
Le panda géant, découvert tardivement par l’Occident, est devenu au fil des années un symbole créé avec soin par Pékin. Il est plus politique que culturel. La diplomatie de fin 2025, marquée par le départ des pandas de Beauval et la visite présidentielle en Chine, a rappelé au public l’importance de cette mascotte. Sur les réseaux sociaux, la Chine utilise la puissance émotionnelle du panda pour créer des liens affectifs avec le public mondial. Cette stratégie de charme numérique fonctionne grâce à un ressort psychologique universel : l’attendrissement face aux traits de bébé.
À la fin de 2025, les pandas sont devenus, de manière surprenante, un sujet important dans les médias et la diplomatie française. Cette attention est d’abord liée au départ du couple de pandas, Huan Huan et Yuan Zi. Ils ont vécu treize ans au ZooParc de Beauval avant de retourner en Chine le 25 novembre 2025. Ce retour à Chengdu, motivé en partie par l’état de santé de Huan Huan, a provoqué une grande émotion. Des cérémonies d’adieu, des reportages nostalgiques, des vidéos de fans et des messages affectueux sur les réseaux sociaux ont montré que ces animaux étaient devenus de véritables célébrités en France et des symboles de la relation franco-chinoise.
Quelques jours plus tard, la visite d’État d’Emmanuel Macron en Chine, du 3 au 5 décembre, a remis les pandas au centre des discussions diplomatiques. À Chengdu, Brigitte Macron a retrouvé Yuan Meng, le premier panda né en France en 2019, dont elle est la marraine. En même temps, la Chine a annoncé un nouveau programme de coopération avec la France sur le panda géant, avec l’arrivée prévue d’un nouveau couple à Beauval en 2027.
Cependant, derrière cette situation qui semble attendrissante, une question importante de communication internationale se pose : comment un animal simplement considéré comme mignon, inoffensif et universellement apprécié peut-il devenir un outil stratégique pour la diplomatie publique et l’influence, notamment sur internet ?
Un symbole politique réinventé par l’histoire
Contrairement à ce que l’on pense souvent aujourd’hui, le panda géant n’a pas toujours été un symbole important dans la politique chinoise. Les mentions de cet animal sont assez rares dans les anciens textes chinois. Sa découverte par le monde occidental ne date que de 1869, quand le missionnaire français Armand David en a fait la première description scientifique.
Ce n’est qu’au XXe siècle que le panda a gagné en visibilité internationale. Il a ensuite été progressivement utilisé à des fins politiques et diplomatiques. Les premières utilisations diplomatiques du panda remontent à la République de Chine pendant la Seconde Guerre mondiale. Un événement important s’est produit en 1941. Le gouvernement nationaliste, dirigé par le Kuomintang, voulait remercier le gouvernement américain pour son aide à la Chine dans la guerre contre l’invasion japonaise. Madame Chiang Kai-shek a alors organisé l’envoi de deux pandas géants aux États-Unis : Pan Dee et Pan Dah. Le choix de ces animaux comme cadeaux diplomatiques s’explique en partie par leur popularité auprès du public américain. Ils étaient devenus connus en Occident grâce à Harkness et Tangier-Smith dans les années 1930 et 1940.
La République populaire de Chine, fondée en 1949, a repris cet héritage en l’intégrant dans un projet idéologique plus large.
Dans les années 1950, les recherches en zoologie et paléontologie sur le panda ont été utilisées pour illustrer les principes du « matérialisme dialectique ». Elles servaient aussi à promouvoir une vision socialiste de la science et à contribuer à la création de symboles nationaux liés au territoire chinois. Le panda apparaît donc moins comme un symbole culturel ancien que comme une construction politique assez récente, associée à la légitimité scientifique, nationale et diplomatique du régime.
Depuis les années 1950, la diplomatie du panda, qui fait partie de la stratégie maoïste de la diplomatie du peuple, est progressivement mise en œuvre par Pékin. Initialement, cette diplomatie animale chinoise visait à offrir ou prêter des pandas géants à des pays partenaires pour symboliser l’amitié et la coopération. La diplomatie du panda est devenue populaire après la visite du président Richard Nixon en Chine en 1972. Le gouvernement de Mao Zedong a alors envoyé un couple de pandas comme cadeaux d’État aux États-Unis pour marquer le rapprochement des relations sino-américaines.
Les pandas géants sont très vite devenus des stars médiatiques grâce à leur apparence attendrissante, comme des peluches, et leur comportement un peu maladroit. Par conséquent, la diplomatie du panda s’est peu à peu transformée en une pratique typique de la diplomatie publique à la chinoise.
À partir des années 2010, le gouvernement chinois a encouragé les entreprises à « sortir du territoire » (zou chu qu, 走出去), c’est-à-dire à s’étendre à l’étranger. Dans ce contexte, les médias chinois ont reçu des financements importants pour développer leurs pratiques journalistiques et de communication à l’international.
