Culture
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Les mots qui voyagent : du rromani aux pratiques langagières françaises

S’intéresser au rromani en sociolexicologie, c’est observer la manière dont une langue et les populations qui la parlent ont participé et participent à l’histoire linguistique du français.

Par Anne Gensane, MCF, Université Paris Cité · The Conversation (CC BY-ND 4.0) · Adaptation pédagogique par Easy French News

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L’ESSENTIEL

  • Pour certains, le rromani fait penser à « la langue des Gitans ». Pour d’autres, elle fait penser à la Roumanie.

  • En réalité, c’est une langue indo-aryenne. Elle est présente en Europe depuis plusieurs siècles. Elle a beaucoup de variantes et elle est reconnue comme une langue de France.

  • Au fil du temps, des mots du rromani sont entrés dans la langue française. Cela continue encore aujourd’hui, surtout dans les pratiques de français qui ne sont pas standard.


  • Pendant longtemps, on a beaucoup imaginé d’où venaient les Rroms. Par exemple, on a cru qu’ils venaient d’Égypte. C’est pour cela qu’on dit Gypsies en anglais, Gitanos en espagnol et « Gitan » en français. Ce n’est qu’au XIXᵉ siècle que les comparaisons de langues ont montré avec plus de certitude que le rromani fait partie de la famille indo-aryenne.

    Le rromani est donc proche des langues du nord de l’Inde, comme l’hindi ou le népalais. Les ressemblances avec ces langues montrent qu’elles ont une origine commune. Cela, avant leur long voyage. Quand les groupes rroms se sont déplacés vers l’ouest, leur langue s’est enrichie. Ils ont emprunté beaucoup de mots au persan, à l’arménien, au grec, aux langues slaves et aussi au hongrois. Chaque étape de leur voyage a laissé une marque dans leur vocabulaire.

    On peut dire que le rromani est une langue européenne autant qu’asiatique. Ses origines sont liées au sous-continent indien. Mais son histoire linguistique s’est formée pendant des siècles de contacts en Europe. C’est pourquoi elle est aussi une langue européenne.


    À lire aussi : Faire connaître l’histoire et les cultures des « Roms » pour mieux lutter contre les préjugés


    Comme toutes les langues parlées sur un grand territoire pendant plusieurs siècles, le rromani s’est diversifié. À cette diversité s’ajoutent les parlers. Leur évolution a été très influencée par les langues des régions où les Rroms se sont installés. Il faut donc éviter de penser que tous ces parlers sont identiques.

    Les noms Rroms, Sintés, Manouches, Kalés, Gitans ou « Voyageurs » ne désignent pas des groupes qui parlent la même langue ou qui ont la même histoire. En France, les pratiques linguistiques sont aussi très différentes. Certains parlent le rromani. D’autres utilisent des variantes proches du rromani. D’autres encore ne connaissent que quelques mots dans une langue qui est surtout le français. De la même manière, les Gens du voyage ne forment pas un groupe qui parle la même langue. C’est surtout une catégorie administrative qui regroupe des personnes d’origines diverses. Tous les Rroms ne sont pas nomades. Et tous les Gens du voyage ne sont pas Rroms.

    Des mots qui racontent une histoire sociale

    Les premiers groupes rroms dont on a des traces en France sont arrivés au début du XVᵉ siècle. Comme dans le reste de l’Europe de l’Ouest, leur arrivée a d’abord suscité la curiosité. Mais cet accueil n’a pas duré longtemps. À partir de la fin du XVᵉ siècle, le regard sur ces populations a changé. Les autorités ont pris de plus en plus de mesures pour limiter leurs déplacements. Les expulsions se sont multipliées. Les représentations négatives se sont installées. La mobilité est devenue peu à peu associée à la vie de vagabond, puis à la délinquance.

    Cette image sociale a continué d’exister. Dans la littérature et dans les arts, la figure du « Bohémien » est un mélange de fascination et de méfiance. Il est présenté comme une personne libre, mystérieuse, musicienne ou qui prédit l’avenir. Mais il est aussi montré comme un personnage inquiétant, qui n’accepte pas les règles de la société. Cette ambivalence est importante pour comprendre la place du rromani dans certaines pratiques linguistiques d’aujourd’hui.

    August von Pettenkofen, Enfants roms, 1885, musée de l’Ermitage (Saint-Pétersbourg). Au fil de l’histoire, les Rroms sont souvent représentés comme des personnes en marge de la société. Wikimédia

    La marginalité attribuée aux populations rroms peut être vue de manière négative. Elle peut aussi être associée à la liberté, à l’indépendance, à la désobéissance ou au refus des normes. Ce ne sont pas des traits naturels des personnes concernées. Ce sont des représentations créées par la société. Mais elles peuvent avoir une influence symbolique dans les usages.

    Quand un mot rromani est utilisé dans un contexte argotique pour montrer une transgression ou une marginalité, ce n’est pas vraiment le système linguistique rromani qui est utilisé. C’est plutôt une certaine image sociale de l’autre. Mais le phénomène est intéressant car les Français qui utilisent ces mots ne connaissent que rarement leur origine linguistique. Ils ne sont pas forcément en contact direct avec des Rroms ou des Gens du voyage. Les mots rromani seraient-ils donc tellement intégrés par les parlers des voyageurs et par les arts et les médias qu’ils passent inaperçus ?

