Au-delà des supporters d’une équipe sportive, les fan-zones attirent un public bien plus large en quête d’un moment fun. Plongeons dans cette expérience collective pour découvrir pourquoi elles séduisent autant.
Assister à une rencontre sportive entouré d’un large public permet de vivre ce que Durkheim appelait les effervescences collectives : une forme de sacralisation du sentiment d’appartenance à un groupe. Ce besoin de se retrouver physiquement, de partager des émotions en groupe devient encore plus important dans une société de plus en plus numérique.
Dans ce contexte, les événements sportifs et musicaux (concerts, festivals, free parties) remplacent peu à peu les grands rassemblements traditionnels (religieux ou politiques) qui servaient autrefois de lieux de communion émotionnelle collective.
Mes recherches précédentes ont montré que les dimensions sociales et émotionnelles jouent un rôle central pour le spectateur ou le festivalier ; elles confirment, dans le domaine de l’événementiel, les travaux du psychologue social P. Rimé : les individus cherchent davantage à vivre une émotion pour la partager que pour la ressentir seuls. Ce phénomène explique en grande partie le succès des fan-zones, quelle que soit leur forme.
À lire aussi : Les fan-zones, fan ou pas fan ?
La fan-zone, un espace de communion émotionnelle avant tout
Notre étude révèle que la fan-zone est perçue comme un lieu de lien social et d’expérience collective, avant même d’y participer et après l’avoir vécue. Certains s’y rendent pour « vibrer ensemble », surtout quand il n’est pas possible d’accéder au stade :
« Tu vas dans la fan-zone, car tu n’as pas envie de regarder le match tout seul ou à deux chez toi. C’est plus grand qu’un pub, c’est pratique si tu n’as pas les moyens [d’aller à l’événement]. Ça remplace avantageusement : tu sors de chez toi, tu es avec d’autres supporters. » (Vincent)
Elle renforce ainsi le sentiment de communion émotionnelle et de partage d’un moment inoubliable :
« On a senti la bonne humeur de tout le monde, c’était agréable de voir la foule réunie derrière les équipes françaises. » (Emmanuelle, JOP 2024, Club France à Nantes.)
La diffusion des émotions par contagion émotionnelle – où l’on est touché par les émotions des autres et où l’on partage ensuite les siennes – est renforcée par la disposition spatiale des fan-zones, qui favorise une grande proximité entre les spectateurs. Cette forte densité sociale ne se retrouve pas toujours lors d’événements sportifs quand les espaces publics sont dispersés (comme pour les spectateurs le long du parcours du Tour de France) ou quand le stade est peu concentré.
Dans les fan-zones, ce partage d’émotions recherché par les spectateurs est omniprésent :
« L’intérêt de la fan-zone, c’est de partager à l’instant T, de partager cette ferveur à distance avec des gens. C’est la puissance de regarder du sport à plusieurs : l’émotion est décuplée. » (Marie)
Les valeurs sociales liées à l’événement sportif (interactions, communion, patriotisme) sont importantes et toujours présentes dans ces espaces.
Ainsi, la fan-zone répond parfaitement aux attentes des spectateurs sur le plan social et émotionnel, ce qui constitue son principal atout. Cependant, concernant les autres aspects de l’expérience, les avis restent majoritairement négatifs.
Un espace ludique, malgré une mauvaise image
Les représentations des fan-zones sont souvent négatives : l’expérience ne semble pas agréable au premier abord (confort, qualité de vision, choix de la place, etc.). Elles sont fréquemment perçues comme des espaces rudimentaires :
« Une place en plein air avec beaucoup de monde serré. » (Karine)
Pourtant, certaines fan-zones, comme celles des JOP 2024 à Paris et dans les grandes villes, proposaient de nombreuses animations. L’expérience ne se limitait pas à la diffusion des épreuves sur écran géant, mais incluait aussi des services pour les visiteurs (restauration, jeux, spectacles, présentations, DJ ou concerts…). Dans ce cas, l’expérience peut être très ludique et interactive, contrairement à celles organisées par un simple bar.
D’ailleurs, les fan-zones institutionnelles (gérées par les organisateurs de l’événement) sont ouvertes bien avant et après la rencontre sportive, comme celle mise en place par le PSG au Parc des Princes pour les finales de la Ligue des champions 2025 et 2026, qui ne se déroulent pas à Paris. Certains spectateurs les considèrent comme des « pièges à touristes ou à consommation » (Pierre).
