
En analysant les portraits de Botticelli, des lettres de l’époque et les connaissances médicales actuelles, des chercheurs proposent une nouvelle explication pour la mort de Simonetta Vespucci. Une hypothèse qui montre comment la médecine peut aider à résoudre des mystères historiques.
Simonetta Vespucci est probablement la femme la plus représentée dans la peinture de la Renaissance italienne. Sandro Botticelli s’en serait inspiré pour peindre Vénus, et elle apparaît, idéalisée, dans plusieurs de ses œuvres majeures.
Elle meurt en 1476, à seulement 23 ans. Pendant des siècles, les historiens ont pensé que la tuberculose en était la cause : cette maladie était courante, souvent mortelle, et correspondait à l’état d’une jeune femme qui dépérissait rapidement.
En 2019, mes collègues et moi avons suggéré une autre piste. Nous avons étudié les portraits attribués à Botticelli ainsi que les écrits de l’époque pour voir si les traits de cette femme changeaient d’une œuvre à l’autre, ce qui pourrait révéler une maladie.
Nous avons remarqué des modifications progressives de son visage : sa mâchoire, ses sourcils et les tissus mous de son visage se transformaient. Ces changements correspondent à ceux observés chez les patients souffrant d’un adénome hypophysaire, une tumeur de l’hypophyse, une petite glande située à la base du cerveau qui régule les hormones.
Plus précisément, nous avons pensé à une tumeur produisant à la fois de l’hormone de croissance et de la prolactine. Un excès de ces hormones peut modifier peu à peu les contours du visage et, dans certains cas, provoquer une production anormale de lait. Or, une figure allégorique dans une œuvre de Botticelli semble représenter ce symptôme.
Notre article de 2019 était prudent. Nous ne prétendions pas donner une preuve, mais proposer une interprétation médicale plausible des indices visuels, en combinant histoire de l’art et endocrinologie.
Dans un nouvel article, publié en 2023 dans Endocrinology, Diabetes and Metabolism, mon équipe et moi allons plus loin. Nous pensons que sa mort – rapide et brutale selon les récits de l’époque – pourrait correspondre à une urgence médicale précise : une apoplexie hypophysaire, c’est-à-dire une hémorragie ou un infarctus dans une tumeur de l’hypophyse.
Cette complication survient quand une tumeur de l’hypophyse saigne ou gonfle soudainement. Elle provoque généralement une forte douleur à la tête, des troubles de la vision, une confusion, puis une dégradation rapide de l’état du patient, car le système hormonal s’effondre.
Nous pensons que cette hypothèse explique un point que la tuberculose seule ne permet pas de comprendre : comment une jeune femme apparemment en bonne santé a pu mourir si vite. Les maladies chroniques comme la tuberculose entraînent en général un déclin plus lent et plus visible.
Trois séries de preuves
Notre hypothèse s’appuie sur trois séries de preuves. D’abord, les changements physiques visibles dans les portraits. Botticelli l’a peinte à plusieurs reprises, entre les années 1470 et La Naissance de Vénus (1482-1485), réalisée après sa mort. Ces évolutions suggèrent qu’une tumeur s’est développée lentement sur plusieurs mois, voire plusieurs années.
Ensuite, les symptômes décrits dans les chroniques de sa dernière maladie, notamment dans les lettres échangées entre Piero Vespucci et Laurent de Médicis. Elles mentionnent son malaise lors d’un bal, puis les violents maux de tête, les hallucinations, les vomissements et la fièvre qui ont suivi – des signes qui correspondent bien à une apoplexie hypophysaire.
Enfin, deux événements documentés dans les mois avant sa mort pourraient avoir déclenché l’hémorragie ou le gonflement brutal de la tumeur : son évanouissement après une danse intense lors d’un bal, et une violente dispute présumée avec Alphonse II d’Aragon, duc de Calabre. Ces deux épisodes ont pu, de manière plausible, provoquer une apoplexie.
Rien ne permet d’affirmer avec certitude que Simonetta est morte de cette façon. Il n’existe ni échantillon de tissu de 1476, ni examen médical, ni moyen d’étudier directement son cas. Il ne nous reste que ses portraits, des lettres et un raisonnement médical appliqué cinq siècles plus tard.
Ce que nous pouvons dire, en revanche, c’est qu’une tumeur capable de modifier progressivement le visage d’une personne peut aussi, en cas de rupture, causer une mort rapide. Ensemble, les tableaux et les sources historiques racontent une histoire plus complète que chacun ne le ferait seul.
Nous espérons que cette hypothèse encouragera historiens et médecins à réexaminer des cas comme celui de Simonetta. La médecine peut parfois apporter des réponses là où les seules sources historiques ne suffisent pas. À l’inverse, certains mystères historiques peuvent amener la médecine à mieux comprendre comment les maladies évoluent dans le corps au fil du temps.
Paolo Pozzilli ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation susceptible de tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.