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Khaby Lame, le créateur le plus suivi sur TikTok : quand un hafiz devient un actif numérique mondial

Khaby Lame n'est pas seulement un phénomène de plateforme. Il est un révélateur, et peut-être, involontairement, un précédent.

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Il s'appelle Khabane Lame, mais tout le monde le connaît sous le nom de Khaby Lame. Il est né à Dakar et est aujourd'hui le créateur de contenus le plus suivi sur TikTok avec plus de 160 millions d'abonnés. C'est un record mondial qu'il a atteint sans dire un seul mot. Depuis janvier 2026, il est aussi la première personne à avoir vendu les droits d'utilisation de son image numérique pour presque un milliard de dollars. Mais Khaby Lame a une autre particularité que les médias occidentaux mentionnent rarement : il est musulman pratiquant et hafiz. Cela signifie qu'il a appris par cœur tout le Coran, après avoir été envoyé dans une école coranique près de Dakar à l'âge de 14 ans.

La différence entre le corps sacré d'un hafiz et la vente des caractéristiques corporelles numériques d'un influenceur rend son parcours très intéressant. Cela nous permet de réfléchir aux questions importantes liées à la numérisation des données personnelles de toutes les personnes.

Mes recherches portent sur l'identité numérique, les mythes liés à la technologie et les identités numériques après la mort. Ici, j'explique comment Khaby Lame, parti de peu, a réussi à créer une identité comique reconnue dans le monde entier sur TikTok.

De la banlieue de Turin au sommet mondial

L'histoire de Khaby Lame ressemble à un mythe moderne. Elle n'est pas incroyable, mais elle reprend des schémas narratifs importants de notre époque numérique : commencer dans une situation difficile, créer seul comme une épreuve, et finalement être reconnu mondialement. Le penseur français Roland Barthes parlait de la « parole mythique », c'est-à-dire un récit qui semble naturel mais qui est en réalité bien construit. C'est exactement ce qui se passe ici.

En 2020, au début de la pandémie de Covid-19, Khaby Lame a perdu son travail et se retrouve sans emploi. Il est confiné dans un logement social en banlieue de Turin, en Italie. De cette situation difficile, il décide simplement de filmer. En seulement dix-sept mois, il dépasse les 100 millions d'abonnés et devient le premier créateur basé en Europe à atteindre ce nombre.

Ce récit met en avant ce que TikTok promet souvent : la plateforme comme un moyen de réussir socialement, et le téléphone portable comme un outil qui connecte directement le talent et la reconnaissance. Il faut examiner ce mythe de l'ascension spontanée plutôt que de simplement le célébrer. Il cache en effet le travail, la stratégie, et surtout le rôle des algorithmes qui influencent toute trajectoire qui devient virale.

La grammaire du corps universel

Ce qui rend Khaby Lame différent de la plupart des créateurs avant lui, c'est la façon unique dont il utilise les signes et le langage corporel. Il a inventé cette méthode, ou plutôt l'a redécouverte, car elle s'inspire d'une longue tradition comique. Certains le comparent à Charlie Chaplin, d'autres à Buster Keaton, qui étaient des acteurs et réalisateurs du cinéma muet comique d'Hollywood.

Charlie Chaplin dans “The Kid - Fight Scene”.

En effet, Khaby Lame utilise les codes du cinéma comique muet d'Hollywood des années 1930, comme Charlie Chaplin. Il utilise le mime, des regards expressifs, pas de dialogue, et des courtes scènes comiques qui font passer un message. Mais la comparaison avec Chaplin s'arrête là, car ils utilisent leur corps de manière très différente. Les films de Chaplin contiennent des moments émouvants et abordent des sujets sociaux et politiques.

Charlot, le personnage de Chaplin, est un pauvre qui résiste au monde industriel. Son corps est politiquement engagé. Il prend parti pour les gens défavorisés, ceux qui souffrent, et les personnes en difficulté.

La comédie de Khaby Lame ressemble davantage à celle de Keaton. Il utilise surtout son visage, souvent agacé, pour montrer l'absurdité des vidéos qui prétendent simplifier les tâches quotidiennes mais qui les rendent en fait plus compliquées. Il montre une grande impassibilité face à l'absurde, ce que Buster Keaton avait perfectionné avec son célèbre « Great Stone Face » (visage impassible).

Buster Keaton ‘The Art of the Gag’.

Cependant, si sa façon de faire de la comédie est keatonienne, son rapport au corps est différent. Keaton, toute sa vie, n'a montré aucun intérêt pour la religion ou la spiritualité. Pour lui, le théâtre et le cinéma étaient sa seule religion. Keaton incarnait un corps sans référence supérieure, un corps totalement laïque, ouvert à l'absurde sans avoir besoin de transcendance.

Khaby Lame est l'opposé sur ce point. Son corps n'est pas sans référence : c'est le corps d'un hafiz. Et c'est cette différence fondamentale qui rend la séparation de son identité numérique en 2026 si surprenante. Son humour sans paroles lui permet de toucher un public mondial car il n'y a pas de barrière de langue, tout comme les stars du cinéma muet comme Charlie Chaplin sont devenues des icônes mondiales il y a cent ans.

