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Quels premiers ministres ont banalisé les idées d’extrême droite ?

Une étude des discours de politique générale depuis 1959 montre que les premiers ministres du centristes ont contribué à accélérer le glissement vers les idées d’extrême droite.

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Les idées de l'extrême droite deviennent plus courantes, en partie grâce à des partis considérés comme plus modérés. C'est ce que montre une étude sur les discours de politique générale des Premiers ministres depuis 1959. Un des résultats les plus importants est le rôle des chefs de gouvernement « centristes » (comme Édouard Philippe, Jean Castex et Gabriel Attal) dans la diffusion de ces idées.


« Victoire idéologique » : en janvier 2024, Marine Le Pen a qualifié ainsi la loi « Pour contrôler l’immigration, améliorer l’intégration », votée par le gouvernement Attal. Un an plus tard, François Bayrou, une figure centriste importante, s'est inquiété publiquement d'une « submersion » migratoire. Ces exemples montrent un phénomène plus général : les idées d'extrême droite, qui étaient autrefois considérées comme marginales, semblent maintenant faire partie des discours et des actions de responsables politiques qui ne sont pas traditionnellement associés à ce courant.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Qu'est-ce que cette évolution nous apprend sur le débat politique en France ?

Une nouvelle méthode : l'analyse automatique des discours de politique générale

Pour trouver des réponses, nous avons étudié tous les discours de politique générale prononcés depuis 1959, soit trente discours au total. Ces textes, souvent longs et qui présentent les grands projets, sont une source d'information unique. Ils résument les priorités du gouvernement au moment de sa prise de fonction et définissent la direction politique devant l'Assemblée nationale. En d'autres termes, ils montrent clairement l'idéologie au plus haut niveau de l'État.

Pour mesurer la présence d'idées d'extrême droite, nous avons créé un indicateur : le *score idéologique d'extrême droite* (Sied). Cet indicateur se base sur sept grands thèmes que l'on retrouve dans la plupart des définitions de l'extrême droite : le nationalisme, l'opposition à l'immigration, l'opposition à la démocratie, l'opposition au progrès, l'autoritarisme, le traditionalisme et l'opposition à l'égalité. Grâce à des outils informatiques qui traitent le langage, cet indicateur permet de déterminer la part de ces idées dans chaque discours.

Des années 1970 à aujourd'hui : une augmentation constante

Les résultats sont très clairs : la part des idées d'extrême droite dans les discours de politique générale augmente régulièrement depuis le milieu des années 1970. Cette tendance de fond dépasse largement les changements de gouvernement (voir le graphique). Après avoir été importantes au début de la Ve République – surtout sous Michel Debré et Georges Pompidou, pendant la guerre d'indépendance algérienne –, ces idées ont diminué dans les années 1970.

Fourni par l'auteur

À partir de cette période, la tendance s'est inversée de manière durable. Le score idéologique d'extrême droite a augmenté progressivement dans les années 1980 et 1990. Il a atteint un plateau vers les années 2000, puis a de nouveau fortement augmenté à partir des années 2010. Les discours les plus récents montrent des niveaux comparables à ceux des périodes les plus tendues du début des années 1960, mais dans un contexte politique beaucoup plus stable qu'au début du régime.

Notre étude montre que les idées d'extrême droite ne se trouvent pas seulement dans les partis qui les défendent. Des Premiers ministres de droite, du centre, et même de gauche ont, à différents degrés, utilisé des expressions ou des façons de parler typiques de ce courant idéologique.

Ce phénomène n'est pas surprenant. Comme le dit le politologue américain Cas Mudde, l'extrême droite ne crée pas des idées à partir de rien : elle rend plus radicales des idées déjà présentes dans la société, comme l'attachement à la nation, l'importance de l'ordre ou la méfiance envers l'égalité. La notion de nation en est un bon exemple : elle peut être comprise de manière ouverte, comme un projet politique commun, ou au contraire, comme une communauté fermée, définie par la naissance ou une appartenance raciale supposée.

En mettant en avant ces interprétations exclusives, les Premiers ministres ont, depuis les années 1970, contribué à brouiller la frontière entre le discours d'extrême droite et le langage officiel. Ce constat est d'autant plus frappant que les discours de politique générale – ces discours importants où un chef de gouvernement présente son programme devant l'Assemblée nationale – sont censés être consensuels et rassembler une majorité. Pourtant, même dans ce cadre précis, le vocabulaire a changé : des mots autrefois impossibles à utiliser sont maintenant courants, élargissant progressivement ce qui peut être dit.

