L’élevage d’insectes est souvent présenté comme une solution intéressante pour les problèmes de l'agriculture et de l'alimentation actuelles. Quels sont les défis que ce nouveau secteur doit surmonter pour continuer à grandir ? Il est très important de s'inspirer de l'élevage traditionnel, qui utilise des règles précises.
La société Ÿnsect a fait parler d'elle récemment car elle a fait faillite. Certains parlent d'un « échec » et d'autres se demandent si l'élevage d'insectes à grande échelle est viable sur le long terme.
Il est facile de critiquer, mais plus difficile de faire. Si une entreprise échoue, cela ne veut pas dire qu'il faut abandonner cette nouvelle façon de produire des aliments de qualité en France. Par exemple, Innovafeed montre que la filière a un avenir grâce à ses récentes réussites commerciales. D'autres entreprises, comme Koppert et Biobest, vendent depuis des années des insectes utiles pour protéger les cultures et aider à la pollinisation.
Pour rappel, l'élevage d'insectes consiste à les élever dans un environnement contrôlé pour produire des protéines (pour l'alimentation des animaux ou des humains), des produits dérivés (comme la soie, des colorants naturels, des engrais) ou des insectes vivants (utilisés pour le contrôle biologique en agriculture). D'un point de vue écologique, certains insectes peuvent aider à l'économie circulaire. En effet, ils permettent de recycler des produits issus de l'industrie agroalimentaire ou des déchets organiques. En agriculture, utiliser des insectes pour protéger les cultures peut remplacer les pesticides chimiques. Cela correspond aux méthodes de lutte biologique soutenues par les politiques publiques.
La FAO soutient cette filière depuis 2013 pour répondre aux problèmes de sécurité alimentaire et de changement climatique. Elle est présentée comme une alternative aux méthodes de production alimentaire actuelles qui montrent leurs limites face aux changements climatiques et à la raréfaction des ressources. Cependant, son développement rencontre encore plusieurs obstacles importants.
Des protéines pour nourrir les animaux
Les gens en Europe mangent peu d'insectes à cause de préjugés. Cependant, selon l'ADEME, plus de 70 % des Français acceptent que les protéines d'insectes soient utilisées dans l'alimentation animale, pour remplacer les farines de poisson ou les tourteaux de soja qui sont beaucoup importés.
Bien que 2 000 espèces d'insectes soient comestibles dans le monde, l'Union Européenne n'en autorise qu'un petit nombre : huit pour l'alimentation animale (comme le ténébrion meunier, la mouche soldat noire, les grillons) et quatre pour l'alimentation humaine (le criquet migrateur, le ténébrion meunier, le ténébrion de la litière, le grillon domestique).
La France est l'un des principaux pays européens dans ce domaine. Elle mise sur la production de protéines et la lutte biologique. Malgré des difficultés financières récentes, ce secteur a encore un grand potentiel.
Lors d'un atelier sur ce sujet à Orléans en septembre 2025, nous avons identifié trois grands défis techniques. Pour que cette nouvelle filière se développe, il faut :
maîtriser les cycles de vie des insectes,
assurer la sécurité sanitaire des produits,
et contrôler la qualité nutritive.
Maîtriser les cycles de vie
Pour élever des insectes à grande échelle, il faut bien connaître leur biologie (comment ils fonctionnent, leur comportement, leurs maladies) et contrôler précisément leur environnement (humidité, température, etc.). Par exemple, l'humidité affecte le poids des larves de vers de farine. Les professionnels doivent donc mettre en place des systèmes d'alerte pour repérer les problèmes et adapter les machines d'élevage aux besoins de chaque espèce.
Comme pour tous les animaux d'élevage, il est essentiel de bien connaître le cycle de vie des insectes pour que l'élevage soit durable. Cependant, dans l'élevage d'insectes, les professionnels ne contrôlent pas encore totalement leur production. La grande variété d'espèces, le début de la sélection génétique et les différences dans les aliments utilisés rendent difficile l'optimisation des conditions d'élevage pour le moment.
Pour l'instant, le but n'est pas d'accélérer la croissance des insectes (comme on peut le faire pour d'autres animaux), mais plutôt de pouvoir la ralentir en agissant sur des facteurs biologiques et environnementaux. L'objectif est de mieux gérer les étapes suivantes de la production, comme la transformation, le stockage et le transport. C'est particulièrement important pour ceux qui vendent des insectes vivants, comme les insectes utiles pour la lutte biologique contre les parasites.
Le contexte local (température, humidité, ressources) ajoute une difficulté supplémentaire, ce qui rend l'expertise humaine indispensable. Il faut combiner l'observation directe, l'expérience sur le terrain et la capacité d'adaptation. Pour comparer les méthodes et identifier ce qui fonctionne, il est nécessaire d'utiliser des indicateurs standards. Pour les mettre en place, la filière peut s'inspirer des guides techniques des élevages traditionnels, comme ceux de la filière porcine (GTTT, GTE), ou des bases de données partagées, comme le SYSAAF pour les filières avicoles et aquacoles.
Biosécurité : des enjeux sanitaires spécifiques
Comme pour les élevages traditionnels, l'élevage d'insectes demande un haut niveau de sécurité sanitaire, adapté à l'utilisation des produits : alimentation animale et humaine, ou protection des cultures.
Pour garantir ces exigences, les entreprises doivent séparer leurs installations, prévoir des périodes de vide sanitaire et appliquer des règles strictes (gestion des contaminations, élimination des nuisibles, nettoyage). Il est très important de surveiller les aliments et les supports d'élevage, surtout s'ils sont stockés longtemps.