La fan-zone de New Jersey lors de la Coupe du monde de football 2026 est d’ailleurs la première fan-zone payante de l’histoire. Cette dimension commerciale tend à masquer, dans les esprits, l’aspect ludique que peut avoir une fan-zone.
Un substitut à l’expérience télévisée ou à l’expérience du stade ?
Au premier abord, la fan-zone est souvent vue comme un remplacement de l’expérience télévisée :
« Ça ne remplace pas le stade, c’est un ersatz. La fan-zone va plutôt remplacer l’expérience TV chez toi. C’est l’intermédiaire : tu vas dans la fan-zone, car tu n’as pas envie de regarder le match tout seul chez toi. » (Vincent)
Les participants associent souvent l’expérience de la fan-zone à celle du visionnage à la télévision, en comparant (ou opposant) l’expérience in situ à celle « sur écran » :
« Ce que tu vis, tu ne peux pas le comparer à ce que tu regardes à la télé. » (Clément)
Cependant, il faut noter que l’expérience du spectateur sur place peut parfois ressembler à celle d’une fan-zone, selon le type de sport. C’est le cas notamment pour les sports de plein air :
« Quand tu vas voir une course de ski alpin, c’est un peu une fan-zone : tu regardes le coureur sur l’écran, puis tu le vois deux secondes passer la ligne d’arrivée. » (Thierry)
ou encore :
« Au biathlon, on est au bord de la piste et on essaie d’avoir un écran en face de nous. » (Karine)
Une fois l’expérience vécue, la fan-zone peut devenir un substitut à l’expérience du stade, notamment sur le plan émotionnel :
« Pour aller en fan-zone, faut être drogué, shooté aux sensations. Sur les JO, j’y allais si je n’avais pas de billet. » (Patricia)
De plus, même à distance, l’expérience en fan-zone donne un sentiment d’appartenance à l’événement et de participation à la fête : « Y être sans y être » (Valérie, fan-zone JOP 2024, à Angers). Cela permet aussi une forme d’inclusion pour ceux qui n’ont pas pu acheter de billets :
« Ici, on a l’impression d’assister aux compétitions comme si on était dans les gradins. » (Jérémy, JOP 2024, Club France Paris.)
ou encore :
« On a vécu l’esprit JO. Je me dis que moi aussi je suis allé aux Jeux, alors que je ne suis pas allé voir une épreuve en direct. » (Marie, JOP 2024, Club France Paris.)
Ainsi, vivre un événement sportif en fan-zone, locale ou éloignée, peut représenter, du point de vue émotionnel, une alternative à l’expérience sur place pour certains spectateurs.
Enfin, cela peut aussi ne correspondre ni à l’expérience télévisée ni à celle du stade pour des personnes qui n’auraient ni regardé le match à la télé ni acheté de billets pour le stade, mais qui se rendent tout de même en fan-zone. Comme nous l’avons vu, on n’y va pas uniquement pour soutenir son équipe ou regarder le spectacle sportif, mais pour vivre un moment partagé. Nos observations montrent que c’est particulièrement le cas dans les fan-zones opportunistes (comme celles des bars) ou intimes (organisées dans un cadre privé), même si on retrouve ce type de profil aussi dans les fan-zones institutionnelles.
Fan-zone ou « fun zone » ?
On s’y rend aussi pour jouer : faire la ola, chanter ensemble, s’amuser et interagir avec les autres tout en regardant l’écran, avec plus ou moins d’attention selon le profil du spectateur. La fan-zone est donc aussi un espace ludique, qui n’est pas réservé uniquement aux fans, définis comme « admirateurs enthousiastes, passionnés de quelqu’un ou de quelque chose ». On y vient avant tout pour s’amuser !
La fan-zone dépasse ainsi le simple rôle d’« espace réservé aux supporters » (selon la traduction proposée par l’Académie française). Si certains sont fans de l’équipe qui joue, d’autres apprécient l’événement, tandis que les « passionnés de la fête » y voient un prétexte pour célébrer ensemble.
Nico Didry a reçu le soutien du Centre d’Études Olympiques Français pour cette recherche.