Les enfants qui travaillent au Sénégal sont-ils seulement des victimes à protéger, ou aussi des personnes capables de faire entendre leur voix ? Dans son livre “Les enfants travailleurs au Sénégal : entre droit international et conceptions locales de l'enfance”, le sociologue Nicolas Mabillard remet en question les idées reçues sur le travail des enfants et analyse les politiques qui cherchent à l'encadrer.
À partir d'enquêtes réalisées auprès d'enfants travailleurs, il explique que la réalité sénégalaise ne correspond pas toujours aux catégories du droit international. Dans cet entretien avec The Conversation Africa, il aborde aussi le rôle peu connu du Mouvement africain des enfants et jeunes travailleurs dans l'évolution des débats internationaux.
Que révèle votre livre sur une forme de mécompréhension concernant le travail des enfants au Sénégal ?
Ce que ce livre explique sur le travail des enfants, et qui est difficile à comprendre, c'est surtout le lien entre la façon dont on devient adulte au Sénégal, dans les milieux populaires des villes, et l'ensemble des droits et des devoirs que ces jeunes exercent. Comment un jeune apprenti ou une petite vendeuse sur un marché de Dakar organise sa vie pour construire son avenir.
Décrire et analyser cette situation, c'est prendre en compte leurs conditions de vie, mais aussi et surtout les relations qu'ils entretiennent avec leur famille et dans leur travail.
Le livre parle de ce que signifie avoir un statut de cadet social, de participer à une tontine au travail et de demander de l'aide en cas de traitement injuste en se tournant vers des personnes de confiance : une grande sœur ou un grand frère, un autre parent, des collègues plus âgés, ou encore le personnel d'une ONG ou d'un service de l'État, comme les “bajenu gox” (marraine), par exemple. Les situations varient selon les cas.
Ce qui rend cette approche particulière, c'est qu'elle se concentre, sans s'y limiter, sur le point de vue des enfants qui ont participé aux enquêtes.
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Pourquoi les normes internationales sont-elles parfois en décalage avec les réalités sénégalaises ?
Le livre suppose qu'il existe un décalage historique partiel entre la façon dont on conçoit l'enfance au Sénégal et les normes de l'ONU. Dans le cadre de l'ONU, c'est l'Organisation internationale du travail (OIT) qui surveille les conventions définissant les politiques concernant le travail des enfants.
Ces conventions fixent, au moins sur le plan juridique, l'âge minimum pour travailler et ce qui est considéré comme un travail léger pour les enfants, notamment dans les pays qui les ont ratifiées comme le Sénégal. Les conventions de l'OIT s'appuient sur la Convention internationale des droits de l'enfant (CIDE) de l'ONU pour définir l'enfance sur le plan du droit international.
En étudiant les négociations historiques entre 1979 et 1989, date à laquelle la CIDE a été adoptée, sur la définition onusienne de l'enfance, le livre montre que certaines idées communes sur l'enfance en dehors des sociétés occidentales ont été peu prises en compte, notamment sur la limite d'âge de l'enfance – moins de dix-huit ans, ou moins que l'âge de la majorité civile.
Quelques voix minoritaires à l'ONU ont souligné la difficulté de définir l'enfance en Afrique de l'Ouest uniquement par un âge fixe. Un représentant sénégalais, Samba Cor Konate, a même joué un rôle important pour expliquer cette position.
Malheureusement, ses arguments n'ont pas eu beaucoup d'impact auprès du comité qui rédigeait la CIDE à l'époque. Ainsi, le gouvernement sénégalais se trouve aujourd'hui dans une situation compliquée : il doit adapter ses politiques de lutte contre le travail des enfants aux conventions de l'OIT qu'il a ratifiées. Cela crée des tensions entre les conceptions locales de l'enfance au Sénégal et les normes onusiennes.
Le livre ne rejette pas les droits des enfants, la CIDE ou l'OIT, mais il montre ce que ces normes ne prennent pas en compte et pourquoi.
La définition de ce qu'est être un enfant diffère-t-elle, selon vous, entre l'Afrique de l'Ouest, et plus particulièrement ici au Sénégal, et les pays du Nord, par exemple en Europe ?
Oui, en partie. Au Sénégal, on fait souvent une grande différence selon les groupes d'âges. Les enfants wolofs apprennent à se reconnaître comme mag (aîné), rakk (cadet) et nawle (égal) par rapport aux autres enfants et aux adultes. On attend d'eux qu'ils adoptent un comportement adapté en fonction de ces hiérarchies qui évoluent.
