Être intellectuel aujourd'hui, en Afrique ou dans les diasporas africaines, c'est souvent occuper une place difficile. On est entre les influences du passé colonial, les règles du monde actuel et la volonté d'avoir sa propre pensée. Cela mène souvent à être un peu à l'écart de la société.
Comme le montre le livre Sensibilités intellectuelles africaines, auquel j'ai participé, on ne peut pas comprendre la pensée africaine sans regarder comment les penseurs vivent leur époque, avec leurs émotions, leurs valeurs et leur façon de comprendre le monde. L'intellectuel n'est pas juste quelqu'un qui sait des choses, c'est une personne qui vit dans un certain contexte, avec ses propres difficultés, et qui essaie de changer le monde.
Sortir de l'image de l'« intellectuel étranger »
La pensée de Bidima propose une nouvelle façon de réfléchir, plus connectée aux autres et à son environnement, qui fait attention à la manière dont on donne du sens aux choses. Elle repose sur l'idée importante de la "palabre", une forme de discussion traditionnelle.
La palabre, loin d'être une simple coutume, est pour Bidima une vraie manière de philosopher, de débattre et de juger. C'est un moment où l'on ne décide pas de la vérité d'un coup, mais où on la construit ensemble, en écoutant différents points de vue, en prenant son temps et en donnant la parole à plusieurs personnes.
La palabre est donc une façon de penser et d'agir qui utilise une logique différente de celle, plus abstraite, des Occidentaux. Elle prend en compte les sentiments, les expériences et la situation sociale de chacun. Elle permet de réfléchir à la discussion sans tomber dans des généralisations trop simples.
Dans cette vision, l'intellectuel n'est plus celui qui parle du haut, mais celui qui participe à des processus où l'on construit le sens ensemble. Il doit apprendre à écouter, à se mettre à la place des autres et à intégrer sa parole dans un réseau de relations.
Seloua Luste Boulbina va plus loin en montrant que la colonisation a laissé des traces profondes dans notre manière de penser. Pour elle, penser, ce n'est pas utiliser une langue comme un terrain stable, mais c'est se tenir dans l'espace entre les langues, là où les idées bougent et où leur prétendu caractère universel est mis à mal.
Sa philosophie est une forme de déconstruction active : penser "entre les langues", c'est accepter d'être dans un état de changement, de déplacement et de mélange, où aucune appartenance linguistique ou idée ne peut être considérée comme évidente.
Avec Diagne, pour sortir de la dépendance, il ne faut ni rejeter ni simplement démonter, mais traduire. La traduction est vue comme une action philosophique importante : traduire, c'est faire circuler les idées, mais aussi les modifier.
Il défend une vision des savoirs qui se connectent, où les traditions philosophiques ne sont pas isolées, mais en discussion. L'Afrique ne se trouve pas à la marge : elle participe activement à la création de nouveaux savoirs. Dans ce contexte, l'intellectuel devient quelqu'un qui fait le lien, capable de passer d'un univers de langues et d'idées à un autre.
L'intellectuel face au pouvoir : entre critique et marginalité
La pensée de Mbembe commence par une question profonde sur les différentes formes de violence dans l'histoire. L'esclavage, la colonisation, la période après les indépendances : ces événements ne sont pas seulement du passé, mais des structures qui influencent encore aujourd'hui.
Le concept de "postcolonie" est très important ici. Il ne décrit pas seulement le temps après les indépendances, mais une manière spécifique de gouverner, où le passé colonial se mélange avec les formes actuelles de domination. La postcolonie est un espace où les choses continuent et changent en même temps. Les méthodes de contrôle, la violence et la dépendance héritées de la colonisation sont transformées plutôt que supprimées. Mbembe souligne en particulier comment le pouvoir postcolonial s'exerce au quotidien et de manière diffuse. Il ne s'agit pas seulement de forcer les gens, mais aussi de créer des complicités, de mettre en scène et de faire accepter ce pouvoir.
