Economy
7 min read
Difficulty

Lanceurs d’alerte en exil : pourquoi les business schools ont une responsabilité à assumer

Et si les business schools recrutaient des lanceurs d’alerte pour exposer les comportements non autorisés des entreprises. Un savoir pratique qui aurait sa place dans les cursus des futurs managers.

💡 Tip: Click any word to see its translation

Les personnes qui dénoncent les actions « qui sortent du cadre » des entreprises prennent des risques pour leur carrière. Et si elles devenaient professeurs dans les écoles de commerce ? Avant de parler, elles ont pu observer comment les entreprises fonctionnent et identifier certains problèmes. Ces connaissances pourraient être utiles aux étudiants.


En 2021, Athol Williams, qui travaillait auparavant pour le cabinet de conseil Bain & Company, témoigne en Afrique du Sud devant la Commission Zondo. Il explique comment son employeur a aidé à affaiblir l'administration fiscale du pays pour faciliter la corruption à grande échelle. Il a appelé cela plus tard une « capture de l’État ». Son témoignage est très important : Bain a ensuite été interdit de travailler avec les marchés publics pendant dix ans en Afrique du Sud, et pendant trois ans au Royaume-Uni.

Le prix à payer par Williams pour ce geste courageux est énorme. Il a perdu son travail, ses revenus et ses contacts professionnels. Ne se sentant plus en sécurité, il a quitté son pays, sa famille, tout ce qu'il avait construit. Depuis l'Angleterre où il vit en exil, il écrit dans son livre qu'il ne sait pas s'il pourra un jour rentrer chez lui. Le cas de Williams montre ce que les études scientifiques expliquent depuis longtemps : quand on dénonce une entreprise, c'est souvent la fin de sa carrière professionnelle. C'est un peu comme signer son arrêt de mort professionnel.

Le récent rapport du Défenseur des droits sur ce sujet « confirme que des représailles continuent d'être subies » et insiste « sur le besoin de donner aux lanceurs d'alerte un soutien financier et psychologique efficace ». Face à cette fin de carrière, nous pensons que les écoles de commerce ont une responsabilité à prendre.


À lire aussi : Éthique et MBA : Enquête sur les valeurs des étudiants en management


Une carrière qui s'arrête

Les études universitaires sur les lanceurs d'alerte sont claires. Après avoir signalé des comportements illégaux ou contraires à l'éthique dans leur entreprise, les représailles peuvent prendre plusieurs formes : avertissements, changements de poste vers un poste moins important, menaces, mise à l'écart, ou licenciement. Mais au-delà de la perte immédiate de l'emploi, c'est toute la carrière qui est détruite. Dans la plupart des cas, les lanceurs d'alerte ne parviennent pas à retrouver un emploi stable pendant des années, et presque jamais dans leur ancien domaine d'activité.

Ce n'est plus seulement un licenciement, c'est un exil. Un exil professionnel, social, et parfois même géographique. Comme Athol Williams qui ne retrouvera jamais un poste de consultant malgré une carrière réussie dans ce domaine, ou comme d'autres avant lui – Antoine Deltour, qui a révélé le scandale LuxLeaks sur les pratiques d'optimisation fiscale, ou encore les lanceurs d'alerte de Boeing qui ont dénoncé les problèmes graves du 737 Max.

On pourrait penser que c'est à la société en général de soutenir ces personnes. Des lois existent, comme la directive européenne de 2019, qui protège les lanceurs d'alerte. Mais comme le montre un rapport de l'International Bar Association, ces dispositifs sont souvent insuffisants, mal appliqués et ne résolvent pas le problème principal : retrouver un emploi après avoir lancé l'alerte.

Une responsabilité particulière pour les écoles de commerce

Si les lanceurs d'alerte qui dénoncent des organisations publiques (comme Snowden ou Ellsberg) peuvent légitimement attendre un soutien de la société et de ses institutions démocratiques, ceux qui s'attaquent à des entreprises privées sont dans une situation différente. Leurs adversaires sont souvent des entreprises riches, qui ont les moyens financiers et médiatiques pour se défendre contre eux. Et leur exil se fait généralement dans un silence relatif, malgré leur contribution à rendre le monde des affaires plus éthique et légal.

Alors, qui pourrait avoir une responsabilité particulière envers eux ? Nous pensons que les écoles de commerce font partie des acteurs qui ne peuvent pas se dérober. Pourquoi ? Parce qu'en tant qu'institutions qui forment les managers, elles sont très impliquées dans la création des règles, des valeurs et des pratiques du monde des affaires. Elles prétendent former les dirigeants et les managers qui travaillent dans ces organisations où des comportements illégaux peuvent parfois se produire. Conscientes de leur position et de leur image, elles parlent d'ailleurs d'intégrité, de responsabilité sociale, de leadership éthique.

En effet, une étude récente sur 841 écoles de commerce reconnues dans le monde montre que les mots « intégrité » et « responsabilité sociale » apparaissent des centaines de fois dans leurs documents officiels. Mais quand est-ce que ces institutions ont réellement offert un emploi stable à quelqu'un qui a sacrifié toute sa vie pour défendre ces valeurs qu'elles prétendent soutenir ?

