Des mots comme « bone-smashing », « peptidemaxxing », « Blackpill » ou « PSL rating » ne sont plus rares. On les trouve sur des plateformes comme Instagram ou TikTok. Ces nouveaux termes décrivent le « looksmaxxing », une tendance qui consiste à améliorer son apparence physique pour correspondre aux idéaux de beauté masculine.
Il n'est pas nouveau de vouloir améliorer son apparence. Cependant, certaines méthodes utilisées dans le mouvement du looksmaxxing peuvent être risquées. Ce phénomène est aussi préoccupant car il est lié à la montée des idées masculinistes, surtout si l'on regarde son origine.
Le looksmaxxing, un terme né dans les communautés incels
Le looksmaxxing est apparu au début des années 2010 dans les communautés incels (qui signifie « célibataires involontaires »). Ce terme désigne les hommes hétérosexuels qui souhaitent avoir des relations amoureuses ou sexuelles avec des femmes mais n'y parviennent pas. Ils pensent que l'émancipation des femmes et le féminisme sont responsables de leur situation. Ces communautés sont connues pour leurs propos violents et extrêmes.
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Au cœur de la mouvance incel se trouve l'idée de la « pilule noire » (blackpill). Selon cette idée, notre vie entière dépendrait de notre apparence physique. Cette pensée s'appuie sur une idée fausse très répandue dans les groupes antiféministes : 80 % des femmes ne seraient intéressées que par 20 % des hommes. Les incels appellent ces hommes « des Chads », c'est-à-dire ceux qui correspondent aux standards de beauté masculine. Ces chiffres ont depuis été prouvés faux.
Malgré cela, certains adeptes du looksmaxxing sont prêts à tout pour s'améliorer physiquement. Ils peuvent aller jusqu'à des actes dangereux : se frapper le crâne, suivre des régimes très stricts, s'injecter des produits, ou même consommer des drogues. L'influenceur américain Clavicular, une figure importante de ce mouvement, a par exemple suggéré de consommer de la crystal meth pour améliorer son physique.
Un moyen d'accéder à des idées extrêmes
Sous prétexte de donner des conseils sur l'apparence, le looksmaxxing peut aussi mener à des idéologies violentes et conservatrices.
La recherche montre qu'il existe des liens entre l'antiféminisme et des mouvements d'extrême droite violents. Dans certains espaces en ligne, parler de beauté masculine et de transformation du corps ne concerne pas seulement l'apparence. Cela exprime une vision du monde où la force masculine, la domination et l'antiféminisme sont liés.
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La valorisation des inégalités est essentielle pour comprendre comment on peut passer de ces sujets à des idées plus extrêmes. La beauté devient alors un signe de valeur supérieure. Ces contenus sont efficaces car ils s'intègrent bien dans le système de l'attention sur internet, ce qui les rend rentables et faciles à diffuser sur différentes plateformes.
Avec le temps, ces idées peuvent normaliser certains comportements et rendre plus acceptables des visions du monde extrêmes.
Le contrôle des corps, une méthode utilisée par le fascisme
Cette obsession du corps n'est pas sans importance.
Dans le passé, les idéologies fascistes ont souvent promu l'image d'un corps masculin fort, jeune et discipliné comme symbole d'un ordre social juste. Les chercheurs Catherine Tebaldi de l'Université du Luxembourg et Scott Burnett de la Pennsylvania State University, qui étudient l'extrême droite, expliquent dans cette étude publiée dans le Journal of Right-Wing Studies que dans certains milieux d'extrême droite aujourd'hui, cela se traduit concrètement par : une mâchoire carrée, peu de graisse corporelle, une posture droite, le contrôle de soi, le refus des émotions et le rejet de tout ce qui est considéré comme faible ou féminin.
Pris séparément, ces aspects peuvent sembler normaux, surtout dans une société déjà influencée par des normes masculines. Mais lorsqu'ils sont rassemblés, politisés et partagés par des personnes proches de l'extrême droite, ils créent un idéal spécifique. Tebaldi et Burnett le comparent à la figure nazie du Männerbund (qui signifie « groupe d'hommes »). Il s'agit d'une fraternité d'hommes, guerriers et organisés en hiérarchie, où le corps masculin athlétique n'est pas seulement beau, mais aussi une preuve visible d'une supériorité morale et raciale.
De l'amélioration de soi à la recherche de la performance
Le looksmaxxing reprend une partie de cette logique, mais avec un langage moderne, celui de l'optimisation de soi, de la performance et de la compétition.
Il ne s'agit pas seulement de « prendre soin de soi », mais d'apprendre à voir son corps comme un jugement. Une mâchoire prononcée, peu de graisse, une alimentation stricte ou la capacité à supporter la douleur deviennent des signes de valeur supérieure.
À l'inverse, les corps considérés comme faibles, gros, efféminés ou indisciplinés sont associés à l'échec, à l'infériorité, voire au déclin de la civilisation. C'est là que l'apparence devient politique : quand on s'habitue à considérer comme naturelles des normes sociales, et à penser que la force physique montre la valeur d'une personne, il devient plus facile d'accepter des visions du monde où certains sont faits pour diriger et d'autres pour obéir.
Un phénomène mondial qui concerne aussi les femmes
Bien qu'il ait d'abord visé les hommes, le looksmaxxing s'est répandu sur les plateformes populaires. Il a donné naissance à une version féminine qui renforce une idée de contrôle du corps des femmes, présente depuis des milliers d'années.
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Des influenceurs proposant des « programmes personnalisés » ont élargi leur marché en promouvant des régimes très pauvres en calories. Cela continue des pratiques dangereuses déjà connues, comme les mouvements pro-anorexie des années 2000 ou, plus récemment, la tendance skinnytok sur TikTok.
Comme l'explique la sociologue Caroline Désy de l'UQAM, les fascismes d'autrefois, ainsi que d'autres courants, ont contribué à faire de la santé, de la beauté et de la discipline corporelle des outils pour assigner les femmes à des rôles spécifiques, liant apparence, féminité et maternité.
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Le looksmaxxing féminin poursuit cette logique : il ne s'agit pas seulement d'être attirante, mais de correspondre à une image de la féminité qui convient à un ordre dominé par les hommes.
Démolir les idées fausses
Le looksmaxxing est le signe d'un phénomène plus large : la montée des discours antiféministes, sur internet comme dans la vie réelle.
TikTok propose bien un message indiquant « ton poids ne te définit pas » quand on cherche du contenu de looksmaxxing. Cependant, les plateformes ne contrôlent pas beaucoup ces vidéos, et des méthodes de looksmaxxing souvent dangereuses sont encore proposées à un public de plus en plus jeune.
Le fait que le looksmaxxing devienne populaire alors que les discours antiféministes augmentent n'est pas un hasard. L'idée derrière le looksmaxxing repose sur une fausse idée de la superficialité naturelle des femmes. C'est cette même idée de déterminisme biologique qui sert de base aux pensées masculinistes qui façonnent aujourd'hui notre environnement numérique.
En plus de rendre les relations au monde plus individuelles, l'attention excessive portée à l'apparence physique peut dépolitiser les gens et les détourner des grands problèmes sociaux. Il est donc nécessaire de démonter les idées fausses véhiculées par ce phénomène.
Océane Corbin a reçu des financements de fonds de recherche du Québec (FRQ)
Tristan Boursier a reçu des financements du Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ).