La valeur des whiskys rares a augmenté de 190 % en dix ans. Les raisons principales sont leur rareté, la passion des collectionneurs, leur rôle de valeur refuge et, surtout, la diversification des investissements des personnes très riches. Mais y a-t-il d'autres raisons ?
Au début de l'année 2024, lors d'une vente aux enchères, un collectionneur américain nommé Mike Daley a acheté une bouteille de The Emerald Isle. C'est un single malt très rare, distillé trois fois et âgé de trente ans. Il a payé 2,8 millions de dollars américains, ce qui équivaut à 2,43 millions d'euros. Avant cela, le record mondial était détenu par une bouteille de The Macallan 1926, vendue à Londres en novembre 2023 pour 2,5 millions d'euros.
Ces dix dernières années, l'indice Knight Frank Luxury Investment Index (KFLII), qui est une référence pour les professionnels de la gestion de patrimoine, montre que la valeur des whiskys rares a augmenté d'un peu plus de 190 %.
C'est pourquoi, dans une étude, j'essaie de comprendre les liens entre les whiskys rares et les opportunités d'investissement qu'ils représentent. Pour cela, j'utilise les indices de Rare Whisky 101, qui sont très connus par les amateurs, les collectionneurs et les investisseurs.
Indice des whiskys rares
Les indices de whisky, comme celui de Rare Whisky 101, fonctionnent de manière similaire aux indices boursiers. Ils suivent l'évolution de la valeur des whiskys de prestige au fil du temps.
Il existe trois types d'indices :
Cinq indices mesurent la performance générale du marché : les cinquante whiskys les plus anciens, les cent bouteilles de collection les plus importantes, les cent bouteilles japonaises les plus importantes, les cent bouteilles de grain simple, et les mille bouteilles qui ont le mieux performé.
Vingt-deux indices sont dédiés à des distilleries spécifiques, comme Brora, Browmore, Port Ellen ou Rosebank.
Huit indices se concentrent sur des bouteilles de collection particulières, par exemple celles de Diageo, de la série Game of Thrones ou des malts rares.
Quand le prix d'un whisky rare change, cela fait monter ou baisser la valeur d'un de ces indices. Pour comprendre les opportunités d'investissement, j'ai regardé quel indice a le plus d'influence (sa variation affecte d'autres indices) et quel indice est le plus influencé (sa valeur change en fonction de la variation d'un autre indice).
RW Apew 1 000
Mon étude montre que l'indice RW Apew 1 000, qui suit les mille bouteilles de whisky rare les plus performantes, est influencé par tous les autres indices.
Sur le marché des whiskys de collection, le Macallan 18 (18 ans d'âge) est l'indice le plus influent. La variation de sa valeur affecte celle de tous les autres whiskys. À l'inverse, la valeur de l'indice Rare Malts, créé en 1995 par la société Distillers Company Ltd (DCL) et ensuite racheté par le groupe Diageo, change dès qu'un autre indice augmente ou diminue.
En ce qui concerne les indices spécifiques aux distilleries, Caol Ila est la distillerie dont la valeur est le plus affectée par celle de ses concurrentes. Talisker, quant à elle, n'est influencée par aucune autre marque connue.
Rareté et valeur refuge
Les personnes très riches, qui possèdent beaucoup plus que la moyenne des biens (plus de 820 400 euros pour les plus aisés, ou au moins 857 700 euros pour les 10 % les plus fortunés), cherchent des valeurs refuges. C'est-à-dire des moyens de protéger et de diversifier leur argent dans une économie incertaine.
Les biens matériels, que l'on peut toucher et voir, peuvent répondre à ce besoin. Cette catégorie comprend les investissements passion, dont font partie les whiskys rares.
La rareté est une autre explication de cet intérêt. Les bouteilles les plus recherchées sont produites en petites quantités. Par exemple, The Macallan Fine & rare Collection, lancée au début des années 2000 avec seulement soixante bouteilles produites, est devenue la plus grande collection de whiskys single malt millésimés au monde.
En Écosse, la rareté s'explique par la fermeture de certaines distilleries pendant la Seconde Guerre mondiale et par la baisse, voire l'arrêt de la production, après les deux chocs pétroliers qui ont rendu la vente des bouteilles difficile. Les collectionneurs apprécient particulièrement ces flacons rares de cette époque.