Comprendre ces résultats grâce à la métapolitique

Traditionnellement, les chercheurs expliquent la diffusion des thèmes d'extrême droite par la reprise par les partis politiques : des partis adoptent parfois des idées de leurs adversaires pour attirer leurs électeurs. Nicolas Sarkozy, par exemple, a beaucoup parlé de « l'identité nationale » en 2007 et 2012.

Mais nos résultats montrent que cette explication n'est pas suffisante. Même à des moments où cette stratégie n'était pas payante en termes d'élections, on observe une augmentation du score idéologique d'extrême droite dans les discours des Premiers ministres issus du centre ou de la gauche. Autrement dit, cette diffusion ne vient pas seulement d'un calcul stratégique : elle montre un changement durable dans le langage politique.

C'est là que le concept de « métapolitique » prend tout son sens.

Cette idée a été développée par l'extrême droite, notamment par la Nouvelle Droite. Ce courant intellectuel est apparu en 1969 autour du groupe de réflexion Grece. Son objectif était de réhabiliter une pensée réactionnaire, voire fasciste, en Europe, après la Seconde Guerre mondiale. Pour cela, la métapolitique repose sur une idée simple : avant de prendre le pouvoir, il faut changer la société, et pour cela, il faut réinventer les mots, les symboles et les façons de penser qui la structurent.

En d'autres termes, il s'agit de façonner l'opinion générale pour la rendre plus ouverte aux idées de l'extrême droite, plutôt que de convaincre directement avec un programme politique clair. C'est une stratégie revendiquée par certaines personnalités importantes de l'extrême droite française comme Marion Maréchal.

La notion de « fenêtre d'Overton » peut aider à comprendre le principe de la métapolitique. Une idée qui était autrefois impensable peut devenir politiquement acceptable si elle est souvent mentionnée, discutée ou reformulée avec des mots plus neutres. Chaque fois qu'un responsable politique – même modéré – utilise un langage axé sur la sécurité, l'opposition à l'immigration ou le rejet de l'égalité, il contribue, volontairement ou non, à élargir cette fenêtre. Ce qui semblait extrême hier devient aujourd'hui une opinion normale.

En modifiant les cadres symboliques et les associations d'idées, des responsables politiques qui ne sont pas associés à l'extrême droite ont contribué – qu'ils le veuillent ou non – à un processus métapolitique qui favorise la diffusion de ses idées. Ce faisant, ils ont aidé ces idées à entrer dans le langage du pouvoir, jusqu'à les rendre familières au-delà des personnes qui les soutiennent traditionnellement.

Depuis 2017, la façon dont l'exécutif parle de l'immigration, en utilisant même plus que Marine Le Pen la métaphore du flux qui risque de déborder, en est un bon exemple.

Le centre : un acteur clé dans la diffusion des idées d'extrême droite

L'un des résultats les plus frappants de notre étude est le rôle du centre politique dans la diffusion des idées d'extrême droite. Les Premiers ministres qui se disent centristes – et qui se présentent souvent comme des personnes modérées – ont paradoxalement contribué à accélérer ce glissement vers l'extrémisme.

Si certains Premiers ministres de droite (comme Michel Debré, Jacques Chirac ou Édouard Balladur) ont atteint ponctuellement des scores idéologiques d'extrême droite (Sied) particulièrement élevés, d'autres ont eu des scores plus bas (Jacques Chaban-Delmas, Maurice Couve de Murville ou Jean-Pierre Raffarin). La droite se caractérise donc par une diversité de scores Sied, ce qui suggère que d'autres facteurs contextuels ont influencé la mobilisation des idées d'extrême droite. Par exemple, la nomination de Jacques Chaban-Delmas s'est faite dans un contexte où Georges Pompidou voulait s'ouvrir aux sociaux-démocrates. Cela se voit dans le discours de Chaban-Delmas sur la « nouvelle société », où il critiquait un pays de « castes » et des inégalités trop importantes.

Fourni par l'auteur

À l'inverse, les Premiers ministres issus du centre montrent des niveaux de Sied constamment élevés et assez similaires, surtout récemment (Édouard Philippe, Jean Castex et Gabriel Attal). La différence maximale observée au centre – entre Élisabeth Borne et Jean Castex – ne dépasse pas 3 points sur l'échelle du Sied, alors qu'elle dépasse 8 points entre Jacques Chaban-Delmas et Michel Debré, les deux Premiers ministres de droite avec les scores les plus opposés.

