Science
7 min read
Difficulty

Quelle éducation au vivant à l’heure de l’anthropocène ?

À l’école, on tend à découper le savoir en disciplines afin d’en faciliter l’appropriation par les élèves. Mais cette décomposition en objets d’étude peut transmettre une vision fragmentée du vivant.

💡 Tip: Click any word to see its translation

À l'école, les connaissances sont souvent séparées en différentes matières. Cela peut nous faire oublier que le vivant est un ensemble de relations. Pourtant, les problèmes écologiques nous montrent que tout est lié et interdépendant, même si les matières scolaires ont du mal à montrer ces liens.


Pourquoi continuons-nous à enseigner séparément des choses comme le corps humain, la terre ou le climat, alors que les crises écologiques prouvent qu'elles sont connectées ? Cela s'explique en partie par la façon dont on organise les savoirs, qui vient d'une vieille tradition d'analyse et d'une méthode d'enseignement qui cherche à isoler et simplifier les phénomènes pour qu'ils soient plus faciles à apprendre. Mais cela risque de faire oublier les liens importants entre eux.

Les limites de l'enseignement sur le vivant ne viennent donc pas seulement de la manière d'enseigner. Elles viennent aussi d'une vision du vivant qui est encore trop divisée. On le voit comme des éléments séparés que l'on met en relation, plutôt que comme un réseau de relations vivantes qui le composent.

Une crise écologique… mais aussi une crise des connaissances

L'entrée dans l'anthropocène est un moment important : nos actions humaines changent maintenant l'équilibre de la planète.

En s'inspirant des travaux de Wladimir Vernadsky, on peut voir ce changement comme une forte influence des activités humaines sur les systèmes de la Terre. Mais cette crise n'est pas seulement environnementale, c'est aussi une crise des connaissances. Notre façon de comprendre le monde influence notre façon d'agir et contribue ainsi aux changements écologiques actuels.

Dans cette idée, le philosophe Bruno Latour insiste sur le fait qu'il faut repenser comment vivre sur une Terre devenue instable. De son côté, Boaventura de Sousa Santos nous invite à ne plus penser qu'il existe un seul monde, mais un "plurivers" qui reconnaît la diversité des savoirs et des façons de connaître, en s'appuyant sur les savoirs du Sud.

Pourtant, l'école est encore organisée autour de connaissances pensées pour un monde stable et prévisible – un monde qui n'existe plus. Elle maintient ainsi une idée de la connaissance comme un moyen de mettre de l'ordre dans la réalité, sans trop faire attention à l'instabilité, aux changements et aux liens qui caractérisent le vivant aujourd'hui.

Une école qui ne suit pas les enjeux actuels

Ce que les gens attendent de l'école a beaucoup changé. Face aux crises écologiques, les citoyens – et surtout les élèves – cherchent du sens, des repères et des moyens d'agir. Mais les connaissances enseignées à l'école semblent souvent déconnectées de ces préoccupations.

L'enseignement sur le vivant est encore souvent basé sur une approche qui décompose les sujets pour les rendre plus faciles à comprendre. Cela a longtemps été un bon moyen de connaître le monde vivant. Mais cela demande de stabiliser les savoirs : pour pouvoir les enseigner, on isole, on simplifie et on découpe les phénomènes en objets distincts pour les rendre compréhensibles.

Cette simplification n'est pas un problème en soi. Elle le devient quand elle fait oublier les relations dynamiques qui font le vivant. Face aux enjeux écologiques actuels, cette limite est très claire. Les phénomènes environnementaux ne peuvent pas être réduits à des objets isolés : ils font partie de systèmes complexes, avec des interactions entre les espèces, les environnements et différentes périodes de temps.

Ce décalage ne montre donc pas seulement un retard dans les programmes scolaires, mais une différence plus profonde entre deux façons de penser le vivant.

Le vivant : des sciences en pleine évolution

Le sujet qui nous intéresse se situe dans un contexte plus large de grands changements dans les sciences du vivant et de la Terre. À l'époque de l'anthropocène, ces domaines ont progressivement changé leur regard : le vivant n'est plus seulement vu comme un ensemble d'objets séparés, mais comme un réseau d'interdépendances dynamiques, intégré dans des écosystèmes complexes à différentes échelles.

Cette évolution n'est pas juste un ajout de connaissances, c'est un vrai changement de façon de penser. Les sciences du vivant accordent maintenant une place importante aux interactions, aux réactions en chaîne et aux processus qui font apparaître de nouvelles choses. Cela rend plus difficile de séparer complètement les organismes, les environnements et les temporalités. Elles s'inscrivent ainsi dans une pensée écologique, qui fait attention aux ruptures et aux changements.

