L’être humain s’est placé au-dessus des autres animaux. Comment pouvons-nous changer notre relation avec eux pour arrêter de les dominer et vivre ensemble et coopérer ?
Chaque année, des milliards d'animaux sont élevés, transportés et tués pour satisfaire les besoins alimentaires, scientifiques ou industriels des humains. Cette utilisation intensive des êtres vivants soulève deux questions importantes. D'abord, une question d'éthique, car elle cause de la souffrance et la mort d'êtres sensibles. Ensuite, une question d'environnement et de santé : la déforestation pour l'élevage, la pollution qui en résulte et le contact plus fréquent entre espèces perturbent l'équilibre des écosystèmes et favorisent l'apparition de maladies.
Le concept de One Health (une seule santé) et la crise du Covid-19 nous rappellent que la santé humaine dépend fortement de celle des animaux et des écosystèmes. Ces crises ne sont pas séparées. Elles montrent que nous avons le même rapport au vivant, basé sur l'exploitation et une distance physique et émotionnelle. Pour changer ce rapport, il est essentiel de le comprendre.
Une domination ancienne : le spécisme et la colonisation
Les études sur le comportement des animaux (éthologie) ont beaucoup changé notre façon de les voir. Beaucoup d'espèces montrent des émotions, savent apprendre, coopèrent et ont des relations sociales compliquées. Chez certains singes, mais aussi chez les éléphants, les oiseaux corvidés ou les cétacés, on observe des comportements qui suggèrent une forme de conscience, d'empathie, de culture et de deuil.
Pourquoi continuons-nous à exploiter les animaux à grande échelle, malgré ces découvertes ? Une partie de la réponse vient de notre héritage culturel. Les sociétés occidentales modernes se sont construites en séparant l'être humain du reste du vivant, et en plaçant l'homme au sommet de cette hiérarchie.
Le concept de « spécisme », créé par Richard Ryder en 1970, décrit cette discrimination basée sur l'espèce. Il nous pousse à penser que les intérêts des humains sont toujours plus importants que ceux des autres êtres qui souffrent autant. Ce mécanisme ressemble au racisme ou au sexisme : il utilise une différence pour justifier la domination.
Le spécisme décrit surtout une attitude morale, une façon de penser et d'évaluer les intérêts des différentes espèces. Le concept de « colonisation animale », que j'explique dans mon livre Décoloniser notre rapport aux animaux (Odile Jacob, 2026), va plus loin. Il désigne les structures concrètes qui maintiennent cette domination.
Alors que le spécisme s'intéresse aux idées, la colonisation animale pointe les systèmes (institutionnels, économiques, culturels) qui les rendent réels : les animaux sont possédés, contrôlés, transformés en ressources économiques et symboliques. La loi les protège en partie car ils sont sensibles, mais les considère toujours comme des biens. L'économie en fait des marchandises et cache souvent les mauvais traitements qu'ils subissent. Ces aspects se renforcent mutuellement et maintiennent un système de domination qui ne se limite pas aux idées, mais s'exprime dans les actions, les lois et les rapports de pouvoir.
D'autres façons de voir le vivant
Cette façon de penser n'est pourtant pas la seule. De nombreuses sociétés hors d'Occident, comme les Achuar d'Amazonie, les aborigènes d'Australie ou les Japonais, ont une vision différente des relations entre humains et non-humains. Au lieu de séparer radicalement les êtres, elles soulignent les liens, les dépendances et les relations.
Les travaux en anthropologie, notamment ceux de Philippe Descola (Les Lances du crépuscule, 1993) ou de Bruno Latour (Enquête sur les modes d’existence, 2012), ont montré qu'il existe différentes « ontologies », c'est-à-dire différentes manières de définir ce qui existe et comment les êtres sont connectés. Ces sociétés ou groupes ethniques sont, par exemple, animistes et pensent que les animaux ont une vie intérieure – c'est-à-dire des intentions, des émotions, des perceptions et une personnalité propre, comme nous le pensons pour les humains – ou les considèrent comme des partenaires dans un réseau de relations.
Sans idéaliser ces points de vue, ils nous donnent des pistes pour dépasser une vision purement utilitaire du vivant. Ils nous invitent à penser une vie ensemble basée non sur la domination, mais sur l'échange et l'attention aux liens qui nous unissent.
Changer nos actions de tous les jours
Pour changer notre rapport aux animaux, il faut d'abord modifier nos habitudes quotidiennes. L'alimentation est un point clé : manger moins de produits animaux permet de réduire à la fois la souffrance des animaux et l'impact sur l'environnement.
Il faut aussi repenser la manière dont nous partageons les espaces. L'urbanisation a longtemps mis de côté les autres espèces. Une approche « zooinclusive », proposée par la chercheuse Émilie Dardenne, suggère au contraire d'inclure leurs besoins dans la conception des villes : favoriser la présence d'oiseaux, d'insectes ou de petits mammifères, créer des passages pour la faune ou adapter les bâtiments pour accueillir d'autres formes de vie.
