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Le 4-Juillet : une date inventée, un mythe construit, un récit disputé

Le 4-Juillet est le grand rite de la religion civile états-unienne. Et comme bien des rites, il est soumis, selon les périodes, à bien des interprétations différentes…

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*La Déclaration d’indépendance*, de John Trumbull, peint entre 1815 et 1817, est souvent utilisée pour représenter le jour où les États-Unis ont obtenu leur indépendance. Pourtant, ce tableau ne montre pas en réalité la signature du document, mais la présentation d’un projet de déclaration au Second Congrès continental par la Commission des Cinq (John Adams, Benjamin Franklin, Thomas Jefferson, Robert Livingston et Roger Sherman), le 28 juin 1776. John Trumbull (1756-1843), Capitole des États-Unis

Chaque pays possède ses mythes fondateurs. Pour les États-Unis, le plus important est sans doute celui du 4 juillet. Pourtant, cette date ne correspond pas à la proclamation officielle de l’indépendance ! Que célèbre-t-on alors de l’autre côté de l’Atlantique ? Depuis deux siècles et demi, les interprétations de cette fête sont nombreuses et variées. Cette année, les célébrations organisées par Donald Trump visent surtout à mettre en avant sa personne et sa vision du pays.


L’indépendance des États-Unis n’a pas été déclarée le 4 juillet 1776, mais le 2 juillet. Que s’est-il passé le 4 ? Le Congrès a adopté un texte qui allait devenir, en deux siècles et demi, le document le plus important d’une nation qui ne se réclame d’aucune religion officielle. Le 4 juillet est moins une date précise qu’un récit symbolique.

Un récit plus qu’une date

Le 3 juillet 1776, John Adams, l’un des principaux Pères fondateurs, écrit à sa femme Abigail qu’il vient de vivre « l’époque la plus mémorable de l’histoire de l’Amérique » – et que le 2 juillet serait célébré à jamais. Il s’est trompé de deux jours.

Le 4 juillet commémore non pas le vote d’indépendance, mais l’adoption de la version finale d’un texte rédigé principalement par Thomas Jefferson : la Déclaration d’indépendance. Peu de pays célèbrent un document avec une telle ferveur. Pourtant, il incarne des valeurs essentielles de la République : la liberté, l’égalité, les droits naturels et le consentement des gouvernés.

Cependant, la Déclaration ne devient pas immédiatement un événement national. Elle est lue publiquement à Philadelphie le 8 juillet, devant l’armée de Washington le 9, arrive en Géorgie un mois plus tard, et n’est signée par la plupart des délégués que le 2 août. À Londres, on n’en prend connaissance qu’à la fin de l’été. Sa sacralisation tardive s’explique en partie par une coïncidence : Jefferson et Adams meurent tous les deux un 4 juillet, en 1826, exactement cinquante ans après la Déclaration. Cette coïncidence a été interprétée comme un signe du destin, voire un miracle fondateur. La fête nationale américaine n’est donc pas l’expression spontanée d’un événement, mais le résultat d’une construction culturelle.

Un récit contesté et un symbole d’unité

Dès les années 1790, la célébration du 4 juillet devient un sujet de débats politiques. Les fédéralistes, partisans d’un gouvernement central fort, et les républicains-démocrates, favorables à une république plus décentralisée, se disputent l’héritage révolutionnaire pour justifier leur vision de la nation.

Plus tard, des esclaves affranchis, des abolitionnistes – dont Frederick Douglass dans son célèbre discours « What to the Slave is the Fourth of July ? » (1852) –, puis des suffragistes et des communautés immigrées utilisent à leur tour ces symboles fondateurs pour dénoncer leur exclusion du récit dominant.

