
On pensait que cette page était perdue pour toujours. Elle vient d'être retrouvée au Musée des beaux-arts de Blois, dans le Loir-et-Cher. Cette page fait partie du palimpseste d'Archimède. Le chercheur qui a identifié cette page, issue d'un manuscrit du Xe siècle contenant les traités du géomètre, raconte comment il l'a découverte par chance, grâce à une bonne mémoire. Il suggère aussi des pistes pour retrouver deux autres pages qui manquent encore.
Le 9 mars 2026, le CNRS a annoncé que j'avais trouvé une page du palimpseste d'Archimède, considérée comme perdue. Cette page se trouvait dans les réserves du Musée des beaux-arts de Blois. Je voudrais vous raconter cette histoire et ce qu'elle nous apprend : dans les collections publiques et privées, avec la numérisation de nombreux documents, combien de trésors sont encore cachés parce qu'on ne les cherche pas ?
Le palimpseste d'Archimède est un manuscrit du Xe siècle. Il contient sept traités du géomètre de Syracuse. Parmi eux, il y a La Méthode des théorèmes mécaniques. C'est le seul texte où Archimède explique comment il a trouvé ses résultats avant de les prouver. Comme beaucoup de textes anciens, il vient d'une longue suite de copies dont on ne connaît pas l'origine, qui remontent aux textes originaux perdus d'Archimède (IIIe siècle avant J.-C.). C'est l'exemplaire le plus ancien conservé de ses textes, et pour certains, le seul qui existe encore. En 1229, des moines ont effacé ce trésor. Ils ont probablement utilisé une pierre ponce pour cela. Ensuite, ils ont réécrit un livre de prières dessus. Le parchemin, fait ici à partir de peau de chèvre ou de mouton, coûtait cher. Ce codex seul contenait l'équivalent de la peau de cinquante animaux. C'est comme cela que sont nés les palimpsestes, un mot qui vient du grec palimpsêstos et qui signifie « gratté de nouveau ».
1906 : la première redécouverte
C'est Johan Ludvig Heiberg, un spécialiste des langues anciennes du Danemark, qui a redécouvert le texte d'Archimède à Constantinople en 1906. Il a réussi à lire le texte effacé à l'œil nu. Ensuite, il a fait photographier le manuscrit avec une lumière normale et une lumière ultraviolette. Cette découverte a fait la une du journal New York Times. Ses photographies, conservées aujourd'hui à la Bibliothèque royale du Danemark, ainsi que ce qu'il a lu de ce texte, sont restés longtemps la seule preuve de l'existence de ce codex. En effet, le palimpseste a disparu peu de temps après.
Il est réapparu plusieurs décennies plus tard, dans une collection privée en France. Puis, il a été vendu aux enchères chez Christie's en 1998 pour deux millions de dollars.
Le nouveau propriétaire a confié le manuscrit au Walters Art Museum à Baltimore, aux États-Unis. Au début des années 2000, des expériences d'imagerie multispectrale ont été réalisées. Cela consiste à prendre des photos du manuscrit avec différentes lumières (visible, ultraviolette, infrarouge, puis rayons X) pour obtenir des informations supplémentaires qui ne sont pas visibles à l'œil nu. Grâce à cela, on a pu lire beaucoup mieux les traités d'Archimède. On a même découvert des textes que personne n'avait lus depuis des siècles. Il y avait notamment un commentaire sur les Catégories d'Aristote et un discours de l'orateur Hypéride. Mais, entre-temps, trois pages sur les 177 que Heiberg avait comptées avaient disparu. Depuis, on les considérait comme perdues pour toujours.
Une blague de bureau qui permet de retrouver un trésor
En octobre 2025, je parlais avec des collègues du fait que Blois avait longtemps abrité une partie des bibliothèques royales de France. Pour m'amuser, j'ai dit : « Et si on cherchait s'il y a un palimpseste à Blois ? » J'ai tapé ces mots dans Arca, la bibliothèque numérique de l'Institut de recherche et d'histoire des textes. Une notice est apparue : un parchemin au Musée des beaux-arts de Blois, inventaire 73.7.52.
En regardant les images numérisées, j'ai remarqué quelque chose dans l'écriture. C'est une réaction professionnelle : quand on passe des années à étudier les manuscrits anciens, on développe une sorte de mémoire visuelle automatique. C'est comme reconnaître une chanson après quelques secondes. De plus, une des faces montrait une figure géométrique. J'ai lu le texte visible : c'était un passage du De la sphère et du cylindre. J'ai alors sorti les photographies de Heiberg. La comparaison était évidente. L'écriture, les figures, le texte lui-même : tout correspondait. J'avais devant moi la page 123 du palimpseste d'Archimède.