L'accueil comme acte éthique

Pour réfléchir à ce que pourrait être un soutien concret, nous nous sommes basés, dans un article publié dans la revue Organization, sur trois grands penseurs. Hannah Arendt, qui a connu personnellement l'exil, rappelle que défendre les droits de quelqu'un de manière abstraite ne suffit pas : il faut lui donner un statut officiel, une appartenance réelle. Pour les personnes, c'est la citoyenneté. Pour les entreprises, c'est l'emploi.

Emmanuel Kant propose une idée de l'hospitalité comme un devoir d'accueillir temporairement : ne pas traiter l'étranger comme un ennemi, mais plutôt lui permettre de trouver un refuge le temps de se rétablir. Cependant, selon la pensée de Kant, cette hospitalité reste soumise à des conditions, et donc insuffisante selon nous.

C'est Jacques Derrida qui va le plus loin dans cette réflexion (comme souvent). L'hospitalité véritable, dit-il, n'est pas le résultat d'un calcul logique. Elle consiste à ouvrir sa maison à l'autre sans lui demander de réciprocité, en l'accueillant tel qu'il est. Et surtout, elle change autant l'hôte que l'invité : accueillir un lanceur d'alerte, c'est aussi accepter que sa présence puisse perturber les certitudes et les habitudes de l'institution.

Des postes existent déjà

Notre proposition est concrète. De nombreuses écoles de commerce ont un outil qui correspond parfaitement à cette mission : les postes de « Professor of Practice », c'est-à-dire des professionnels. Ces postes, qui existent déjà dans la plupart des grandes institutions (INSEAD, ESSEC, EM Lyon, IESEG en France ; NYU Stern, Wharton, Columbia aux États-Unis ; de nombreuses universités britanniques), ont été créés précisément pour accueillir des professionnels expérimentés qui partagent leurs connaissances avec les étudiants. Ils ne demandent pas forcément d'avoir un doctorat, ni de publications académiques.

Imaginez Athol Williams – ancien associé d'un grand cabinet de conseil international, auteur, conférencier et lanceur d'alerte – comme professeur praticien dans une école de commerce. Il incarnerait, de manière vivante et évidente, les valeurs d'intégrité et de responsabilité que ces institutions affirment enseigner. Tout cela n'est pas une idée abstraite : depuis l'année dernière, il est le directeur académique de l'Oxford Advanced Management and Leadership Programme de la Said Business School. Richard Bowen, le lanceur d'alerte de Citigroup, a suivi un parcours similaire à l'Université du Texas, et Frances Haugen, la lanceuse d'alerte de Facebook, travaille aujourd'hui au Centre sur les médias, la technologie et la démocratie de l'Université McGill.

Lumi 2024.

Des initiatives existent. Il faut maintenant les rendre plus courantes, les considérer comme une politique d'institution et non comme des exceptions dues au hasard ou au courage d'un directeur ou d'une équipe.

Au-delà des apparences

Certains diront que cette idée est trop simple, ou qu'elle aide un système qui ne fonctionne pas bien. D'autres penseront que c'est juste une manière de soigner l'image de l'école – recruter un lanceur d'alerte pour en faire de la publicité. Ces risques existent. Mais dans son livre provocateur Shut down the business school, Martin Parker nous rappelle que si les portes des institutions sont faites pour exclure, elles peuvent aussi s'ouvrir un peu.

La question n'est pas de savoir si les écoles de commerce peuvent changer le monde. La question est plus simple et plus urgente : peuvent-elles, au moins, offrir un refuge concret à ceux qui ont tout risqué pour défendre les valeurs qu'elles prétendent représenter ? Et peut-être pourront-elles, comme le dit Derrida, se laisser transformer par cet accueil. C'est en tout cas ce que nous espérons pour elles.

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas d'actions, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait bénéficier de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

Currently reading at B1 level (Intermédiaire)

Mots clés · key words

expérimenter (expérimentés)
— to experiment
capturer (capture)
— to capture, catch
licenciement
— dismissal, sacking
dérober
— to steal, hide
montre
— watch
appartenance
— membership, belonging
médiatique (médiatiques)
— media
exil
— exile
leadership
— leadership
suivi
— follow-up; consistent, continuous

Testez-vous : 5 questions

Savez-vous y répondre après la lecture ? Vérifiez vos réponses avec la lecture chronométrée.

  1. Quel est le sujet principal de cet article ?
  2. Qu'est-il arrivé à Athol Williams après son témoignage ?
  3. Pourquoi l'article mentionne-t-il les philosophes Hannah Arendt, Emmanuel Kant et Jacques Derrida ?
  4. Dans la phrase « C'est un peu comme signer son arrêt de mort professionnel », que signifie « arrêt de mort professionnel » ?
  5. Quel est le but principal de cet article ?

Continuer la lecture

Article suivant
Dépassements de coûts : au-delà de l’incompétence, bureaucratie et mauvaise foi