Cette situation se retrouve dans la répartition des scores : parmi les cinq Premiers ministres avec les Sied les plus élevés, il y a trois personnalités de droite et deux du centre. Les cinq scores les plus bas regroupent une personnalité de gauche et quatre de droite. Le centre se situe donc plus régulièrement dans la partie haute du classement : à l'exception d'Élisabeth Borne, tous les Premiers ministres centristes sont au-dessus de la moyenne, ce qui en fait un moteur plus constant de la normalisation de ce type de discours.

Dans leurs discours de politique générale, plusieurs Premiers ministres centristes utilisent un langage technique et sécuritaire qui se ressemble.

Édouard Philippe parle par exemple de la « pression migratoire » et des « tensions » qu'elle pourrait causer à la cohésion nationale, dans une logique de gestion des flux. Jean Castex demande de « rétablir l'autorité de l'État » face à une « coalition d'ennemis de la République » qui inclut le terrorisme, le séparatisme et l'extrémisme. Gabriel Attal, quant à lui, utilise plusieurs fois la métaphore du « réarmement » – de l'État, de l'école ou des politiques publiques – plaçant l'action du gouvernement dans un registre de combat.

Ensemble, ces façons de parler contribuent à installer durablement dans le langage du pouvoir des représentations qui étaient historiquement associées à l'extrême droite, mais sous des formes adoucies.

Fourni par l'auteur

Normaliser l'extrême droite en se présentant comme la seule voix raisonnable

En essayant de représenter la raison et le compromis, le centre a souvent repris les thèmes de l'extrême droite pour mieux les contrôler ou les « rationaliser ». Mais cette stratégie a l'effet inverse : elle rend ces thèmes légitimes en les intégrant au langage du gouvernement.

En se présentant comme le pôle de la modération, le centre adopte une attitude d'arbitre plutôt que de concurrent dans le jeu politique. Or, tout en étant fort lorsqu'il est au pouvoir, le centre a tendance à mettre sur le même plan l'extrême droite et la gauche. C'est une double victoire pour l'extrême droite : elle est normalisée (en devenant un extrême parmi d'autres) tandis que l'un de ses principaux adversaires est dénigré, la gauche étant maintenant présentée comme extrémiste.

Cette dynamique ne se limite pas à des calculs électoraux ponctuels. Elle fait partie d'un changement structurel. Comme l'expliquent les économistes Julia Cagé et Thomas Piketty, l'expansion du centre, en affaiblissant les partis de gauche et de droite traditionnels, a contribué à rendre le paysage politique plus divisé. En se présentant comme étant « au-dessus des divisions » tout en appliquant des politiques qui ressemblent beaucoup à l'agenda de la droite (voire en reprenant certaines de ses expressions), le centre modifie le référentiel politique. Ce processus aide à rendre discutables, puis acceptables, des thèmes et des analyses initialement portés par l'extrême droite.

Comme le rappelle l'historien Johann Chapoutot, cette tension entre libéralisme économique et réaction n'est pas nouvelle. Dans son dernier livre, il montre comment les élites libérales de la République de Weimar pensaient pouvoir contrôler les forces autoritaires en les intégrant au système politique – avant d'en devenir les premières victimes. Ce parallèle historique souligne la fragilité d'un centre qui, en voulant utiliser l'extrême droite à ses fins, finit parfois par lui ouvrir la voie.

Tristan Boursier a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec (FRQ) et du Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ)

Antoine Lemor a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec (FRQ).

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Mots clés · key words

moyenne
— average
racial (raciale)
— racial
sécuritaire
— safe
traditionnellement
— traditionally
graphique
— graph, graphic
brouiller
— to mix-up, confuse, scramble
autoritaire (autoritaires)
— authoritarian
glissement
— sliding, slipping, skidding
ponctuel (ponctuels)
— punctual
score
— score

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  2. Selon l'étude, quand les idées d'extrême droite ont-elles commencé à augmenter régulièrement dans les discours des Premiers ministres ?
  3. Que signifie le fait que le centre se présente comme « au-dessus des divisions » ?
  4. Dans le texte, que signifie l'expression « brouiller la frontière » ?
  5. Quel est l'objectif principal des auteurs de cet article ?

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