« Que représente, pour l’esclave américain, votre 4 juillet ? Je réponds : un jour qui lui révèle, plus que tous les autres jours de l’année, l’injustice flagrante et la cruauté dont il est constamment victime. Pour lui, votre célébration est une mascarade ; votre liberté tant vantée, une licence impie ; votre grandeur nationale, une vanité démesurée ; vos cris de joie sont vides et sans cœur ; vos dénonciations des tyrans, une impudence effrontée ; vos cris de liberté et d’égalité, une moquerie creuse ; vos prières et vos hymnes, vos sermons et vos actions de grâce, avec tout votre déploiement religieux et votre solennité, ne sont pour lui que grandiloquence, fraude, tromperie, impiété et hypocrisie – un mince voile destiné à dissimuler des crimes qui feraient honte à une nation de sauvages. Il n’existe pas sur terre de nation coupable de pratiques plus choquantes et plus sanglantes que le peuple de ces États-Unis, en cet instant même. » – Frederick Douglass (1852). Historianspeaks.org

Ces mêmes symboles servent aussi d’outils d’intégration, voire d’assimilation. Au début du XXe siècle, les cérémonies collectives de naturalisation organisées le 4 juillet permettent à de nouveaux membres de rejoindre symboliquement la communauté nationale grâce à des rituels d’« américanisation » : défilés, discours civiques, présence omniprésente du drapeau.

Un rite de la religion civile américaine

Avec le temps, le 4 juillet s’impose comme l’un des principaux rites d’une véritable « religion civile » – une notion théorisée par Rousseau, puis adaptée aux États-Unis par le sociologue Robert Bellah dans les années 1960. Cette religion possède ses textes sacrés (la Déclaration d’indépendance, la Constitution), ses figures saintes (George Washington, Abraham Lincoln), ses rites (le 4 juillet, les investitures), ses lieux de pèlerinage (Independence Hall, Gettysburg, le mont Rushmore), ses temples (du Capitole au Lincoln Memorial), ses reliques (la Constitution originale, la Liberty Bell) et une croyance commune dans la mission historique et morale de la nation.

Le 4 juillet fonctionne ainsi comme un rituel durkheimien puissant, qui permet de raviver régulièrement le sentiment d’appartenance nationale dans une société très diverse.

Dans cette caricature de 1902 sur la célébration du 4 juillet, intitulée « Une fausse alerte le 4 juillet », l’Oncle Sam dit à Dame Paix : « Tout va bien. Il n’y a pas de combats. Le bruit que vous entendez, c’est juste ma famille qui fait la fête ! » « Puck magazine », 2 juillet 1902, Librairie du Congrès

Chaque été, une nation qui se définit par des idées – l’égalité, la liberté – rejoue la scène de sa propre naissance. Les États-Unis, dont l’identité ne repose ni sur un territoire homogène ni sur une origine commune, illustrent parfaitement la notion de « communauté imaginée » théorisée par Benedict Anderson : les nations ne préexistent pas aux récits qu’elles se racontent, elles se construisent et se perpétuent grâce à des mythes, des symboles et des rituels partagés, qui permettent à des millions d’individus de se considérer comme membres d’une même communauté historique et politique.

Un répertoire présidentiel séculaire

En tant que représentants de la nation, les présidents ont toujours su utiliser les enjeux de cette fête : puiser dans le patrimoine mythique des éléments qui servent leur politique du moment, sans pour autant s’en éloigner complètement. D’où l’impression d’une tradition ininterrompue, alors qu’il s’agit en réalité d’une reconstruction permanente.

Le centenaire de 1876, célébré sous Ulysses S. Grant, mêle réconciliation après la guerre de Sécession et célébration d’une Amérique industrielle tournée vers l’avenir.

Le bicentenaire de 1976, organisé par Gerald Ford après le Vietnam et le scandale du Watergate, prend la forme d’un rituel de guérison nationale. Ronald Reagan réaffirme ensuite un exceptionnalisme américain à vocation universelle, porté par la rhétorique de la « cité sur la colline », notamment lors du Liberty Weekend de 1986. George W. Bush, après le 11 septembre, relance un patriotisme de guerre fondé sur la défense de la liberté et de la mission américaine dans le monde.

Enfin, Bill Clinton et Barack Obama mettent davantage l’accent sur la diversité et l’inclusion, sans jamais s’éloigner du même socle, comme en témoigne la généralisation des cérémonies de naturalisation organisées le 4 juillet sous la présidence Obama.