Image associée au prestige
L'ouverture des marchés en Asie (Chine, Hongkong, Singapour et Taïwan) et aux États-Unis, ainsi que la possibilité d'acheter et de vendre en ligne, alimentent cette demande importante.
Des centaines de petites distilleries artisanales ont vu le jour, d'abord aux États-Unis puis dans le monde entier. On compte aujourd'hui 150 distilleries en France, une quarantaine en Chine et plus d'une vingtaine de pays producteurs. De plus, plusieurs distilleries ont rouvert en Irlande et en Écosse.
Culturellement, le whisky a une image associée au prestige, au savoir-faire et à l'histoire. Les livres importants de Dave Broom, Michael Jackson, Charles McLean et Neil Ridley et Gavin Smith montrent que le whisky s'est développé depuis des siècles comme un produit qui combine tradition, artisanat, origine géographique et excellence technique.
Récits de tradition
Les études en sociologie du luxe montrent que les personnes aisées recherchent des biens qui leur permettent à la fois de se démarquer et de montrer leur culture. Le whisky rare correspond parfaitement à cela : rareté, prix élevés, éditions limitées, accès difficile pour se distinguer, et connaissance des distilleries, des régions, des méthodes de vieillissement et des saveurs.
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Les distilleries écossaises ou japonaises mettent en avant cet aspect. Elles racontent des histoires de tradition, de leur région et de leur savoir-faire. Par exemple, Highland Park construit son récit autour des origines vikings des îles Orcades, en soulignant l'utilisation de la tourbe locale, l'influence du vent marin et le climat froid.
Yamazaki, la première distillerie japonaise fondée en 1923, met en avant l'harmonie entre la tradition écossaise et la culture japonaise. Le Hakushu 25 ans, très apprécié par les élites japonaises, représente une forme de luxe écologique.
Ces éléments créent un marché où la culture et l'argent se combinent. En même temps, le whisky profite d'un effet de mode, encouragé par les stars, les blogs, les influenceurs et les classements spécialisés. Tous ces facteurs influencent les décisions des investisseurs et contribuent à la spéculation observée sur certaines bouteilles.
Financiarisation du whisky
Certaines entreprises de spiritueux créent des gammes de produits spécialement pour les investisseurs, ce qui entraîne une transformation du luxe en produit financier.
Elles produisent des éditions limitées, fournissent des certificats d'authenticité et collaborent avec les grandes maisons de vente aux enchères. Diageo est l'entreprise la plus organisée dans la création de gammes destinées aux collectionneurs et investisseurs. Par exemple, les séries Prima et Ultima sont très limitées et proviennent souvent des derniers fûts d'une distillerie ou des premiers d'une nouvelle période.
La création d'indices de prix, comme le Whiskystats Whisky Index ou ceux de Rare Whisky 101, fournit des informations fiables aux investisseurs et rend le whisky comparable à d'autres actifs. Cela renforce l'idée que les bouteilles peuvent être achetées, conservées et revendues comme des œuvres d'art ou des montres de collection. Cette facilité de revente rend les whiskys rares encore plus attrayants.
Réservé aux investisseurs fortunés ?
Contrairement à ce que l'on pense souvent, de nombreux whiskys de très bonne qualité, même anciens, n'atteignent pas toujours des prix très élevés. Certains whiskys, considérés comme « de collection », qui ont vieilli, ont été mis en bouteille et vendus il y a plusieurs décennies, ne coûtent que quelques centaines d'euros. On peut par exemple investir dans une bouteille de dix ans d'âge, mais qui a été produite il y a cinquante ans (distillée vers 1970 et mise en bouteille vers 1980).
Les vieux assemblages (blends) peuvent aussi réserver de belles surprises. Dans les années 1950 ou 1960, l'industrie du whisky n'était pas aussi organisée qu'aujourd'hui. Les distilleries, moins soucieuses de réduire leurs coûts, mélangeaient des whiskys anciens de très bonne qualité avec des whiskys plus jeunes.
Éric Le Fur ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas d'actions, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait bénéficier de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.