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Donald Trump incarne le « théorème du dictateur » du prix Nobel d’économie Kenneth Arrow

Comment concevoir un système de vote respectant les préférences de chacun et la justice ? Pour l’économiste Kenneth Arrow, la solution peut se trouver entre les mains d’un dictateur. Paradoxal, non ?

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Donald Trump pourrait-il être le président utilitariste qui cherche le plus grand bonheur pour le plus grand nombre aux États-Unis ? AntonWatman/Shutterstock

Kenneth Arrow, un économiste, a reçu le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel en 1972. Par son théorème d’impossibilité, aussi appelé « théorème du dictateur », il montre qu’il est impossible de créer un système de vote (ou de décision collective) parfait qui respecte les préférences de chacun et la justice, sauf si une seule personne impose ses choix à tout le monde. Est-ce une illustration de la démocratie américaine à l’époque de Donald Trump ?


Dans ce qu'il reste des démocraties libérales dans le monde, les opinions publiques sont choquées par la politique menée par Donald Trump depuis la Maison-Blanche et Mar-a-Lago. Le président de la plus ancienne démocratie du monde semble suivre uniquement ses préférences du moment, et seul un rapport de force défavorable semble pouvoir l'arrêter.

La surprise et la peur causées par cette politique imprévisible s'expliquent en grande partie par le fait que le processus d'élection démocratique a été respecté. Le président exerce son second mandat en toute légalité ; il n'est pas arrivé au pouvoir par la force.

Comment comprendre que les électeurs d'une des nations les plus riches et prospères, mais aussi parmi les plus instruites au monde, aient confié leur pouvoir à un homme qui bafoue aujourd'hui les principes sur lesquels repose ce pouvoir du peuple américain ? Comment nommer et expliquer le phénomène que représente Donald Trump, qui menace aussi d'autres démocraties, y compris en Europe ?

Un rappel sur l'économie avec le théorème du dictateur de Kenneth Arrow, chercheur qui a reçu le Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel en 1972.

Démocratie illibérale

Pour décrire ce phénomène, on utilise souvent le terme d'illibéralisme, ou on parle de « démocratie illibérale ». Cette expression vient du politologue américain Fareed Zakaria, et elle est reprise par Viktor Orban et ses partisans, dont Donald Trump fait partie.

Pendant plus d'un siècle, la démocratie a été associée au libéralisme politique : élections libres, séparation des pouvoirs, liberté d'expression, etc. C'est ce que le philosophe Bernard Manin appelle le constitutionnalisme libéral. Ce qui nous frappe aujourd'hui, c'est que la démocratie et le constitutionnalisme libéral peuvent être différents.

La démocratie ne garantit pas les avantages du libéralisme politique. Elle peut même aller à l'encontre de ces avantages en remettant en question l'indépendance de la justice, en affaiblissant les contre-pouvoirs, ou en limitant les libertés universitaires et celles de la presse.

Capitalisme, utilitarisme et démocratie

Kenneth Arrow (1921-2017) Wikimedia commons

Ce qui manque dans cette analyse, c'est le rôle de l'économie. Pour comprendre le phénomène Donald Trump et ceux qui lui ressemblent, il faut combiner l'éthique utilitariste qui guide nos dirigeants, l'économie capitaliste qui cherche à enrichir, et la démocratie qui, dans son sens le plus simple, est une méthode pour choisir les dirigeants politiques.

Capitalisme, utilitarisme et démocratie, voici la devise de cet ordre qui a été encouragé après la Seconde Guerre mondiale.

Le capitalisme, avec son économie de marché, promettait la prospérité pour tous, comme le rappelle Edmund Phelps, lauréat 2006 du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel. L'utilitarisme mettait en avant le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. « Les actions sont bonnes ou mauvaises si elles contribuent à augmenter le bonheur, ou à produire le contraire du bonheur », explique John Stuart Mill en 1863. La démocratie proposait des règles justes et logiques pour choisir les dirigeants qui mèneraient cette politique utilitariste tout en respectant la diversité des préférences.

