Cet été 2026, la France subit directement les effets du réchauffement climatique. Cette situation peut-elle changer notre perception du changement climatique et, en même temps, nous encourager à adopter des comportements pour lutter contre ce problème ? Une étude récente montre que la réponse n’est pas simple.
Avant même le début de l’été, la France avait déjà connu deux vagues de chaleur en 2026. Depuis juillet, elle en subit une troisième. Ces épisodes montrent que les événements climatiques extrêmes deviennent plus fréquents et plus intenses.
Ils posent aussi une question importante : quand les gens vivent directement les conséquences du changement climatique, comme c’est le cas depuis plusieurs semaines, est-ce que cela les incite plus facilement à changer leurs habitudes ?
Le concept de distance psychologique est souvent utilisé pour répondre à cette question. Mais est-il toujours pertinent ? Notre analyse de vingt ans de recherches en psychologie montre que la réponse n’est pas aussi claire qu’on pourrait le penser.
La distance psychologique : les bases d’un concept important
Dès le début des années 1990, peu après le premier rapport du GIEC, des chercheurs en sciences sociales commencent à étudier ce sujet. En 1991, le psychologue allemand Kurt Pawlik publie un article clé intitulé « Psychologie du changement environnemental global ».
Il y explique plusieurs caractéristiques du changement climatique qui influencent notre perception :
les signes sont difficiles à remarquer dans notre vie quotidienne,
il y a un grand décalage entre les causes et les conséquences,
l’incertitude est forte,
et les personnes les plus touchées semblent souvent lointaines.
Selon lui, ces éléments nous poussent à sous-estimer les risques liés au changement climatique et à agir trop peu.
Les premières grandes enquêtes sur la perception du changement climatique, menées en Amérique du Nord et en Europe au début des années 2000, ont confirmé cette idée. Elles montrent que le changement climatique est souvent perçu comme un phénomène vague et lointain, lié à des futurs incertains et à des victimes éloignées.
À partir de ces travaux, un grand nombre de recherches se sont développées dans les années suivantes autour de la notion de distance psychologique face au changement climatique.
Une idée confirmée par les premières observations
Le concept de distance psychologique signifie que nous ne pouvons vivre que ce qui se passe autour de nous, ici et maintenant. Tout ce qui est au-delà demande un effort mental pour « franchir » cette distance : imaginer l’avenir (distance temporelle), envisager d’autres lieux (distance géographique), se mettre à la place des autres (distance sociale) ou envisager des situations différentes (distance hypothétique).
Appliqué au changement climatique, on pensait que ces quatre dimensions créaient un sentiment général de distance face à ce risque. Surtout, plus cette distance était grande, moins les gens agissaient pour le combattre.
Les premières études ont soutenu cette hypothèse. Dès 2012, on a montré qu’il existait un lien entre une forte distance psychologique et une moindre volonté d’adopter des comportements favorables au climat chez un large échantillon de Britanniques. Mais à mesure que les recherches avançaient, ces premiers résultats se sont révélés moins évidents.
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Des résultats de plus en plus variés
Les recherches suivantes, menées dans différents contextes, ont donné des résultats plus contrastés. Le lien entre les différentes formes de distance psychologique (temporelle, spatiale, sociale ou hypothétique) et les indicateurs d’engagement climatique était beaucoup moins clair.
Beaucoup de chercheurs ont aussi testé l’effet de campagnes de sensibilisation mettant en avant les impacts immédiats et locaux du changement climatique.
Dans une série d’études menées en Normandie, nous avons présenté à plusieurs centaines de participants des projections sur l’augmentation des températures en France si aucune action n’était prise contre le changement climatique. Ces projections concernaient leur région (proximité spatiale) à court terme (proximité temporelle) ou une région d’outre-mer (distance spatiale) à long terme (distance temporelle).
Exemple de support utilisé pour évaluer l'effet de communications centrées sur les manifestations climatiques locales et immédiates, ici à Alençon (Normandie) à l’horizon 2030, en comparaison d’une communication plus distante, ici à Saint-Denis (La Réunion) à l’horizon 2100.
Camille Langlais, Fourni par l'auteur
En général, les méthodes censées réduire la distance psychologique face au changement climatique ont donné des résultats très variés : certaines ont eu des effets positifs, d’autres aucun résultat, et quelques-unes même des effets négatifs, par rapport à des communications mettant en avant des impacts plus lointains.
L’absence de résultats clairs, dans un sens comme dans l’autre, a provoqué un débat intense dans le monde scientifique. Cela a poussé les chercheurs à explorer deux pistes :
Certains ont essayé de trouver les conditions pour que ces interventions soient efficaces : dans quels cas, pour quels publics et sous quelle forme ces stratégies peuvent-elles fonctionner ?
D’autres, plus critiques, ont proposé de passer de stratégies centrées sur la perception du risque à des stratégies centrées sur les solutions, par exemple en renforçant le sentiment d’être capable d’agir sur le problème.
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Les résultats de notre méta-analyse
Face à ces résultats contradictoires, nous avons réalisé la première méta-analyse de toutes les preuves disponibles, regroupant 81 études menées dans plus de soixante pays entre 2004 et 2024.
Nos analyses montrent bien un lien significatif entre une forte distance psychologique et une faible volonté d’agir pour le climat dans les études observationnelles. Mais cette relation reste faible : la perception de distance face au changement climatique n’explique, en moyenne, qu’environ 6 % des différences observées entre les personnes interrogées quant à leur engagement climatique.
Ce résultat rappelle que les facteurs expliquant l’engagement climatique sont multiples. Ils ne dépendent pas seulement de la perception des risques, mais aussi d’autres éléments psychologiques, sociaux, culturels, économiques ou politiques.
Nos conclusions sont encore plus nuancées pour les études interventionnelles. Globalement, les effets des dispositifs de communication visant à réduire la distance psychologique face au changement climatique sont, en moyenne, proches de zéro.
Ils semblent légèrement plus efficaces quand ils agissent sur les quatre dimensions de la distance psychologique en même temps (temporelle, géographique, sociale et hypothétique). Dans ce cas, l’intention d’agir pourrait augmenter d’environ 2 %.
Même si cet avantage reste limité, le faible coût de mise en œuvre et de diffusion de ce type de supports à grande échelle en fait un outil intéressant, en complément d’autres méthodes. Cependant, même dans les meilleures conditions, cet effet se limite aux intentions. Nos analyses montrent qu’il ne se traduit ni par un changement réel des comportements ni par un soutien accru aux politiques climatiques.
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Comprendre ne suffit pas pour agir
Alors que le changement climatique devient de plus en plus visible, même dans les régions qui en étaient jusqu’ici protégées, nos résultats invitent à la prudence face à certaines idées reçues.
Le fait de percevoir le changement climatique comme une menace immédiate pour soi et ses proches favorise l’engagement individuel, mais son importance est souvent surestimée. Que ce soit pour expliquer les différences entre les personnes ou pour chercher à faire évoluer les comportements, ce facteur ne suffira pas à provoquer le changement radical attendu vers une transition écologique majeure.
Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à mieux informer les citoyens sur les impacts locaux du changement climatique. Notre travail montre plutôt que cette approche ne peut pas être la seule solution, comme le suggèrent encore trop souvent des acteurs politiques et une partie du monde académique.
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Camille Langlais a reçu des financements de la Région Normandie.
Cécile Sénémeaud a reçu des financements de la Région Normandie, de l’Agence Nationale de la Recherche et de l’ADEME.