Les producteurs utilisent pour cela des indicateurs (taux de mortalité, quantité de biomasse produite, durée des cycles) pour détecter les problèmes. Les causes peuvent être nombreuses : insectes concurrents, porteurs de maladies, ou maladies cachées (c'est-à-dire, dont les signes ne sont pas immédiatement visibles).
Cependant, la connaissance de ces risques est encore limitée : les informations sur les virus qui affectent la mouche soldat noire, par exemple, sont récentes. Pour aider cette filière à se développer, il serait utile de créer une nouvelle spécialité en médecine vétérinaire pour les insectes. La collaboration avec les laboratoires de recherche en biologie des insectes reste également essentielle pour développer des protocoles et des procédures de biosécurité, sans tomber dans une propreté excessive qui serait inefficace : le microbiote des insectes est important pour leur croissance et leur reproduction, c'est-à-dire pour leur santé.
Stimuler le système immunitaire des insectes, qui est principalement inné, peut se faire par une "vaccination naturelle", en les exposant à de petites quantités de maladies. Cette méthode, testée chez l'abeille contre la loque américaine, pourrait être étendue. Une autre solution est de récolter les insectes tôt en cas d'infection débutante, pour limiter les pertes.
Cette stratégie demande cependant de trouver un équilibre entre un bon rendement et la gestion du risque sanitaire. Le cadre réglementaire actuel n'est pas adapté : les élevages d'insectes ne sont pas couverts par la loi européenne sur la santé animale, et personne n'est obligé de signaler les maladies aux autorités sanitaires. Il semble donc nécessaire d'intégrer l'élevage d'insectes dans le cadre réglementaire européen existant, tout en adaptant les règles à la taille et au budget des producteurs.
Des normes de contrôle qualité à adapter
Enfin, il y a la question de la composition nutritionnelle des produits, qui dépend directement de ce que mangent les insectes.
Par exemple, si les insectes mangent des aliments riches en acides gras insaturés, les produits finaux seront aussi enrichis en ces mêmes nutriments. Cependant, il faut nuancer cela en fonction des espèces et des autres facteurs de production. Les aliments choisis doivent donc correspondre aux critères et aux marchés visés, mais aussi aux habitudes alimentaires des espèces élevées et être optimisés pour un bon rendement. Pour les insectes utiles, un insecte de bonne qualité montre des signes clairs de vitalité et d'adaptation aux conditions d'utilisation (culture, serre, verger...).
D'autres éléments influencent la qualité : le stade et l'âge des insectes, la méthode pour tuer les insectes, le processus de transformation (qui peut dégrader les nutriments) et le choix de l'espèce. Les professionnels doivent connaître les besoins nutritionnels de leurs insectes, la variabilité, la digestibilité des aliments et les rendements des processus de transformation. La qualité des produits issus de l'élevage d'insectes doit, enfin, être contrôlée tout au long de la chaîne de production, avec des exigences plus strictes pour les produits destinés à l'alimentation.
Face à ces enjeux, la filière est confrontée à un choix difficile concernant la réglementation. Faut-il appliquer directement les normes des autres productions animales (comme celles des filières aquacoles ou avicoles), au risque d'imposer des contraintes qui ne conviennent pas et qui pourraient être néfastes pour une filière aux spécificités biologiques et techniques très différentes ?
Ou faut-il attendre que des réglementations spécifiques aux insectes soient créées, au risque de ralentir le développement du secteur et de créer une incertitude juridique ? Une approche pratique serait d'adapter progressivement les normes existantes aux réalités de l'élevage d'insectes.
Structurer une filière d'avenir
L'élevage d'insectes est une piste sérieuse pour répondre aux défis alimentaires et climatiques du 21e siècle. Mais son succès dépendra de notre capacité collective à organiser cette filière naissante tout en préservant son potentiel d'innovation.
Pour qu'elle puisse répondre aux attentes futures, plusieurs défis doivent être surmontés. D'abord, il faut créer des guides et standardiser les pratiques : des guides de bonnes pratiques partagés, des protocoles adaptés à chaque espèce, des formations pour les employés et les décideurs. L'équilibre entre l'automatisation et l'expertise humaine reste essentiel, notamment pour évaluer des paramètres que les capteurs ne peuvent pas mesurer.
Ensuite, il faut améliorer la gestion des risques en mettant en place des seuils d'alerte et en classant les causes possibles de problèmes pour les anticiper. Les élevages devront aussi s'adapter aux contextes locaux, surtout en ce qui concerne l'énergie et les ressources disponibles.
Enfin, il faut faire évoluer la législation pour inclure pleinement l'élevage d'insectes, y compris dans les certifications, comme le label bio, et les lois sur le bien-être animal, dont les insectes sont actuellement exclus. Ce manque de réglementation peut convenir à certains acteurs pour le moment, mais cela nuit à la crédibilité et à l'acceptation sociale de la filière dans son ensemble.
Caroline Wybraniec a reçu des financements de l'ANR FLYPATH (ANR-24-CE20-6083).
Bertrand Méda a reçu des financements de l'Institut Carnot France Futur Elevage (projet PINHS, 2020-2023).
Christophe Bressac a reçu des financements de la région centre val de Loire (projet BioSexFly) et de la BPI (i-Démo FrenchFly)
Elisabeth Herniou a reçu des financements de l'ANR FLYPATH (ANR-24-CE20-6083) et EU Marie Sklodowska-Curie grant agreement 859850 INSECT DOCTORS).
Matthis Gouin a reçu des financements de l'ANR FLYPATH (ANR-24-CE20-6083) et Région Centre Val de Loire