Les sciences économiques et politiques, qui se sont séparées au cours du vingtième siècle (on parlait d'économie politique depuis le XVIIe siècle), ont développé des discours et des idées théoriques pour promouvoir cette organisation de la société apparue dans les années 1950.

Théorème du dictateur

Avec la domination du modèle américain sur le « monde libre », qui a servi de base à l'idéal européen, l'économiste Kenneth Arrow a formulé son théorème d’impossibilité en 1951. L'éthique utilitariste, qui vise le bien-être maximal, ne peut pas être la base morale du capitalisme ni l'objectif d'une politique démocratique. Il a alerté les économistes et les politologues sur les illusions d'un tel projet.


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Le paradoxe de Kenneth Arrow : il est impossible d'avoir une méthode collective pour organiser la répartition (ou la production) des richesses au niveau politique qui respecte les préférences de chaque individu.

L'autre face de ce théorème d'impossibilité est un théorème d'existence, aussi connu sous le nom de « théorème du dictateur ». Une telle méthode n'est possible que si les préférences d'un dictateur s'imposent dans le choix collectif, peu importe les préférences des autres. Une autre possibilité est que ce choix soit imposé par la tradition ou par l'unanimité autour d'une idée fixe (la domination, selon la démonstration de Kenneth Arrow).

Bien-être imposé ou dictatorial

Ce théorème est très critique envers l'ambition politique et économique que les États-Unis ont promue dans le monde libre. Pour citer Kenneth Arrow, « le mécanisme du marché ne peut pas aboutir à un choix rationnel » et « l'idée de la souveraineté de l'électeur est incompatible avec celle de la rationalité collective ». Il résume sa découverte à la fin de son livre par ces mots :

« La seule fonction de bien-être collectif possible est soit imposée, soit dictatoriale. »

À partir de 1963, Kenneth Arrow a préféré parler de constitution pour désigner « le processus de création d'un ordre collectif ou d'une fonction de choix à partir des ordres individuels », plutôt que de fonction de bien-être collectif.

Ce à quoi nous assistons aujourd'hui avec le trumpisme, c'est la démonstration et la confirmation du paradoxe de Kenneth Arrow. Les règles démocratiques d'une élection libre ont été respectées et ont porté Donald Trump au pouvoir. Une fois en charge, il fait passer ses préférences personnelles pour celles de la collectivité. Il impose ses idées sur l'immigration, le commerce international ou l'environnement, sans tenir compte des préférences des électeurs américains et de nombreux citoyens du monde.

Se protéger du despotisme

Bien sûr, certains électeurs de Trump lui restent fidèles et peuvent penser que leurs préférences personnelles sont prises en compte. La campagne électorale et les réseaux sociaux ont permis au président des États-Unis d'imposer ses propres préférences comme étant celles de son électorat. Une partie de cet électorat réalise qu'il a été trompé. Les citoyens américains sont poussés à se concentrer sur leurs intérêts privés, sur l'amélioration de leur situation matérielle, en dehors de la politique. Pendant ce temps, le dirigeant peut imposer ses choix auxquels tout le monde doit se soumettre.

Après les travaux de Kenneth Arrow, les économistes et les philosophes politiques ont abandonné la question essentielle qu'il pose : le capitalisme et la démocratie libérale ne peuvent pas être associés sur la base de l'éthique utilitariste, qui fait de la maximisation du bonheur l'objectif de toute politique. Cette idée du bonheur, une idée nouvelle selon le révolutionnaire français Saint-Just, ne peut pas à elle seule intégrer les choix rationnels des individus dans une fonction de bien-être collectif.

Sur cette base, l'objectif politique du maximum de bien-être pour le plus grand nombre ne peut pas être ce qui rend le capitalisme et la démocratie compatibles. Il n'existe pas d'éthique propre à l'enrichissement qui puisse nous protéger du despotisme.

Patrick Mardellat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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