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Le dernier scandale à Santé Québec illustre bien pourquoi rien ne change

Le projet SIFA s’ajoute aux nombreux cafouillages informatiques assortis d’immenses dépassements de coûts. Pourquoi n’arrive-t-on pas à appliquer les leçons du passé ?

Par Annie Lecompte, Associate professor, Département des sciences comptables, Université du Québec à Montréal (UQAM) · The Conversation (CC BY-ND 4.0) · Adaptation pédagogique par Easy French News

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Le projet SIFA, pour Santé Québec, s'ajoute à une longue liste de projets informatiques. Ces projets ont causé d'énormes dépassements de coûts, les uns après les autres. Pourquoi n'apprend-on pas mieux des erreurs du passé ?


Le projet SIFA, qui signifie Système d’information en finances et en approvisionnement, a pour but de moderniser les systèmes financiers et d'approvisionnement du réseau de la santé au Québec. Ce projet devait coûter 96 millions de dollars au départ. Cependant, sa facture pourrait finalement dépasser le milliard de dollars.

Ce dépassement de coûts arrive après les révélations concernant SAAQclic. Le projet CASA, lié à SAAQclic, est maintenant estimé à environ 1,1 milliard de dollars. Le problème ne concerne pas seulement le Québec. À Ottawa, les coûts prévus pour le système Cúram sont passés de 1,75 milliard de dollars à 6,6 milliards de dollars depuis 2017. De plus, les coûts futurs pour son fonctionnement restent inconnus.

Ces projets sont différents les uns des autres. Pourtant, ils posent la même question : pourquoi les dépassements de coûts et les difficultés de gestion continuent-ils dans les grands projets informatiques publics ?


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Je suis professeure au Département des sciences comptables de l’UQAM. Je m'intéresse à cette question à travers mes recherches sur l'audit de la gestion publique. J'étudie aussi le rôle des vérificateurs généraux, en particulier sous l'angle de l'éthique, de la gouvernance et de la reddition de comptes.

Des constats qui ne datent pas d’hier

Ces constats ne sont pas nouveaux. Dès 2006, le vérificateur général du Canada avait conclu que plusieurs problèmes des grands projets informatiques persistaient. Pourtant, un cadre de bonnes pratiques avait été mis en place huit ans plus tôt. Près de vingt ans plus tard, le constat est toujours le même.

L'application ArriveCAN, développée pendant la pandémie de Covid-19, en est un exemple récent. En 2024, la vérificatrice générale du Canada a signalé des problèmes dans la conception du projet, sa surveillance et sa reddition de comptes. Elle n'a même pas pu déterminer le coût exact.

Avec SAAQclic en 2025, le Vérificateur général du Québec a fait des constats similaires. La complexité du projet avait été sous-évaluée. De plus, une augmentation des coûts de près de 500 millions de dollars n'avait pas été clairement communiquée aux décideurs.

Nous savons donc depuis longtemps que ces problèmes existent. La vraie question est de savoir pourquoi nous continuons à utiliser des méthodes que nous savons inefficaces.

Biais d’optimisme et pressions politiques

Si les problèmes sont connus depuis longtemps, pourquoi continuent-ils de se répéter ? Une première explication vient de la manière dont les grands projets sont évalués au départ. Les dépassements de coûts ne semblent pas être seulement dus à des événements imprévus. Ils sont fréquents et persistent dans le temps. Par exemple, une étude de 258 projets dans 20 pays a montré que la précision des estimations ne s'était pas améliorée sur une période de 70 ans.

Deux mécanismes aident à comprendre cette persistance. Le biais d'optimisme nous pousse à sous-estimer les coûts, les délais et les risques. À cela s'ajoute la présentation stratégique. C'est une présentation volontairement plus positive d'un projet, faite dans un contexte où il y a des pressions pour obtenir son approbation. Ces deux mécanismes peuvent exister ensemble. Mais les pressions politiques et organisationnelles peuvent prendre plus d'importance quand les enjeux sont élevés.

Une fois le projet lancé, il devient aussi plus difficile de revenir en arrière. C'est le phénomène d'escalade de l'engagement. Les ressources, souvent importantes, déjà investies peuvent encourager la poursuite d'un projet. Cela se produit même si des informations nouvelles devraient amener à le remettre en question.


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Il est donc possible de connaître les erreurs du passé et de les répéter quand même. Les mécanismes qui favorisent leur répétition interviennent au moment de décider d'un projet. Ils interviennent aussi lorsqu'il faudrait accepter de le réexaminer.

Que faudrait-il changer ?

Pour éviter ce genre de piège, une première solution consiste à intervenir avant que le projet ne soit trop avancé. Des chercheurs suggèrent de comparer d'abord l'estimation d'un projet avec les coûts et les résultats de projets similaires. Il ne faut pas partir d'une estimation basée uniquement sur le projet lui-même. Cette vision extérieure permet de mieux prendre en compte le risque réel. Elle aide aussi à réduire l'effet des biais qui influencent les prévisions.

On pourrait aussi vouloir soustraire davantage la gestion des grands projets aux pressions politiques. Pour cela, on donnerait plus d'autonomie aux gestionnaires. Cette idée n'est pas nouvelle. Des chercheurs ont notamment parlé de l'idée de séparation. La séparation entre l'élaboration des politiques et leur mise en œuvre était au cœur de certaines réformes de la gestion publique.

Mais cette séparation a ses limites. Une plus grande autonomie peut clarifier les responsabilités et réduire certaines interventions politiques. Cependant, elle peut aussi diminuer la capacité de contrôle des élus. Elle peut aussi rendre les lignes de responsabilité plus difficiles à suivre.


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La solution n'est donc pas de retirer les politiciens des projets. Il faut plutôt créer une distance suffisante pour permettre une évaluation indépendante. Il ne faut pas faire disparaître la responsabilité politique. Une piste possible serait de soumettre les estimations de coûts, d'échéanciers et de risques des projets les plus importants à une validation indépendante avant leur autorisation.

Ces pistes se retrouvent dans les recommandations issues de l'enquête publique sur le projet CASA. Cette enquête propose notamment d'établir des mandats d'audit interne continus pour les projets majeurs. Elle suggère aussi de limiter la taille des projets pour éviter les très grands mandats. Enfin, elle demande de publier tout dépassement de coût important dès qu'il survient. Il ne s'agirait pas de décider si un projet doit se faire. Il s'agirait plutôt de vérifier la solidité des informations sur lesquelles cette décision repose. La décision resterait donc politique. Mais les hypothèses qui la soutiennent seraient soumises à un regard extérieur.

J'ai travaillé au bureau du vérificateur général de la Ville de Montréal de 2014 à 2019.

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