Cette approche se concrétise déjà. Certaines villes européennes, comme Vienne, Bruxelles ou Londres, ont intégré des nichoirs et des abris pour chauves-souris dans les façades de bâtiments rénovés. D'autres ont construit des passages sous les routes pour permettre aux mammifères sauvages de se déplacer, ou ont gardé des toits végétalisés pour aider les insectes pollinisateurs. À Singapour, la politique des « corridors verts » vise à relier des zones naturelles au sein de la ville. En France, la trame verte et bleue, prévue par la loi, est une tentative d'intégrer ces continuités écologiques à l'échelle du pays.
Ces changements ne dépendent pas seulement des choix individuels, mais aussi des décisions collectives concernant l'urbanisme et les politiques publiques.
Repenser la protection des animaux sauvages
La protection des animaux sauvages est souvent gérée comme un contrôle : il faut réguler, surveiller, parfois éliminer certaines populations considérées comme problématiques. Les animaux carnivores sont particulièrement ciblés. En France, le loup crée des tensions entre les éleveurs et les défenseurs de la nature depuis son retour naturel dans les Alpes dans les années 1990. En Afrique, le lion provoque des conflits similaires : quand il attaque le bétail des communautés rurales, il est vu comme une menace directe pour leur survie économique, ce qui entraîne des empoisonnements ou des abattages, parfois acceptés ou même encouragés par les autorités locales.
Les grands herbivores ne sont pas épargnés : en Afrique australe et orientale, les éléphants, dont les populations ont augmenté dans certaines zones protégées, détruisent beaucoup de cultures, écrasent des maisons et tuent des humains. Ces conflits entre humains et éléphants poussent les communautés à demander des abattages, voire à accepter le braconnage comme seule réponse à une menace qu'elles jugent vitale. Le braconnage lui-même, souvent présenté comme un simple crime, est parfois alimenté par cette colère locale, même s'il est aussi organisé par des réseaux internationaux avec des enjeux économiques importants. Cette approche de gestion continue, sous d'autres formes, une relation de domination du vivant, ce que l'historien Guillaume Blanc appelle un nouveau colonialisme vert : des décisions prises de l'extérieur, au nom de la nature, sans prendre en compte la vie réelle des populations locales.
Décoloniser la conservation signifie reconnaître davantage l'autonomie des animaux, leur « souveraineté sauvage », comme l'expliquent les philosophes Donaldson et Kymlicka, et respecter leurs habitats. Il faut passer d'une logique de contrôle à une logique de coexistence, en cherchant des solutions pour équilibrer les intérêts humains et non humains. Des projets sur le terrain, comme le projet Cibel dans la forêt du bassin du Congo, montrent qu'il est possible de concilier les activités humaines et la présence de la faune sauvage, à condition d'accepter la complexité de ces relations.
Repenser les sciences
La science elle-même est concernée par ces questions. Les animaux y sont souvent considérés comme des objets d'étude ou des modèles pour des expériences. Prendre en compte leur « agentivité animale », c'est-à-dire leur capacité à agir et à influencer les situations, nous oblige à repenser les méthodes de recherche pour favoriser la coopération entre humains et non-humains, plutôt que de faire souffrir les animaux.
En primatologie, par exemple, certaines approches visent à réduire les contraintes imposées aux animaux et à mieux observer leurs comportements naturels. L'éthologue Tetsuro Matsuzawa a lancé cette approche d'« observation participante », qui est une collaboration entre humains et animaux. Plus largement, le développement de méthodes alternatives permet de réduire le recours à l'expérimentation animale. Décoloniser les sciences ne veut pas dire arrêter la recherche, mais questionner ses bases et les raisons pour lesquelles on utilise des animaux.
L'expérimentation animale est un point de conflit important. Si certains travaux sont justifiés par des questions de santé, d'autres semblent discutables vu la souffrance infligée. Des outils comme le « cube de Bateson » permettent d'évaluer les recherches en fonction de leurs bénéfices attendus, de leur chance de succès et des dommages causés aux animaux. Mais en pratique, la réflexion éthique reste souvent limitée. Décoloniser l'expérimentation demande de renforcer ces exigences, de développer des alternatives et de questionner la légitimité même de certaines recherches.
Vers une coexistence
Décoloniser notre rapport aux animaux, c'est finalement changer profondément notre façon de vivre dans le monde. Il ne s'agit pas de ne plus avoir de relation avec eux, mais de sortir d'une logique de domination pour aller vers des formes de coexistence et de coopération, ce que l'on appelle le « capital animal ». Les animaux ne sont plus seulement des matériaux pour manger ou s'habiller, mais ils sont des aides sociales, des transmetteurs culturels (ils nous donnent des informations sur notre environnement) et des gestionnaires d'écosystèmes (ils nous aident à gérer nos écosystèmes).
Ce changement est à la fois éthique, écologique et politique. Il faut reconnaître que les humains ne sont pas en dehors du vivant, mais en font partie. Dans un contexte de crises multiples, repenser nos relations avec les autres espèces n'est pas un luxe, mais une nécessité pour la survie de tous, y compris de l'humanité.
Cédric Sueur est l'auteur du livre « Décoloniser notre rapport aux animaux » publié aux Éditions Odile Jacob, mentionné dans cet article.