Par exemple, quand on reçoit des invités, les enfants qui vivent dans la maison doivent montrer leur respect en proposant un siège aux adultes et en s'asseyant seulement après eux.
Dans certaines régions, les classes d'âge jouent un rôle important pour attribuer des droits et des devoirs réciproques, sans que ces catégories soient figées. Ces classifications ne sont pas aussi marquées en Europe, même s'il n'existe pas non plus un seul modèle d'enfance, ni au Sénégal ni en Europe.
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En quoi les enfants travailleurs sont-ils aussi des acteurs de leur propre destin ?
En créant ou en participant à des associations et des groupes qui visent à améliorer leurs conditions de vie et à changer la façon dont le travail des enfants est perçu par les institutions de l'ONU.
C'est un des thèmes principaux du livre : la campagne historique du Mouvement africain des enfants et jeunes travailleurs (MAEJT) – un réseau d'associations d'enfants et jeunes travailleurs issus de 28 pays africains – et de ses partenaires pour modifier certaines normes de l'ONU sur le travail des enfants.
Ce mouvement, né de la collaboration entre des enfants travailleurs de plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest et l'ONG internationale ENDA Jeunesse Action, bien connue au Sénégal, a plus de trente ans d'existence.
Pour celles et ceux qui pensent que les enfants qui travaillent en Afrique ont toujours besoin d'être sauvés, l'histoire du MAEJT est très révélatrice. Elle montre à quel point cette idée est éloignée de la réalité.
Jusqu'en 1998, au moment où l'OIT discutait de la convention 182 sur les pires formes de travail des enfants, le MAEJT a mené un combat important pour faire reconnaître la place du travail des enfants dans les pays d'Afrique et d'Amérique latine.
L'OIT, avec son programme appelé International Programme on the Elimination of Child Labour (programme international pour l'élimination du travail des enfants et du travail forcé) – aujourd'hui appelé IPEC+ – menait une campagne pour supprimer complètement le travail des enfants dans le monde. Sa proposition était d'intégrer les enfants dans des formations scolaires.
Cette position radicale, qui est souvent acceptée sans discussion, ne correspond pas toujours au contexte de nombreux pays africains. Au Sénégal, en 2022, par exemple, le taux de scolarisation au primaire était d'environ 60 % des enfants, un chiffre encore plus bas à l'époque de ces débats. Cela signifie concrètement que beaucoup d'enfants vont peu, ou pas du tout, à l'école obligatoire.
Ils et elles trouvent leur place dans la société sénégalaise par l'apprentissage, des formations pratiques au travail, ou d'autres moyens.
Or, ces filières très utilisées dans le pays ne sont pas, ou peu, contrôlées par l'État. Elles reposent surtout sur des réseaux de connaissances et de confiance. Les enfants qui travaillent ne sont pas contre l'école, mais ils doivent d'abord travailler pour survivre.
Le MAEJT a été l'un des premiers mouvements dans le monde à faire participer des membres enfants, très engagés et bien formés, aux conférences organisées par l'OIT et l'ONU sur le travail des enfants. L'une des demandes principales du mouvement, analysée dans le livre, est de combiner travail et formations scolaires plutôt que de les opposer, par exemple avec des cours du soir.
Le livre explique comment cette demande a été reçue par l'OIT et, jusqu'en 2002, par l'ONU (combiner travail et formations scolaires). Le MAEJT a réussi à faire participer des enfants à des conférences internationales sur le travail des enfants et à leur donner une place importante dans la mise en place des projets d'aide qui les concernent.
C'est un exemple bien documenté de voix africaines qui parviennent jusqu'aux délégations des pays membres de l'ONU pour changer la perception et la définition du travail des enfants. L'idée reçue selon laquelle les droits viennent des institutions onusiennes et descendent vers les populations concernées trouve ici un contre-exemple.
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Quel regard votre livre invite-t-il à changer sur le travail des enfants ?
Le regard qui considère les enfants travailleurs uniquement comme des victimes. C'est un livre qui devrait idéalement être lu par des responsables, au Sénégal comme à l'ONU, qui veulent comprendre ce qu'est le travail des enfants aujourd'hui et qui ne craignent pas les opinions critiques.
C'est un livre qui, au-delà des sociologues et des spécialistes du droit international, cherche à faire évoluer le point de vue de celles et ceux qui établissent ou appliquent les conventions de l'OIT sur le travail des enfants.
Nicolas Mabillard a reçu un financement de la Fondation nationale suisse pour la science (FNS) pour ses recherches menant à l'écriture de ce livre.