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Derrière les invasions biologiques, un remodelage silencieux des écosystèmes

Les invasions biologiques ne touchent pas seulement les espèces, mais également les sols, l’hydrologie et les écosystèmes. Un nouvel outil propose de mieux prendre en compte ces impacts.

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Et si nous réfléchissions aux problèmes des espèces envahissantes d'une manière plus large que seulement l'espèce elle-même ? En effet, les invasions biologiques ont un lien fort avec l'écosystème local : elles peuvent changer durablement les sols, l'eau ou encore les relations entre les êtres vivants. Nous avons créé un nouvel outil pour mieux prendre en compte ces effets, qui sont trop souvent oubliés.


Quand on parle d'invasions biologiques, on imagine souvent une scène de combat : un animal arrive d'un autre continent et fait disparaître les animaux locaux. Mais cette idée de danger direct pour les espèces cache une réalité plus subtile. En fait, beaucoup d'invasions les plus graves ne font pas que faire disparaître des espèces : elles changent l'environnement en profondeur. Elles modifient les lieux où vivent les animaux et les plantes, changent les relations entre les espèces et transforment des processus importants pour la vie, d'une manière que les listes d'espèces en danger ne montrent pas toujours.

Prenons l'exemple de la chèvre, le cheval sauvage ou le cerf, introduits sur des îles où ils ne vivaient pas avant. Leur appétit peut faire disparaître les plantes locales, mais leur influence va plus loin, elle change le paysage lui-même.

Ces animaux qui mangent beaucoup et qui sont introduits dans un nouvel endroit tassent les sols, provoquent plus d'érosion, ouvrent les forêts, ce qui change ensuite la façon dont les feux de forêt se propagent. Leurs actions laissent des traces sur les paysages, même longtemps après qu'ils aient disparu. Ces changements importants menacent la diversité de la vie tout autant que la disparition d'une espèce.


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Pour comprendre cette complexité, les scientifiques qui étudient les invasions biologiques utilisent un outil international important : l'EICAT (qui signifie "classification de l'impact environnemental des taxons exotiques"). Ce système, qui a été le premier du genre, a été une grande avancée. Il propose une méthode claire et basée sur des faits pour classer les espèces envahissantes selon la gravité de leurs effets sur les espèces locales.

Cependant, l'EICAT a un défaut majeur : il se concentre sur l'espèce elle-même. Il donne un score global de gravité pour un envahisseur, souvent basé sur le pire cas observé pour toutes ses invasions connues. Cette approche, bien qu'utile pour identifier les problèmes les plus urgents à l'échelle mondiale, ne tient pas compte des spécificités des écosystèmes locaux, qui ont chacun leurs propres faiblesses. C'est pourquoi, dans une étude publiée récemment dans la revue PLOS Biology, nous proposons d'aller plus loin.

L’organisation cachée des invasions

En réalité, les invasions biologiques provoquent une série d'impacts qui vont bien au-delà de la simple prédation ou de la compétition entre espèces, comme on le voit dans les analyses habituelles. Dans une étude de synthèse publiée en 2025, nous avons identifié 19 types différents d'impacts sur l'environnement.

Quand nous avons étudié tous les impacts documentés, il est devenu clair que la plupart d'entre eux agissent au niveau des groupes d'espèces, des écosystèmes ou des processus physiques. 12 de ces catégories concernent des échelles plus grandes que celle de l'espèce, comme le cycle des nutriments, la structure des habitats ou les propriétés physiques du sol et de l'eau. Les impacts de ces catégories étaient donc sous-estimés.

On considère ainsi trois niveaux différents :

  • celui des individus et des populations (avec des impacts sur le comportement ou la santé des individus, par exemple),

  • celui des groupes d'espèces (comme les groupements d'espèces et leurs zones de répartition),

  • et enfin celui des écosystèmes et de leurs composantes non vivantes, c'est-à-dire les éléments physiques et chimiques de l'environnement qui n'existent pas mais qui influencent les êtres vivants (comme la pollinisation ou le régime des feux).

  • Le castor est une espèce dite « ingénieur d’écosystèmes ». Max Saeling

    Tous ces impacts sont documentés, importants et souvent graves, mais ils étaient jusqu'à présent largement ignorés par les classifications actuelles, qui se concentrent surtout sur la perte des espèces locales.

    Cet oubli est important, car beaucoup d'espèces envahissantes agissent comme des "ingénieurs d'écosystèmes", comme par exemple le castor. Ces organismes ne font pas que vivre dans un environnement, ils le changent activement, influençant le destin de groupes entiers d'espèces.

    Pour mieux comprendre cela, nous avons développé dans notre dernière étude un outil d'évaluation complémentaire, que nous avons appelé EEICAT (qui signifie "classification étendue des impacts environnementaux des invasions biologiques"). En d'autres termes, c'est une version améliorée de l'EICAT.


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    De l'envahisseur à l'invasion

    L'EEICAT ne remplace pas l'EICAT, mais il le fait évoluer en se concentrant sur l'invasion elle-même plutôt que seulement sur l'espèce. Il permet donc d'évaluer les 19 types d'impacts (et non seulement 12 comme avant).

