Science
11 min read
Difficulty

Ce que l’on sait de « Tapinoma magnum », la fourmi noire et brillante qui envahit l’Europe

La fourmi noire « Tapinoma magnum », dont l’invasion en Europe aurait été facilitée par le changement climatique, inquiète. Voici comment l’identifier et comment bien réagir si vous suspectez sa présence.

💡 Tip: Click any word to see its translation

Une fourmi _T. magnum_ observée en train de s'occuper de pucerons en Corse. Rumsais Blatrix/CEFE, CNRS, Fourni par l'auteur

De nombreux endroits en Europe ont été envahis par la fourmi noire « Tapinoma magnum ». Bien qu'elles ne représentent pas un danger immédiat pour la santé, les grandes quantités de fourmis dans chaque colonie peuvent causer de sérieux problèmes dans les villes, les zones agricoles et même dans la nature. Pour essayer de contrôler cette invasion, les scientifiques travaillent activement aujourd'hui pour mieux la décrire, comprendre ses effets et trouver des moyens de réduire les dégâts.


Une invasion biologique se produit quand des animaux, des plantes ou des microbes apparaissent et se multiplient dans un endroit où ils ne vivaient pas à l'origine. La plupart des espèces qui envahissent un nouveau territoire perturbent l'environnement en rivalisant avec les espèces locales et en modifiant les lieux où elles vivent. Elles représentent un coût financier de plus en plus élevé pour les êtres humains et une menace pour la variété des espèces vivantes.

Parmi ces espèces, les fourmis sont particulièrement importantes. Jusqu'à présent, l'Europe et la France n'avaient pas trop été touchées, même si la fourmi d'Argentine Linepithema humile était présente sur le littoral méditerranéen, ou Lasius neglectus dans toute l'Europe. Cependant, des nouvelles récentes font craindre l'arrivée de la fourmi de feu rouge (Solenopsis invicta), qui a été vue en Sicile, et de la fourmi électrique (Wasmannia auropunctata), repérée deux fois dans le Var. Ces deux espèces ont déjà causé de graves problèmes à l'agriculture, aux personnes et à la biodiversité partout où elles sont arrivées.

Mais c'est une autre espèce qui attire l'attention en Europe de l'Ouest en ce moment : Tapinoma magnum. On a découvert beaucoup de colonies envahissantes avec d'énormes groupes de fourmis qui causent d'importants dégâts. Il est maintenant urgent de comprendre ses caractéristiques, ses conséquences, l'état de la recherche en France, et de chercher des solutions pour limiter les dommages.


À lire aussi : Restaurer la nature, un travail de fourmis ?


La découverte de supercolonies

En 2011, des chercheurs et des experts de la nature ont trouvé en France, en Allemagne et en Italie des fourmis du genre Tapinoma (abrégé en T.) qui se sont avérées être très envahissantes. Un groupe de travail européen s'est rapidement formé, avec des équipes à Görlitz (Allemagne, B. Seifert), Rome (Italie, D. d’Eustacchio), Jaen (Espagne, P. Lorite) et Lyon (France, B. Kaufmann).

À cette époque, une seule espèce de ce genre, T. nigerrimum, qui est assez grande comparée aux autres espèces du genre (2 à 5 millimètres), était connue en Europe méditerranéenne et dans le nord-ouest de l'Afrique. Cependant, les études scientifiques ne mentionnaient pas qu'elle était envahissante. Pourtant, sur le terrain, les colonies observées étaient composées de nombreux nids connectés par des chemins constamment utilisés par les ouvrières. Ce réseau étendu pouvait couvrir plusieurs hectares, formant ce que l'on appelle des supercolonies, qui sont très envahissantes.

En 2017, une étude combinant une observation détaillée de leur apparence et leur génétique a montré que T. nigerrimum représentait en réalité au moins quatre espèces différentes : T. nigerrimum, T darioi, T. ibericum et T. magnum.

Ces trois dernières espèces sont des supercoloniales et envahissantes en Europe. La plus répandue, de loin, est T. magnum. En 2024, une cinquième espèce a été ajoutée, T. hispanicum, qui regroupe des populations espagnoles de T. nigerrimum (qui n'est pas envahissante).


À lire aussi : BD : « La guerre des fourmis » (épisode 1)


Des origines différentes

D'après ce que nous savons de ces fourmis envahissantes, T. darioi est originaire de Catalogne et probablement du Languedoc, tandis que T. ibericum vient probablement du reste de l'Espagne.

Pour T. magnum, la situation est plus complexe. Ses zones d'origine possibles incluent les pays du Maghreb (Maroc, Algérie et Tunisie) et toute la péninsule italienne, s'étendant peut-être jusqu'à la Côte d'Azur en France.

Cependant, les analyses génétiques montrent que la grande majorité des populations introduites dans les régions européennes hors Méditerranée proviennent du sud de l'Italie, particulièrement de Sicile, de Calabre et des Pouilles. Seules quelques rares populations ont pu être liées au Maghreb. En ce qui concerne la Corse, les populations semblent venir du sud de l'Italie, avec peut-être quelques apports mineurs d'Algérie.

Des colonies s'étendant sur 20 hectares

T. magnum et ses espèces voisines envahissantes forment des supercolonies : leurs nids, nombreux et reliés par des chemins actifs, peuvent contenir plusieurs reines. Construits en accumulant de la terre pour créer des « solariums » exposés au soleil, ou placés dans des endroits chauds, ces nids favorisent le développement des larves. Les mâles et les futures reines sont produits au printemps (entre mars et mai), et les ouvrières plus tard au printemps et en automne.

La supercolonie est un système qui évolue, ses limites s'agrandissant ou se réduisant selon la température, l'humidité et les ressources disponibles. Elle peut parfois couvrir plus de 20 hectares, sauf si le paysage (routes, rivières, forêts) limite son expansion. Les Tapinoma envahissantes ont une alimentation variée, mais elles dépendent beaucoup de la récolte du miellat produit par les pucerons, surtout ceux qui se trouvent sur les racines.

Quand ces fourmis ont été signalées pour la première fois hors de la région méditerranéenne, le commerce des oliviers centenaires d'Italie et d'Espagne a rapidement été suspecté d'être la principale cause de la propagation des populations envahissantes. Cette idée a été confirmée par des recherches menées avec des vendeurs de plantes à Montpellier et à Lyon. Elles ont montré qu'une bonne partie de ces vendeurs avaient une ou plusieurs espèces de Tapinoma envahissantes, souvent venues de différentes régions d'origine.

Cependant, des observations récentes suggèrent d'autres moyens de transport possibles : les voitures dans lesquelles les fourmis pourraient monter pendant la journée pour trouver de la chaleur, le transport de déchets végétaux, le déplacement de plantes décoratives pour des événements, ou encore le transport d'éléments préfabriqués.

Noires, brillantes et très rapides

Les Tapinoma envahissantes sont faciles à reconnaître sur le terrain : ce sont des fourmis noires, brillantes, qui se déplacent très vite. Les ouvrières d'une même colonie ont des tailles différentes, allant de 2 mm à 5 mm.

Voici une ouvrière de T. magnum vue de face. On voit bien l'encoche sur sa tête, juste au-dessus de ses mandibules, et les nombreux poils le long de cette encoche. Toutes les Tapinoma du groupe nigerrimum ont ces deux caractéristiques, contrairement aux petites espèces de Tapinoma présentes dans tout le pays qui ne sont pas envahissantes. Axel Bourdonné (CBGP, INRAE), Fourni par l'auteur

Quand on les écrase, elles dégagent une odeur particulière, que les anciens auteurs décrivaient comme rappelant le beurre rance. Mais ce signe ne suffit pas. T. nigerrimum, qui est une espèce locale et sans problème, a les mêmes caractéristiques. D'autres espèces plus petites comme (T. erraticum, T. subboreale, T. madeirense) ont la même odeur.

