Quels sont les parcours des personnes immigrées et de leurs enfants en France ? Quelles discriminations ressentent-elles ? Plus largement, quelle est la place de l'immigration dans la société française ? Pour répondre à certaines de ces questions, l'Institut national d'études démographiques (Ined) et l'Insee ont réalisé l'enquête « Trajectoires et Origines 2 » (TeO2). Cette enquête est très importante par sa taille. Un livre collectif basé sur cette enquête, menée en 2019-2021, qui va à l'encontre de certaines idées reçues sur l'immigration, vient de paraître aux Éditions de l'Ined. Voici une conversation avec Cris Beauchemin, qui a co-dirigé ce livre.
The Conversation : Quels sont les buts de cette enquête « Trajectoires et Origines 2 » (TeO2) et comment avez-vous procédé pour les atteindre ?
Cris Beauchemin : Le but était de donner une image aussi complète que possible de la situation des immigrés et de leurs descendants dans la société française. Pour cela, nous avons mené une nouvelle enquête avec l'Insee. Cette enquête est une mise à jour de celle réalisée dix ans plus tôt, TeO1, avec un nouveau groupe de personnes interrogées. C'est une enquête unique par sa taille, car plus de 27 000 personnes, âgées de 18 à 59 ans, ont répondu aux questions des enquêteurs de l'Insee pendant des entretiens qui duraient souvent plus d'une heure.
La collecte des données a été longue, de juillet 2019 à janvier 2021. Cette enquête a deux particularités par rapport aux enquêtes habituelles de statistique publique. La première est qu'elle aborde de nombreux sujets : l'emploi, le logement, la famille, la santé, les discriminations, les pratiques culturelles, politiques et religieuses, etc. C'est ce qui la rend très riche. La deuxième particularité est que les immigrés et leurs descendants sont plus nombreux dans l'échantillon que dans la population générale. Cela permet d'avoir suffisamment de personnes pour faire des analyses selon les différentes origines.
Enfin, une nouveauté de TeO2 par rapport à TeO1 est que cette enquête permet d'identifier et d'étudier la troisième génération. Il s'agit des personnes qui ont au moins un grand-parent immigré. En raison de l'histoire de l'immigration en France, cette troisième génération est principalement composée de personnes d'origine européenne. Les personnes interrogées sont des adultes, et leurs grands-parents immigrés sont arrivés il y a plusieurs décennies, à une époque où l'immigration venait surtout d'Europe.
Quelle est la contribution de l'immigration à la population française et quelle image TeO2 donne-t-elle des origines des Français ?
C. B. : Le résultat principal à retenir est que si l'on additionne les immigrés, les descendants de deuxième génération (qui ont au moins un parent immigré) et la troisième génération (qui ont au moins un grand-parent immigré), un tiers des Français a un lien direct avec l'immigration. Plus précisément, parmi les personnes âgées de 18 à 59 ans, 13 % sont immigrées, et respectivement 11 % et 10 % ont au moins un parent ou un grand-parent qui a immigré.
Si l'on inclut les personnes en couple avec une personne immigrée ou un enfant d'immigré(s), 41 % des personnes ont un lien familial fort avec l'immigration, soit par leurs parents, soit par leur conjoint. L'immigration est donc un élément important de la société française. Elle s'intègre au fil des générations grâce aux mariages et aux unions. Parmi les enfants d'immigrés, une personne sur deux a un parent qui fait partie de la population majoritaire (c'est-à-dire qui n'est ni immigré ni enfant d'immigré). Quant aux petits-enfants d'immigrés, 95 % ont au moins un grand-parent qui n'est pas immigré.
Dans une perspective historique, comment a évolué la composition de l'immigration en France ?
C. B. : La proportion d'immigrés dans la population a augmenté. Les recensements nous donnent cette information, notamment depuis le début des années 2000.
Mais ce qui a surtout changé, c'est la composition des personnes immigrées. L'immigration arrive par « vagues », ce que montre très bien un graphique dans notre premier chapitre (voir ci-contre).
Avant 1960, l'immigration était principalement européenne. Elle s'est ensuite diversifiée progressivement. Les « vagues » se succèdent : les Belges sont arrivés en grand nombre avant 1900, suivis par les Italiens et les Polonais au milieu du XXe siècle, puis par les Espagnols et les Portugais dans les années 1970. L'immigration non européenne a commencé à se développer seulement à partir des années 1960, d'abord avec les Algériens. Ensuite, sont arrivés les Marocains, les Tunisiens, les Turcs, les personnes d'Afrique subsaharienne et d'Asie, surtout depuis les années 2000.