    Prenons par exemple les milieux aquatiques envahis par les moules zébrées (Dreissena). Dans de nombreux lacs, ces mollusques menacent les populations de moules locales par compétition et par le phénomène de biofouling (qui est l'accumulation d'organismes sur les surfaces immergées, comme la coque des bateaux).

    Moules zébrées (Dreissena polymorpha) installées sur une moule endémique.

    Cette compétition avec les moules locales est bien prise en compte dans les analyses classiques. Mais ces analyses n'expliquent pas comment elles transforment l'eau elle-même. En filtrant beaucoup de particules, ces moules envahissantes réduisent la turbidité (le trouble de l'eau), modifient les cycles des nutriments et provoquent des changements en chaîne dans la végétation et les réseaux alimentaires.

    L'EEICAT permet alors de cartographier, avec un cadre unique, à la fois les effets directs sur la diversité de la vie et la transformation de l'écosystème du lac.

    Une logique similaire s'applique aux espèces terrestres. La fourmi d'Argentine (Linepithema humile), par exemple, est connue pour éliminer complètement les nombreuses fourmis locales dans les régions envahies. Mais son influence va plus loin. En perturbant les relations anciennes entre les plantes et les insectes, ces envahisseurs modifient la dispersion des graines, la pollinisation, les groupes d'invertébrés et même les processus du sol.

    La fourmi d’Argentine, accidentellement propagée dans le monde du fait du commerce international, est une espèce invasive de fourmi particulièrement agressive envers les autres espèces de fourmis. Alex Wilde (réutilisation interdite sans autorisation)

    Ces effets indirects au niveau des groupes d'espèces varient beaucoup selon le climat et l'état de l'écosystème. Ainsi, chaque invasion peut avoir des effets différents. Avec l'EEICAT, on peut maintenant les prendre en compte.


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    Des invasions différentes selon le lieu, même pour la même espèce

    Les invasions biologiques qui touchent les plantes sont probablement celles qui montrent le plus l'intérêt d'une approche centrée sur l'invasion plutôt que sur l'envahisseur. Les espèces d'Acacia, introduites dans le monde entier, agissent comme des caméléons écologiques. En Afrique du Sud, elles saturent les sols en azote et assèchent les cours d'eau, éliminant agressivement la flore locale du Fynbos.

    En France méditerranéenne, l'impact est différent : l'Acacia argenté (Acacia dealbata, aussi appelé Mimosa d'hiver), qui prend feu facilement, change complètement la façon dont les feux se propagent. En accumulant les feuilles mortes, il crée une "échelle de feu", qui permet aux flammes de monter dans la canopée. Cela rend les incendies beaucoup plus difficiles à contrôler.

    De plus, le passage du feu active la germination de ses graines : une zone brûlée voit souvent une explosion de mimosas, ce qui rend la zone encore plus inflammable pour l'avenir. Cet arbre envahissant perturbe aussi le cycle de l'eau local en consommant trop d'eau, ce qui réduit le niveau des nappes phréatiques en été. L'EEICAT permet de documenter ces différences, où chaque observation locale redéfinit la gravité de l'invasion.


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    Réinterpréter l'histoire écologique des invasions

    Utiliser l'EEICAT ne veut pas dire tout réinventer. Il est possible de l'appliquer aux études d'impact déjà réalisées au cours des dernières décennies. Il est d'ailleurs organisé selon les mêmes cinq niveaux de gravité que l'EICAT, avec une échelle allant de préoccupation minimale à impact massif, et les mêmes règles. Cette compatibilité permet de réinterpréter de manière plus large et plus précise l'histoire écologique des invasions.

    Parce que l'EEICAT est basé sur l'invasion, et non sur l'espèce, il permet de montrer les différentes manières dont une espèce invasive peut avoir des effets selon les écosystèmes, comme l'acacia, ou comment plusieurs envahisseurs peuvent ajouter leurs pressions sur un même écosystème. Ce sont des problèmes que des scores globaux ne pouvaient pas expliquer jusqu'à maintenant.

    Les invasions biologiques ne se résument pas à la perte d'espèces : elles sont aussi une transformation silencieuse des écosystèmes. De la chimie du sol au rythme des feux de forêt, leurs impacts se font sentir dans l'environnement bien après leur arrivée. En adoptant le cadre EEICAT, nous pouvons enfin comprendre toute l'importance de ce que les invasions biologiques font réellement aux écosystèmes, et adapter nos stratégies de gestion aux réalités complexes du monde vivant, invasion par invasion.


    Créé en 2007 pour aider à accélérer et partager la recherche scientifique sur des problèmes sociaux importants, le Fonds d'Axa pour la recherche soutient près de 700 projets dans le monde, menés par des chercheurs de 38 pays, dont celui de Franck Courchamp. Pour en savoir plus, visitez le site ou sa page LinkedIn.

    Franck Courchamp a reçu des financements du Fonds AXA pour la Recherche.

    Laís Carneiro a reçu des financements du Fonds AXA pour la Recherche.

    Currently reading at B1 level (Intermédiaire)