Un 250e anniversaire exceptionnel

Donald Trump ne crée ni le rite ni le mythe. Son intention de faire du 4 juillet un moment central du récit national n’a rien d’original, pas plus que sa rhétorique sur l’exceptionnalisme américain ou l’élection providentielle des États-Unis, déjà utilisée par Reagan ou Bush.

Ce qui le distingue clairement des présidents précédents, c’est la façon dont il durcit ce récit pour le centrer sur sa propre personne, en le militarisant et en en faisant un outil de confrontation politique. La commémoration nationale ne sert plus seulement à célébrer la nation : elle permet aussi de désigner ceux qui la menaceraient et celui qui serait appelé à la sauver.

Parmi les initiatives prévues pour le 250e anniversaire des États-Unis : la création d’une série de passeports à l’effigie de Donald Trump. Compte de Donald Trump/Truth Social

Cette évolution apparaît dès le Salute to America du 4 juillet 2019, organisé au pied du Lincoln Memorial avec chars, avions de chasse et démonstrations militaires, puis dans son discours du mont Rushmore du 3 juillet 2020, où il dénonçait une prétendue cancel culture menaçant l’histoire et l’identité américaines.

En 2026, la logique s’accentue : les célébrations du 250e anniversaire, autour de la Grande Foire des États-Unis (Great American State Fair, mélange de fête foraine et d’exposition mettant en valeur les États qui composent le pays) organisée à Washington du 25 juin au 10 juillet, et du programme Freedom 250, combinant gala d’arts martiaux mixtes, Grand Prix automobile et revues navales, tendent à faire de la commémoration elle-même un objet de confrontation partisane.


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Plus encore, la figure de l’« ennemi intérieur » – élites, universités, médias, opposants – occupe désormais une place centrale dans le récit trumpien. Ce qui est nouveau, ce n’est pas d’utiliser la commémoration à des fins politiques, mais d’en faire un instrument explicite de mobilisation partisane, centré sur la figure d’un dirigeant présenté comme le seul capable de restaurer la grandeur nationale.

Que le 250e anniversaire ait lieu dans un contexte de crise nationale n’est pas inédit : en 1876, c’était la difficile reconstruction d’une unité nationale encore fragile onze ans après la sanglante guerre de Sécession ; en 1976, c’était les séquelles du scandale du Watergate qui avait conduit deux ans plus tôt à la démission de Richard Nixon.

Ce qui change en 2026, c’est l’orientation du récit. Là où les commémorations précédentes projetaient la nation vers l’avenir, Trump oriente principalement la sienne vers un passé idéalisé. Make America Great Again, America First, la référence récurrente à un « nouvel âge d’or » : tous ces slogans supposent l’existence d’une grandeur passée à restaurer. La nouveauté ne réside pas tant dans la nostalgie elle-même que dans son rôle central dans la définition du projet politique.

Même quand Trump évoque un imaginaire futuriste – intelligence artificielle, conquête spatiale –, il faut bien comprendre que son futur ne propose rien de nouveau : il affirme simplement que l’Amérique a toujours été destinée à la grandeur depuis ses origines. C’est un récit réactionnaire au sens propre – un avenir qui regarde en arrière.

Ce que révèle le 250e anniversaire, c’est que le débat dépasse largement l’opposition entre démocrates et républicains : il touche à une question plus fondamentale. Que célèbre-t-on exactement quand on célèbre l’Amérique ?

Le récit trumpien ne cherche plus seulement à définir ce qu’est la nation ; il cherche aussi à préciser qui en serait le représentant légitime. Derrière l’invocation d’un âge d’or perdu, c’est une certaine image de l’Amérique qui se dessine – blanche, chrétienne, socialement conservatrice –, dont les transformations démographiques et culturelles récentes auraient menacé l’identité historique. Le débat ne porte plus seulement sur ce qu’est l’Amérique, mais sur qui peut légitimement prétendre l’incarner.

Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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