âge, ou encore les habitudes culturelles. Ce qui est un inconfort pour certains peut être considéré comme acceptable pour d'autres.
Les familles en difficulté doivent souvent faire des choix difficiles entre différentes dépenses importantes : se chauffer, manger, se déplacer, se soigner. Il est difficile d'observer ces choix dans les données, et ils échappent en grande partie aux indicateurs habituels.
Au lieu de chercher une mesure unique et définitive, l'objectif est donc de créer des outils capables de montrer la diversité des situations et des évolutions. Dans un contexte de transition énergétique et de changement climatique, mieux mesurer la précarité énergétique devient moins une question de précision statistique qu'une nécessité pour anticiper, prévenir et adapter les politiques publiques.
Les auteurs ne travaillent pas pour des entreprises, ne donnent pas de conseils, ne possèdent pas d'actions et ne reçoivent pas d'argent d'organisations qui pourraient bénéficier de cet article. Ils n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur institution de recherche.