L'inquiétude que l'on entend parfois, disant que l'immigration non européenne augmente de manière sans précédent, n'est pas justifiée. Certes, le graphique montre bien que l'immigration d'Afrique subsaharienne est en hausse, mais même en regroupant tous les pays de ce continent, le nombre n'atteint pas celui des seuls Italiens au milieu du XXe siècle.
Aujourd'hui, l'immigration est très diverse. Parmi les personnes âgées de 18 à 59 ans, selon les résultats de TeO2, les immigrés européens sont moins nombreux (28 %). Le Maghreb représente un tiers des immigrés, l'Afrique subsaharienne environ 20 %, et l'Asie 16 %.
Que nous dit TeO2 sur la situation sociale et les pratiques culturelles des personnes immigrées et de leurs descendants ? Observe-t-on une amélioration progressive, une uniformisation des situations sociales et des pratiques culturelles entre les descendants d'immigrés et ce que vous appelez la « population majoritaire », c'est-à-dire les personnes qui ne sont ni immigrées ni enfants d'immigrés ?
C. B. : Le résultat important de l'enquête est qu'il y a une différence entre l'intégration dans la société et dans la culture. Bien que des difficultés d'accès à l'emploi persistent d'une génération à l'autre, on observe une nette ressemblance avec la population majoritaire pour de nombreux aspects culturels. Par exemple, l'utilisation du français à la maison avec les enfants, les habitudes familiales concernant le nombre d'enfants, ou les opinions sur des sujets comme le travail des femmes, l'homosexualité ou l'avortement.
Ainsi, pour la deuxième et la troisième génération, les situations deviennent très similaires à celles de la population majoritaire. On le voit bien quand on demande aux gens : « En pensant à votre histoire, votre culture familiale et votre identité, de quelle(s) origine(s) vous considérez-vous ? ». Les personnes de la deuxième génération qui ne s'identifient pas à la France ne sont pas plus nombreuses que les personnes de la population majoritaire.
Vous parlez d'une « identité à traits d'union », qu'est-ce que cela signifie ?
C. B. : C'est l'idée que les immigrés et leurs enfants ne laissent pas de côté leur culture d'origine, mais qu'ils ajoutent de nouvelles pratiques et de nouveaux sentiments d'appartenance qu'ils adoptent dans l'environnement français, qui est lui-même diversifié. On retrouve cette « identité à traits d'union » quand les immigrés et leurs descendants s'identifient souvent à la fois à leur pays d'origine et à la France. C'est le cas de 17 % des immigrés (en plus des 15 % qui ne s'identifient qu'à la France) et de 33 % de leurs enfants (en plus des 39 % qui s'identifient uniquement à la France).
Et cette ressemblance observée pour les valeurs ne se retrouve donc pas dans la situation socioéconomique ?
C. B. : Les résultats sont variés. Ils sont positifs quand on compare la situation sociale des immigrés et de leurs enfants. Les personnes des familles immigrées ont plus souvent une amélioration de leur situation sociale que dans la population majoritaire, car les parents sont souvent issus de milieux sociaux modestes.
Du point de vue de l'éducation, la situation est également assez positive. Les personnes de la deuxième génération, dans l'ensemble, atteignent des niveaux d'éducation très proches de ceux de la population majoritaire (la proportion de femmes ayant au moins un bac + 3 est de 26 % pour la population majoritaire et de 27 % pour les filles d'immigrés). Cependant, il existe des différences selon l'origine. Par exemple, les personnes d'origine asiatique ont de meilleurs résultats scolaires et sont très diplômées par rapport à la moyenne (48 % des femmes ont au moins un bac + 3). Mais ce qu'on dit moins souvent, et c'est une nouveauté par rapport à Teo1, c'est que les personnes de deuxième génération d'origine subsaharienne ont aussi plus souvent une licence ou un diplôme équivalent que la population majoritaire. C'est le cas pour les femmes (32 % contre 26 %) comme pour les hommes (27 % contre 23 %).
D'ailleurs, concernant l'éducation, un autre point de l'enquête, qui va probablement à l'encontre des idées reçues, est que les personnes arrivées récemment en France sont beaucoup plus diplômées qu'auparavant. Pouvez-vous nous expliquer ce résultat ?