Pour être sûr qu'il s'agit bien d'une Tapinoma envahissante, il faut pouvoir observer plusieurs nids reliés par des traces de fourmis.

Distinguer les trois espèces envahissantes demande des outils plus sophistiqués, comme des analyses génétiques, chimiques ou des techniques d'imagerie utilisées dans nos laboratoires.

Dégâts dans les villes et les zones agricoles

Il est important de savoir d'abord que les Tapinoma, bien qu'agaçantes, ne représentent pas un danger connu pour la santé, sauf pour les très jeunes enfants en contact direct avec des nids très peuplés.

Cependant, les Tapinoma envahissantes causent des dégâts dans les milieux naturels, les zones urbaines et les régions agricoles. Leurs effets négatifs, directs ou indirects, sur la diversité des espèces vivantes n'ont pas encore été mesurés, mais ils sont probablement importants.

Cette photo montre l'état du sol dans une serre de maraîchage où des Tapinoma magnum ont construit leurs nids. Félix Biolley (agriculteur à Taulignan, Drôme), Fourni par l'auteur

Dans les cultures de légumes et les potagers des particuliers, ces fourmis déplacent de grandes quantités de terre, exposant les racines ou enterrant les tiges. Elles coupent les feuilles et les tiges, élèvent beaucoup de pucerons et attaquent certains légumes. Les pertes pour les exploitations peuvent être considérables, surtout dans les serres. Par exemple, dans la Drôme, un maraîcher bio a vu son chiffre d'affaires réduit des deux tiers à cause de ces fourmis.

Pour les entreprises, la présence massive de ces fourmis dans des objets fabriqués et exportés peut entraîner leur rejet ou leur retour à l'expéditeur. Dans les restaurants, elles peuvent contaminer les cuisines ou faire fuir les clients des terrasses. Les services d'espaces verts remarquent un impact sur la fréquentation des parcs les plus touchés, sur l'utilisation des jardins partagés à Lyon et sur les serres de production à Grenoble.

Nous prévoyons que ces espèces vont se propager rapidement dans tout le pays et que leurs impacts vont augmenter. Contrairement à d'autres espèces envahissantes comme la fourmi d'Argentine et Lasius neglectus, les Tapinoma ont été introduites depuis plusieurs régions et à de nombreuses reprises. Elles ont donc une grande diversité génétique, ce qui leur donne une capacité d'adaptation très importante. Leur aptitude à s'installer partout dans le pays est fortement renforcée par le changement climatique.

Plusieurs groupes de recherche, dont nous faisons partie, travaillent activement pour mieux comprendre ces espèces et proposer des méthodes de lutte. Nous collaborons en réseau avec les professionnels du terrain, les associations et les collectivités locales. Dans nos laboratoires à Lyon (B. Kaufmann), Avignon (IMBE), Montpellier (CEFE, CBGP) et Tours (IRBI), nous étudions leurs modes de déplacement et de multiplication, leur génétique, leur mode de vie, et nous développons des méthodes de lutte. Nos recherches devraient aboutir à la création d'une stratégie et d'outils de lutte dans les deux prochaines années.

Que faire si vous pensez qu'il y a une invasion chez vous ?

Pour les particuliers qui suspectent la présence de Tapinoma, voici quelques conseils :

  • Tout d'abord, il faut s'assurer qu'il s'agit bien d'une Tapinoma envahissante. Il faut ensuite faire identifier l'espèce par un expert en contactant le projet FIVALO pour la région Centre ou Bernard Kaufmann pour le reste du territoire. C'est très important pour ne pas nuire aux espèces de fourmis locales, qui sont la première protection contre l'invasion. C'est particulièrement le cas dans la moitié sud de la France, où l'espèce locale T. nigerrimum est présente.