Ce que dit la page – et ce qu’elle cache
La page contient les propositions 39 à 41 du premier livre du traité. Une face est lisible ; l'autre est recouverte d'une enluminure qui représente le prophète Daniel entre deux lions. Celle-ci a probablement été réalisée vers 1942 à la demande de son propriétaire, Salomon Guerson. Il voulait augmenter la valeur de la page pour la vendre et ainsi échapper aux persécutions antisémites.
La science moderne sait regarder à travers ces obstacles. Dans les prochains mois, j'espère pouvoir réaliser une campagne d'imagerie multispectrale. Ensuite, une cartographie par fluorescence de rayons X. Cette technique permet de détecter les traces de métal de l'encre ancienne sous des couches opaques, sans abîmer le parchemin. Ces méthodes sont beaucoup plus efficaces qu'au début des années 2000. Elles pourraient aussi permettre de relire des passages du palimpseste qui étaient restés illisibles lors de la campagne à Baltimore.
Deux feuillets manquent encore
Les trois feuillets disparus ont probablement été découpés en France vers 1942. Si l'un d'eux a survécu dans les réserves d'un musée et a pu être identifié en quelques secondes de recherche numérique, les deux autres ont pu suivre un chemin similaire.
La page que j'ai reconnue avait été donnée au musée en 1973 par le collectionneur André Frank. On ne sait pas comment il l'avait obtenue. Elle n'avait pas été identifiée pour ce qu'elle était. Les deux autres feuillets se trouvent peut-être dans une bibliothèque, un musée, une collection privée, en France ou dans les pays voisins. Ce sont des parchemins grecs, avec d'un côté plusieurs couches de texte, et peut-être aussi des figures géométriques et des enluminures. Et de l'autre côté ? Peut-être exactement ce que vous possédez ?
L’aide possible des collectionneurs
Les manuscrits anciens, surtout les palimpsestes, sont rares et précieux. Mais la numérisation ne les abîme pas. Au contraire, elle augmente leur valeur en révélant leur contenu. Elle permet de déposer une reproduction dans une base de données accessible.
La page de Blois a été retrouvée parce qu'André Frank l'avait donnée au musée, et parce que l'institution l'avait cataloguée et numérisée, sans même savoir ce qu'elle possédait. Sans cette organisation pour partager les informations, ma recherche dans Arca n'aurait rien donné.
Les parchemins sont aussi fragiles : l'humidité, les changements de température, les matériaux acides peuvent effacer en quelques décennies ce que vingt siècles ont conservé. L'IRHT-CNRS, la BNF, les Archives nationales ou l'équipe du projet ERC PALAI, dont je suis responsable, peuvent donner des conseils gratuits à tout collectionneur qui souhaite protéger ses biens.
L’appui indispensable des chercheurs
Ce ne serait pas juste de laisser uniquement aux collectionneurs la responsabilité des trésors qui dorment. Des milliers d'établissements (bibliothèques municipales, musées de province, archives ecclésiastiques, collections universitaires) conservent des manuscrits que personne n'a regardés depuis trop longtemps. Les raisons de cette sous-exploration sont compréhensibles : la pression pour publier, la spécialisation de plus en plus grande, la difficulté à trouver de l'argent pour des recherches exploratoires. On ne peut pas proposer un projet de recherche sur une simple recherche d'aiguille dans une botte de foin.
Pourtant, c'est justement ce type de recherche – patiente, qui explore beaucoup, basée sur une curiosité sans but précis – qui permet les découvertes les plus surprenantes. Passer quelques heures par semaine à explorer des catalogues numériques et à écrire aux responsables de fonds peu consultés n'est pas du temps perdu.
Nous ne savons pas ce que nous avons. La numérisation des collections publiques est une révolution silencieuse (mais elle ne concerne pas les collections privées). L'œuvre d'Archimède a survécu grâce à une série d'heureux hasards : des copistes très attentifs, un spécialiste des langues anciennes du Danemark qui a bien regardé, un musée qui a conservé sans le savoir un fragment de génie. À chaque étape, quelqu'un a fait le bon choix – ou le hasard a bien fait les choses. Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin du hasard. Il nous faut juste la volonté. Et parfois, un coup de téléphone.
Pour signaler un palimpseste ou demander un conseil pour la conservation, écrivez à : cnrs-palai@cnrs.fr.
Victor Gysembergh a reçu des financements de Sorbonne Université, la Mairie de Paris et l'Union européenne (subvention ERC PALAI, n° 101170952).