Depuis les travaux de Jacob von Uexküll, qui a montré que chaque organisme crée son propre monde (son "Umwelt"), jusqu'à ceux de Marc-André Selosse sur les symbioses, le vivant est de plus en plus considéré comme un réseau de relations. Dans une idée similaire, les recherches de Vinciane Despret aident aussi à changer notre point de vue, en montrant que les relations entre les humains et les non-humains participent à la création des mondes vivants.

Ces évolutions montrent une profonde transformation des sciences du vivant et de l'environnement. Elles sont maintenant relationnelles, situées, orientées vers l'action et concernent des enjeux politiques. On n'est plus dans une science qui décrit seulement : il s'agit d'une science engagée pour comprendre et accompagner des changements concrets dans les institutions, les politiques publiques et les comportements.

Dans cette optique, la production de savoirs devient elle-même un sujet de réflexion critique, qui pose des questions sur comment elle est produite, ses effets et les raisons pour lesquelles elle est acceptée. Il y a donc une collaboration croissante entre les sciences et les sociétés, où les informations scientifiques se lient aux enjeux sociaux et aux conflits entre différents groupes – comme le montrent les questions énergétiques, qui sont à la fois techniques, politiques et sociales.

Pourtant, cette façon de voir le vivant comme un ensemble de relations et d'interactions est encore peu présente dans les classes. Les programmes scolaires préfèrent encore des méthodes d'analyse qui se concentrent sur des objets plutôt que sur des systèmes.

Écologiser les savoirs : apprendre à penser les relations

Face à cette situation, un changement est nécessaire : il faut "écologiser" les savoirs. Cela signifie introduire dans les programmes scolaires une pensée systémique et complexe du vivant. Comprendre un écosystème ne consiste pas seulement à identifier ses parties, mais à saisir les relations qui les unissent.

Concrètement, cela veut dire travailler sur des systèmes plutôt que sur des éléments isolés, relier les différentes échelles – du plus petit au niveau mondial – et accepter l'incertitude ainsi que les dynamiques propres aux phénomènes étudiés.

Décoloniser les savoirs : reconnaître leur diversité

Mais ce changement ne peut pas être seulement scientifique ; il est aussi politique. Décoloniser les savoirs ne veut pas dire rejeter la science, mais la mettre en dialogue avec d'autres formes de connaissance. Il faut reconnaître que tout savoir est produit dans des contextes sociaux, culturels et historiques spécifiques.

Les travaux de Boaventura Sousa Santos montrent que la science moderne a longtemps considéré certains savoirs comme supérieurs, reléguant d'autres savoirs – locaux, autochtones ou basés sur l'expérience – à l'oubli. Or, pour comprendre le vivant, il faut justement reconnaître cette diversité de façons de connaître.

Un programme scolaire adapté à un monde incertain

Dans un monde où l'incertitude est présente, un programme scolaire pertinent ne peut plus être juste une liste de connaissances. Il doit être pensé selon trois aspects importants et complémentaires.

Le premier est une pertinence sociale : il s'agit de lier les savoirs aux enjeux actuels et à la recherche de sens. Cela demande de les enrichir avec des controverses, des débats publics et des situations réelles de conflits d'intérêts entre différentes parties, afin de former des élèves capables de comprendre le monde et d'agir en son sein.

Le deuxième est une pertinence scientifique et écologique : il faut accepter la complexité du vivant au lieu de la simplifier artificiellement. Cela passe par le développement d'approches qui mélangent différentes matières, l'intégration de l'incertitude et l'apprentissage d'une pensée qui voit les systèmes.

Le troisième est une pertinence politique : il repose sur la reconnaissance de la diversité des savoirs et sur une exigence de justice environnementale. Dans cette optique, l'enseignement des sciences devient un enjeu démocratique, étroitement lié à la capacité des citoyens à participer aux décisions collectives.

Faouzia Kalali est maître de conférences HDR à l'université de Rouen Normandie. Elle est actuellement Émérite.

Jean-Marc Lange a reçu des financements de l'ANR.

Currently reading at B1 level (Intermédiaire)

Mots clés · key words

interaction (interactions)
— interaction
compréhensible (compréhensibles)
— comprehensible, understandable
concrètement
— in concrete terms
prévisible
— predictable, forseeable
reçu
— receipt, accepted
écologique (écologiques)
— ecological
stabiliser
— to stabilize
découper (découpe)
— to carve, cut,
controverse (controverses)
— controversy
instable
— unstable

Testez-vous : 5 questions

Savez-vous y répondre après la lecture ? Vérifiez vos réponses avec la lecture chronométrée.

  1. Quel est le sujet principal de cet article ?
  2. Selon l'article, pourquoi l'école continue-t-elle d'enseigner les savoirs de manière séparée ?
  3. Que signifie l'expression « écologiser les savoirs » dans le contexte de l'article ?
  4. Dans le texte, que veut dire l'expression « un plurivers » ?
  5. Quel est l'objectif principal de l'auteur en écrivant cet article ?

Continuer la lecture

Article suivant
L'obésité active un mécanisme qui altère la relaxation du cœur