  • Ensuite, parlez-en à vos voisins pour savoir s'ils sont également touchés et pour pouvoir agir ensemble plus tard,

  • puis informez votre mairie ou votre communauté de communes par une lettre signée par tous les résidents concernés.

Ensuite, commencez la lutte. Il est inutile de contacter des entreprises de désinsectisation, sauf si l'invasion est limitée à une ou deux maisons ou jardins. Suivez plutôt trois principes simples.

  • Le premier consiste à chercher les nids (au printemps et en automne). Ils peuvent se trouver dans le sol, dans des objets du jardin (tas de compost sec, pots de fleurs, jardinières, sous des tuiles, des dalles, des pierres, du métal, des bâches de jardinage) ou près de la maison (escaliers, chaufferie, buanderie, combles).

  • Le deuxième est de les détruire si possible en les inondant avec de l'eau très chaude (60 °C) ou de grandes quantités d'eau d'arrosage (dans ce cas, renouvelez souvent). Si ce n'est pas possible, dérangez-les physiquement avec une bêche et retirez les endroits qui leur sont favorables.

  • Le troisième est d'attirer les fourmis dans des nids « pièges » improvisés. Tous les objets du jardin mentionnés précédemment peuvent servir de piège. En effet, au printemps, les fourmis élèvent leurs futures reines qui ont besoin de chaleur et donc de soleil. C'est le moment de les éliminer pour réduire le nombre de reproducteurs pour la saison suivante.

Pour les entreprises, les professionnels et les collectivités : les méthodes décrites ci-dessus demandent trop de main-d'œuvre pour être viables. Il n'existe donc pas de solution toute prête pour le moment. C'est pourquoi il faut mettre l'accent sur la prévention, en particulier pour les services des espaces verts ou les paysagistes.

Les précautions les plus importantes consistent à vérifier si les fourmis ne sont pas présentes dans les espaces verts, les bâtiments ou les déchetteries du territoire ou de l'entreprise. Il faut inspecter les plantes choisies pour les espaces verts ou l'aménagement intérieur. Il faut surveiller le transport des déchets verts ou du compost. Et il faut limiter la présence des fourmis sur les parkings où elles pourraient monter dans les véhicules. N'hésitez pas à contacter les laboratoires pour demander des conseils.

Bernard Kaufmann a reçu des financements de l'ANR. Il donne des conseils à la ville de Lyon concernant les fourmis invasives.

Alan Vergnes a reçu des financements de l'ANR, du CNRS, de la région Occitanie, de la ville et de la métropole de Montpellier pour financer ses recherches sur les fourmis invasives. Il conseille la ville et la métropole de Montpellier sur les fourmis invasives et proliférantes.

Giovanny Destour et Marion Javal ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, et ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article. Ils n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

Currently reading at B1 level (Intermédiaire)

Mots clés · key words

viable (viables)
— viable, workable
inonder (inondant)
— to flood
résident (résidents)
— foreign national, foreign resident
connecter (connectés)
— to connect, go on-line
poil (poils)
— hair, bristle
multiplication
— multiplication
improviser (improvisés)
— to improvise
récolte
— harvest, crop
contacter (contactant)
— to contact, get in touch with
reçu
— receipt, accepted

Testez-vous : 5 questions

Savez-vous y répondre après la lecture ? Vérifiez vos réponses avec la lecture chronométrée.

  1. Quel est le sujet principal de cet article ?
  2. Comment les scientifiques ont-ils découvert que Tapinoma nigerrimum représentait en réalité plusieurs espèces ?
  3. Pourquoi est-il important de bien identifier l'espèce de fourmi avant d'agir ?
  4. Dans le texte, que signifie l'expression « causer de sérieux problèmes » ?
  5. Quel est le but principal de cet article ?

Continuer la lecture

Article suivant
L'obésité active un mécanisme qui altère la relaxation du cœur