    Des emprunts qui deviennent des mots français

    Les recherches montrent depuis longtemps la présence de nombreux « mots tsiganes » dans les argots français. Mais les estimations varient souvent. Nos recherches actuelles en sociolexicologie nous poussent à aller plus loin que de simplement compter ces mots. L’important n’est pas seulement de savoir combien de mots français viennent du rromani. Il faut comprendre comment ils circulent. Dans quels milieux sociaux ils sont utilisés. Et quelles fonctions ils prennent.

    En plus des pratiques de la vie de tous les jours, les pratiques artistiques semblent être un bon moyen d’étudier cela. Plus particulièrement, le rap et la musique urbaine peuvent être facilement utilisés. Ils jouent un rôle important dans la diffusion des pratiques lexicales non standard.

    Des mots déjà présents dans certains usages peuvent être repris dans des textes. Ils y gagnent une nouvelle visibilité. Le rap est le genre musical le plus écouté aujourd’hui. Il est donc probable qu’il fait connaître des mots rromani à des personnes de générations et de milieux différents. Le cas de pookie est intéressant pour montrer cela. Sa trajectoire montre bien comment une forme peut changer et peut-être devenir plus visible.

    Pookie est une forme rendue populaire par la chanson du même nom d’Aya Nakamura. Elle vient du terme poucave, qui signifie « révéler un secret ». Ce terme a été raccourci et on y a ajouté la terminaison anglaise « -ie ».

    Une des caractéristiques les plus intéressantes de ces formes est leur intégration dans le fonctionnement du français contemporain.

    Cette transformation est en partie due à un processus d’hybridation lexicale. Dans ce processus, des éléments empruntés sont combinés avec les règles de formation des mots de la langue qui reçoit l’emprunt. Mais c’est aussi, de manière plus générale, une grande adaptation.

    Les locuteurs peuvent donc réutiliser les mots en utilisant les ressources du français. Par exemple, vàgo (voiture) peut devenir gov après avoir été transformé par le jeu de mots appelé verlan et avoir été raccourci. « Que tchi » (tchi signifie « rien ») peut devenir keutch. Cela se fait par une combinaison de raccourcissement, d’amalgame et de segmentation. Ou encore, bibi, qui vient de bicrave, montre comment un raccourcissement peut être accompagné d’un redoublement affectueux.

    Ce phénomène est assez clair avec les verbes. En effet, certaines formes verbales empruntées au rromani sont transformées en noms. Par exemple : « la bicrave », « la courave », « la pillave ». Le locuteur n’utilise alors plus seulement une forme étrangère. Il l’intègre dans le système de formation des mots et de la grammaire française. Cette intégration peut aussi s’accompagner d’une conjugaison française. Par exemple, la forme « maravé » montre comment une base issue du rromani peut recevoir une terminaison française de participe passé.

    Mais le cas le plus révélateur est peut-être celui de la particule elle-même : « -av ». Dans les formes rromani étudiées, « -av » correspond à la terminaison verbale de la première personne du singulier dans la langue d’origine. Par exemple : criav signifie « Je mange ». Mais une fois la forme intégrée dans les pratiques françaises, ce « -av » perd sa valeur grammaticale d’origine. Dans le contexte français, « criave » ne signifie plus « je mange ». Les formes conjuguées deviennent donc « je criave, il criave »…

    Cependant, on trouve aussi des formes françaises en « -av » dont la formation entière ne vient pas directement du rromani. C’est le cas de « pourrave » (« pourri » + « -ave »).

    Le français connaît d’autres phénomènes similaires. Par exemple, l’utilisation fréquente de « -ing » dans des créations comme « footing » ou « smoking ». Ces mots ne sont pas anglais. De la même manière, « pourrave » n’est pas rromani.

    La situation est d’autant plus compliquée que le français connaît en même temps d’autres pratiques où une particule comparable apparaît. En effet, dans le javanais, un argot codé, « -av- » fonctionne comme un infixe. C’est-à-dire un affixe placé à l’intérieur du mot. Par exemple : « gava » pour « gars ».

    Une langue vivante, un patrimoine à mieux connaître

    Le rromani est avant tout une langue vivante. Elle est parlée aujourd’hui dans de nombreux pays d’Europe. Des millions de personnes la transmettent. En France, elle fait partie des langues non territorialisées. Des enseignements et des recherches sont faits sur cette langue. Mais sa visibilité reste limitée.

    Les catégories administratives, les stéréotypes hérités de plusieurs siècles de marginalisation et la diversité des groupes rroms, sintés, manouches et kalés rendent parfois difficile la compréhension de cette réalité linguistique.

    Les mots qui sont entrés dans le français sont une porte d’entrée vers une histoire plus large. Ils rappellent que les langues ne respectent pas les frontières que les sociétés essaient parfois de leur imposer. Elles circulent avec les femmes et les hommes qui les parlent. Mais aussi avec les pratiques culturelles et les représentations qui les accompagnent.

    S’intéresser au rromani en sociolexicologie, ce n’est donc pas seulement retrouver l’origine de quelques mots d’argot. C’est observer comment une langue et les populations qui la parlent ont participé et participent à l’histoire linguistique du français. C’est aussi comprendre que les mots sont porteurs de mémoire. Même si l’origine rromani de nombreuses formes est méconnue, leur présence continue de faire évoluer le français. Les mots ont changé de langue, parfois de sens, de forme, de fonction. Mais ils continuent de porter, sous de nouvelles formes, les traces d’une histoire européenne faite de voyages et de rencontres.

    Anne Gensane ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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