TikTok a d'ailleurs amélioré ses algorithmes pour recommander ce type de contenu compréhensible par tous. Là où Chaplin avait besoin d'une salle de cinéma, Khaby Lame a seulement besoin d'un téléphone et d'un algorithme. La manière de faire est similaire, mais la façon de diffuser a beaucoup changé.

Khaby Lame.

La dissociation de l'identité numérique

En janvier 2026, ce corps expressif, si bien construit, devient officiellement un produit financier. Khaby Lame vend sa société Step Distinctive Limited pour 975 millions de dollars à Rich Sparkle, une entreprise cotée en bourse basée à Hong Kong. Cet accord inclut la cession des droits d'utilisation de son image, de sa voix et de ses manières d'agir, pour développer un double numérique alimenté par l'intelligence artificielle.

Ce double numérique sera utilisé pour créer des contenus dans plusieurs langues, notamment pour la publicité et la promotion. Cela permettra aux entreprises de lancer des campagnes dans différents pays sans que Khaby soit physiquement présent. Selon Rich Sparkle, l'utilisation de ce double numérique pourrait générer plus de 4 milliards de dollars de ventes chaque année. Ce double créera du contenu commercial dans plusieurs langues (comme le livestream e-commerce, déjà très populaire en Asie) et pourra être diffusé partout dans le monde en même temps.

Cette transaction marque un tournant : l'identité numérique n'est plus seulement une représentation de soi, mais devient un bien qui peut être séparé de la personne qui l'a créée. Pour la première fois, un créateur est considéré non pas comme un ambassadeur pour une marque, mais comme une marque lui-même, comme le note le journal italien Corriere della Sera. Ce que ce journal dit en termes commerciaux peut être expliqué différemment : les caractéristiques numériques de Khaby Lame peuvent maintenant être légalement séparées de Khaby Lame lui-même.

Le double numérique est, dans ce sens, le corps keatonien idéal pour le capitalisme des plateformes : il est impassible, peut être copié, n'a pas d'intériorité, et est disponible à tout moment et partout dans le monde. Il reprend la structure comique de Keaton pour en faire un produit industriel.

Un corps infiniment reproductible et avec plusieurs sens

Le geste caractéristique de Khaby Lame (les deux paumes ouvertes vers le ciel) semble être compris par tous comme une expression de surprise gentille. Mais il a en réalité plusieurs sens : dans la tradition islamique, comme dans beaucoup de cultures africaines, ce même geste est celui du dua, la prière adressée à Dieu, les mains tendues vers le ciel. Ce que des millions de spectateurs voient comme une signature comique porte aussi, en plus, le souvenir gestuel d'une tradition spirituelle. Le corps du hafiz ne parle pas d'une seule manière.

Mais le double numérique de Khaby Lame n'est pas juste une image : c'est une entité qui agit en son nom, qui parle avec sa voix, qui utilise ses gestes caractéristiques. Ce n'est plus une représentation, c'est une délégation de sa façon d'être et d'agir.

Un miroir tendu au continent africain

Les mêmes mains ouvertes, le même regard expressif, la même voix qui récitaient autrefois les versets du Coran dans une école à Dakar sont aujourd'hui les éléments d'une transaction commerciale valant près d'un milliard de dollars. Khaby Lame n'a jamais utilisé sa foi pour attirer son public, et c'est justement cette discrétion qui rend la situation intéressante pour l'analyse. Néanmoins, on peut ressentir une tension éthique dans cette cession de son identité agissante aux marchés financiers.

D'un côté, pour les jeunes Africains, et particulièrement les Sénégalais, Khaby Lame représente la possibilité que les espaces numériques deviennent des lieux où les inégalités héritées de l'histoire coloniale peuvent, au moins symboliquement, être inversées. De l'autre côté, dans cette transaction typiquement capitaliste, un fils de la diaspora sénégalaise autorise la reproduction à l'infini de ses caractéristiques numériques, livrant son corps à l'exploitation médiatique.

Que signifie la cession de ses caractéristiques numériques dans un monde où l'image des corps africains a été utilisée sans permission ni compensation pendant si longtemps ? Est-ce une victoire ou une nouvelle forme d'exploitation ? Les gains financiers peuvent-ils compenser la cession de son identité ?

Le continent africain, qui produit de plus en plus de créateurs numériques suivis dans le monde entier, devra collectivement trouver des réponses juridiques, éthiques et culturelles à ces questions. Qui contrôle le double numérique d'un créateur ? Dans quel cadre légal, occidental, asiatique, islamique ou africain, son utilisation est-elle jugée ?

Khaby Lame n'est pas seulement un phénomène de plateforme. Il est un indicateur, et peut-être, sans le vouloir, un exemple pour l'avenir.

Fanny Georges ne travaille pas, ne consulte pas, ne possède pas d'actions et ne reçoit pas de financement d'une entreprise ou d'une organisation qui pourrait bénéficier de cet article, et n'a divulgué aucune affiliation pertinente au-delà de sa nomination académique.

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