La mise en œuvre de cette politique a été grandement facilitée par le développement précoce de la diplomatie publique numérique en Chine. Celle-ci a rapidement fait du panda un animal médiatique emblématique. Symbole de gentillesse par excellence, le panda représente l’image calme et amicale que Pékin souhaite projeter sur la scène internationale, surtout à travers les réseaux sociaux.
La néoténie, un ressort biologique pour une stratégie d’influence
Le succès du panda comme star de la diplomatie publique chinoise ne vient pas seulement de sa rareté en tant que trésor national de la Chine ; il vient surtout de son image. En effet, les caractéristiques physiques du panda correspondent à ce que l’on appelle des traits mignons. Selon l’éthologue Konrad Lorenz, ces traits mignons correspondent à la néoténie (kindchenschema). Ce terme désigne un ensemble de caractéristiques physiques juvéniles qui provoquent chez l’humain une réaction émotionnelle positive face à ce qui est perçu comme mignon ou attendrissant.
Ce schéma de néoténie se manifeste par des traits physiques comme un front haut et bombé, une tête trop grande par rapport au corps, un visage rond, de grands yeux, des joues pleines, et des membres courts ou épais. Quand ces éléments sont utilisés, ces déclencheurs qualifiés de supra-naturels peuvent activer, maintenir et renforcer un sentiment d’attendrissement et de tendresse chez l’humain.
Enfin, cette néoténie favorise aussi le déclenchement de mécanismes innés. Par exemple, ceux qui poussent à exprimer ses émotions et, chez les adultes, à protéger les êtres jugés faibles et jeunes. Dans ce contexte, même s’il est potentiellement dangereux, le panda incarne une figure très attachante : son visage rond, les cercles noirs autour de ses yeux, sa démarche pataude et ses mouvements maladroits contribuent à créer une image attendrissante et inoffensive.
Le panda, visage amical de la Chine
Dans ce contexte, une série d’études sur la diplomatie numérique du panda est menée depuis 2019 (voir ici, ici, ici ou encore ici. L’objectif est d’analyser comment les autorités de Pékin utilisent les comptes Twitter (actuellement X) de leurs médias nationaux, comme l’agence de presse Xinhua, le journal Le Quotidien du Peuple ou la chaîne de télévision CGTN, pour mettre en scène la diplomatie du panda.
Cette série d’études concrètes mène à une conclusion intéressante. Loin d’être anodin et innocent, le contenu publié par Pékin sur Twitter sur le thème du panda a une dimension très politique dans le cadre de la diplomatie numérique chinoise. En analysant attentivement le langage et les images de tous les tweets collectés, nous avons identifié un double objectif stratégique pour ces contenus sur le panda, qui semblent purement ludiques et sans conséquence.
D’abord, ils servent à diffuser le discours officiel chinois sur la scène internationale de manière subtile. Chaque fois qu’un événement diplomatique impliquant un panda se produit – par exemple, la naissance d’un bébé panda dans un zoo étranger ou la célébration de l’anniversaire d’un panda prêté à l’étranger, etc. –, les médias chinois en profitent pour rappeler les messages politiques de Pékin. Il s’agit soit de l’amitié sino-étrangère et de la coopération mutuellement bénéfique, soit du rôle de la Chine comme puissance bienveillante et protectrice de la paix. Un tweet typique de ce genre de message politique associe une photo attendrissante de panda à un commentaire qui souligne les bonnes relations entre la Chine et un pays donné, ou à une déclaration d’un dirigeant chinois sur la coopération internationale.
Ensuite, ces tweets sur les pandas visent à améliorer l’image de la Chine et à gagner sa sympathie. Grâce à son attrait universel, le panda est devenu un moyen très efficace de transmettre des émotions positives. Les médias chinois exploitent pleinement cette opportunité en publiant massivement sur Twitter des photos attendrissantes, des vidéos amusantes, ou des images animées (gifs) de pandas joueurs. Ces contenus visuels permettent de rendre la Chine plus attractive en présentant de manière stratégique des images accompagnées d’un récit qui montre le pays sous un jour positif (par exemple, « Les pandas géants enchantent les visiteurs du monde entier dans la base de Chengdu »). Autrement dit, grâce à cette mascotte vivante, la Chine cherche à mettre en place une stratégie de nation branding ludique.
Comme nous l’avons expliqué ailleurs, « l’image universelle du panda aide Pékin à surmonter les énormes difficultés de langue, de politique et de culture » dans sa communication internationale. Même sans comprendre le chinois ni avoir d’affinités particulières avec la Chine, les internautes peuvent être touchés par une vidéo ou une image attendrissante de panda et, sans s’en rendre compte, associer ce sentiment positif à l’image de la Chine elle-même. C’est une façon douce et « apolitique » d’influencer les opinions.
Ce travail a été réalisé dans le cadre du projet PubDiplo, cofinancé par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et le Research Grants Council (RGC) de Hongkong (Références : ANR-25-CE41-4061/RGC-A-HKBU203/25).
Ce travail a été réalisé dans le cadre du projet PubDiplo, cofinancé par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et le Research Grants Council (RGC) de Hong Kong (références : ANR-25-CE41-4061 / RGC-A-HKBU203/25).