Culture
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Le sabar, ce rythme sénégalais qui fait vibrer les quartiers et s'exporte dans le monde

Né de la culture wolof, le sabar mêle danse et percussions. Il rythme la vie des quartiers sénégaliais tout en s'imposant sur les scènes du monde.

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Au loin, on entend les sons des sabars (une musique et une danse du Sénégal, qui utilise des tambours et des danses collectives) dont les rythmes joyeux se font entendre quand on s'approche. Dans les rues des quartiers Gueule Tapée ou de la Médina à Dakar, l'après-midi ou la nuit, on se retrouve dans un cercle. Ce cercle est formé par des chaises en plastique louées par les organisateurs et fermé par les musiciens.

Seul le son dépasse ce groupe de personnes et donne envie aux enfants d'imiter les adultes, à côté du grand cercle. Ces fêtes célèbrent un baptême, un mariage ou un anniversaire. Les musiciens jouent les rythmes dans un ordre précis, et les participants entrent dans le cercle pendant quelques secondes pour danser, seuls ou à plusieurs.

Le danseur guide les musiciens qui doivent suivre ses mouvements, ce qui crée un jeu, voire une compétition entre eux. Pendant les sabars de jour, les participantes donnent des billets aux musiciens qui jouent du tama (un petit tambour que l'on tient sous le bras) ou au soliste. Pendant les sabars de nuit, le public donne de l'argent aux musiciens, aux danseurs ou à ceux qui chantent des louanges.

En tant que spécialiste des danses et des pratiques culturelles en Afrique de l'Ouest, j'ai étudié le sabar, en particulier la façon dont il est transmis et pratiqué dans les quartiers. Dans cet article, j'explique pourquoi cette tradition reste importante dans la vie sociale et culturelle des quartiers.

Un art qui mélange rythme et danse expressive

Le sabar est un phénomène culturel qui se manifeste de différentes manières (visuelles et sonores) dans les quartiers populaires du Sénégal. Il désigne à la fois un groupe de percussions traditionnelles (composé de 7 tambours différents), un rythme et une danse expressive pratiqués par les Wolofs, l'une des communautés du Sénégal. Écouter les chansons de mbalax (un genre musical sénégalais) à la radio, c'est retrouver des sons de sabar mélangés à des arrangements modernes.

Alors que ces sons servaient autrefois à communiquer, le sabar est aujourd'hui surtout utilisé pour les fêtes : baptêmes, mariages, anniversaires, fêtes de tontine, spectacles pour enfants (les "faux lions"), ou encore comme première partie des combats de lutte (le lutteur défile avec son équipe, s'échauffe et cherche à impressionner son adversaire). On retrouve aussi les rythmes sabar lors de rituels de guérison (les cérémonies de Ndeup).

Les événements sabar sont organisés avec l'aide des griots : musiciens, chanteurs de louanges, chants élogieux (tassou), danseurs. Pour organiser un événement, une rue est préparée : un barnum est installé au milieu et des chaises en plastique ainsi qu'un système de sonorisation sont loués (pour les fêtes la nuit). L'espace peut aussi être délimité par des pneus ou des lumières. Enfin, pour les spectacles pour enfants, appelés « Simbs Gaïndé » ou « faux lions », des bâches sont tendues pour faire payer l'entrée.

Les noms des rythmes du sabar font référence à la vie de tous les jours : Ceebu jën, par exemple, signifie littéralement « riz au poisson », du nom du plat national sénégalais. C'est le rythme le plus rapide. Fass tire son nom du quartier du même nom à Dakar, connu pour sa forte tradition de lutte sénégalaise. Walo-Walo fait référence à un groupe culturel du Sénégal qui porte le même nom.

Le Sabar au cœur des célébrations de la vie de quartier

La forme la plus courante des sabars de nuit est le tànnëbéer, qui signifie d'ailleurs « conversation nocturne ». C'est un lieu où les artistes professionnels s'expriment, et le public est composé d'hommes et de femmes, très bien habillés. Le tànnëbéer est un espace où les organisateurs peuvent se montrer, mais surtout où les danseurs cherchent à se distinguer pour gagner en notoriété et mettre en valeur leur image et leur danse.

C'est aussi le lieu pour inventer un « bàkk » (une séquence où tous les musiciens jouent le même rythme, avec des moments rapides qui permettent de présenter des danses humoristiques) ou pour performer devant une caméra qui filme (par exemple, l'émission « Dakar ne dort pas » ou un téléphone), afin de partager la vidéo sur les réseaux sociaux.

Les événements de sabars de jour sont plutôt réservés aux femmes : à part les musiciens qui sont des griots hommes, ce sont les femmes qui dansent et célèbrent l'événement, comme une naissance ou un mariage.

Quand on vit dans les quartiers populaires, on est baigné dans les rythmes sabar dès l'enfance. La danse s'apprend par imitation des femmes que les enfants accompagnent. Elle sert alors de repère et d'apprentissage pour les jeux entre filles ou pour séduire. C'est un moment où les filles et les femmes peuvent se libérer de la pudeur demandée dans l'espace public.

La rue devient un véritable lieu d'apprentissage, où les aînés transmettent aux plus jeunes, mais aussi un lieu d'apprentissage entre amis, que ce soit pendant l'enfance ou plus tard pour les jeunes adultes qui veulent devenir professionnels. En effet, aujourd'hui, la transmission de la danse et de la musique ne se fait plus seulement dans les familles de griots : de nouveaux lieux d'apprentissage ont ouvert, comme les ballets, qui servent de formation et de diffusion de la musique et de la danse.

Professionnalisation et rayonnement international

Devenir danseur de sabar à un niveau professionnel demande de suivre des parcours formels et informels pour entrer dans cet art. Une nouvelle forme de professionnalisation apparaît, portée par la diffusion internationale des clips vidéo de la world music (un style musical qui regroupe des musiques traditionnelles ou populaires du monde entier), mais aussi par la recherche de nouveaux mouvements et de nouvelles façons de danser par les chorégraphes de danse contemporaine.

D'après mes entretiens avec une quarantaine de danseurs et danseuses de sabar et de managers de ballets (réalisés dans le cadre de ma thèse de doctorat en sciences de l'éducation), une nouvelle professionnalisation émerge. Elle remet en question les habitudes de la société wolof et ouvre cette société qui a des classes sociales (les griots étant souvent considérés comme une classe inférieure et peu valorisée).

Ainsi, des formations artistiques se développent sur le continent africain. Les clips musicaux, qui font partie de la mondialisation, des technologies et des réseaux de communication (on peut regarder et partager des vidéos de danse grâce aux smartphones dans la rue), deviennent des références et font maintenant autorité dans les carrières artistiques professionnelles.

On observe aussi la création de communautés de pratique pour les danseurs et danseuses, selon le concept de Lave et Wenger : la participation au cœur de la pratique, la création de réseaux et la construction de sens.

À la fois ancré dans une culture urbaine et intergénérationnelle, le sabar permet ainsi de créer du lien, de rassembler un quartier. Il permet en plus de combiner une relation entre le local et le mondial avec sa diffusion sur les scènes internationales. Le sabar s'internationalise de plus en plus : lors des dernières coupes du monde de football et de rugby masculines, la chanteuse Gala a chanté sa chanson la plus connue avec des danseuses et danseurs de sabar.

Aurélie Doignon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas d'actions et ne reçoit pas de financement d'une entreprise ou d'une organisation qui pourrait bénéficier de cet article, et n'a déclaré aucune affiliation pertinente au-delà de sa nomination universitaire.

Currently reading at B1 level (Intermédiaire)