C. B. : En effet. Parmi les immigrés arrivés avant 1989, seulement 29 % avaient fait des études supérieures avant de venir en France. Pour ceux arrivés après 2009, cette proportion est de 53 % ! Cela ne veut pas dire que tous les immigrés sont très diplômés. Par rapport à la population majoritaire, ils sont à la fois plus souvent sans diplôme et aussi plus souvent très diplômés. Par exemple, les hommes subsahariens de première génération ont plus souvent une licence ou un diplôme équivalent que les hommes de la population majoritaire (35 % contre 23 %).
Et donc, pour revenir aux inégalités observées dans la situation socioéconomique ?
C. B. : Elles sont très visibles sur le marché du travail. Même en tenant compte d'autres facteurs, on observe un taux de chômage très élevé chez les minorités visibles, notamment celles originaires du Maghreb et d'Afrique subsaharienne, aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Par exemple, les immigrés d'origine maghrébine ont un risque de chômage augmenté de 6,2 points de pourcentage par rapport aux hommes de la population majoritaire ayant des profils similaires. Et cet écart est de 11,7 points pour les femmes. Chez les descendants, qui ont pourtant grandi en France, ces différences persistent. Des salaires plus bas sont aussi observés. Ces écarts étaient déjà présents dans TeO1. La situation ne s'est pas améliorée.
Cela s'explique principalement par la persistance des discriminations. Le chapitre 11 montre qu'il y a un lien très fort entre les situations de désavantage sur le marché du travail et les témoignages de discrimination des personnes interrogées. Cela confirme les études basées sur d'autres méthodes pour mesurer les discriminations, comme les « testings » (méthode utilisée pour détecter et prouver des discriminations). Ces tests ont été réalisés, par exemple, sur le marché du travail ou sur le marché du logement.
Vos résultats montrent globalement une augmentation des discriminations. Comment l'expliquez-vous ?
C. B. : L'ouvrage contient un chapitre sur les expériences de discrimination et de racisme. Toutes raisons confondues (origine, sexe, handicap et autres raisons officielles de discrimination qui peuvent justifier une démarche auprès de la Défenseure des droits), les discriminations ont en effet nettement augmenté entre TeO1 et TeO2. Ce résultat s'explique surtout par une augmentation des signalements de sexisme dans le contexte post-#MeToo.
L'enquête comprend également des questions sur l'expérience du racisme. Il n'a pas augmenté chez les minorités les plus visibles, car il était déjà très élevé depuis longtemps : dans TeO2, 36 % des immigrés d'Afrique subsaharienne et 50 % de leurs descendants ont déclaré en avoir fait l'expérience. Chez les personnes originaires des départements d'outre-mer, la proportion est de 39 % en première génération et 47 % en deuxième génération.
Il y a une augmentation des signalements de racisme et de discrimination entre la première et la deuxième génération. C'est un phénomène bien connu appelé le paradoxe de l'intégration. Les personnes de deuxième génération sont nées en France, ont été éduquées en France, sont allées à l'école en France. Elles ont donc des attentes plus élevées vis-à-vis du modèle républicain que les premières générations et une plus grande sensibilité qui les conduit à signaler des actes racistes ou discriminatoires qu'elles subissent.
Quelles pistes de recherche doivent être explorées suite à l'enquête TeO2 ?
C. B. : La question principale portera à nouveau sur la différence entre l'intégration sociale et culturelle et l'intégration socioéconomique. Idéalement, si l'on croit au modèle républicain, on aimerait ne plus observer d'inégalités et de discriminations selon l'origine ou l'apparence. La question pour TeO3 sera de déterminer si la société a progressé sur ce point ou si les désavantages socioéconomiques continuent de se transmettre d'une génération à l'autre.
Propos recueillis par Françoise Marmouyet.
L'enquête TeO2 a été possible grâce au soutien financier de nombreuses institutions, en plus de l'Insee et de l'Ined : le commissariat général à l’égalité des territoires (CGET), la CNAF, la Défenseure des droits, la Dilcrah, le département des statistiques, des études et de la documentation (DSED) du ministère de l’intérieur, le DEPS du ministère de la culture, la Dares du ministère du travail, l’Injep, le secrétariat d’État à l’égalité entre les femmes et les hommes, France Stratégie et Progedo.
Cris Beauchemin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas d'actions, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait bénéficier de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.