Le pouvoir et les personnes qu'il contrôle sont liés de manière complexe, mêlant soumission, ruse et participation. Cette complexité crée une situation où, comme le décrit Mbembe, il y a une "convivialité" étrange avec le pouvoir, où la domination et l'acceptation coexistent.
La postcolonie est donc un lieu où la politique se mélange avec les émotions, les symboles et le corps, créant une expérience du monde marquée par l'excès, l'instabilité et l'incertitude. L'intellectuel, selon Mbembe, est celui qui fait face à cette situation compliquée. Il travaille à partir d'un monde marqué par ce qu'il appelle une « grande nuit », c'est-à-dire une histoire remplie de pertes et de violences, mais aussi de résistances et de nouvelles créations.
Avec Jean-Marc Ela, la réflexion sur l'intellectuel est liée à une exigence forte, à la fois religieuse et politique : penser à partir de la vie concrète des gens, surtout des populations rurales africaines souvent oubliées par les savoirs dominants.
Sa théologie, proche de la théologie de la libération, s'éloigne d'une approche trop théorique et détachée de la religion et du savoir. Elle affirme au contraire que toute pensée sincère doit venir des conditions de vie réelles, des difficultés rencontrées, des luttes pour la dignité et des manières habituelles de résister.
Critiquer le développement comme une obligation
Aminata Traoré critique fortement le discours sur le développement, qu'elle voit comme une nouvelle forme de domination. Les politiques économiques mondiales imposent des règles qui empêchent les sociétés de décider elles-mêmes de leur avenir. Le développement devient une obligation, un cadre strict qui maintient des dépendances.
Son travail montre l'importance des aspects politiques, culturels et symboliques de ces processus. L'intellectuel est ici une figure de résistance, qui cherche à redonner de l'autonomie et du sens à la notion de souveraineté. Cette critique correspond bien aux analyses du livre sur la place marginale de l'Afrique dans les affaires mondiales.
Pour une manière poétique de vivre dans le monde
Chez Felwine Sarr, l'intellectuel se distingue par un décalage avec son environnement. Ce décalage vient d'une conscience particulière qui lui permet de voir les contradictions et ce qui n'est pas dit dans le monde. Cette perception rend difficile une adhésion facile et crée une tension intérieure. Cette tension n'est pas seulement désagréable, elle est aussi nécessaire pour avoir une pensée critique exigeante.
Cependant, cette conscience ne mène pas seulement à un sentiment de malaise. Elle ouvre un espace de création. L'intellectuel ne se contente pas d'analyser ou de critiquer, il imagine d'autres possibilités et esquisse de nouveaux avenirs. Sa lucidité devient alors un atout qui permet de transformer la critique en invention.
Il en résulte une personne à la fois exposée et créatrice, dont la force vient précisément de sa capacité à faire de sa lucidité un point de départ pour s'ouvrir plutôt qu'un simple constat.
Ces penseurs ne forment pas un groupe organisé comme une école, mais ils montrent une expérience commune. Ils créent un espace de pensée où l'exigence intellectuelle vient du lien concret avec le monde et du refus des solutions toutes faites. Leur diversité ne les affaiblit pas, au contraire, elle fait leur force, en montrant que la figure de l'intellectuel africain ne peut pas être réduite à un seul modèle. Cette pluralité est une manière de vivre la réalité plutôt qu'une doctrine à suivre. Elle implique aussi un rapport particulier à l'Afrique, non pas comme une chose figée ou un simple sujet d'étude, mais comme un cadre pour la pensée.
Christophe Premat est directeur du Centre d’études canadiennes de l’Université de Stockholm et professeur en études culturelles francophones. Il a codirigé avec Buata B. Malela l’ouvrage Sensibilités intellectuelles africaines (éditions Hermann, 2025), qui explore les formes actuelles de la pensée en Afrique.