L’ESSENTIEL
Le pape Léon XIV va visiter la France du 25 au 28 septembre 2026. Beaucoup de personnes veulent le voir.
Mais cette visite du pape va surtout réunir des dizaines de millions de téléspectateurs. Ils vont « communier » devant leurs écrans.
Cette visite et sa diffusion à la télévision nous rappellent un livre important. Il s'agit de « La Télévision cérémonielle » de Daniel Dayan et Elihu Katz. Ce livre est paru au début des années 1990.
Le livre de Daniel Dayan et Elihu Katz est sorti en 1992. Il s'appelle Media Events. The Live Broadcasting of History. En français, le titre est La Télévision cérémonielle. Anthropologie et histoire en direct. Il a été publié par les Presses universitaires de France en 1996. Ce livre a lancé un nouveau domaine de recherche très utile. Il a donné des idées sur un aspect important de la vie des communautés. Ces communautés peuvent être nationales, religieuses ou politiques. Elles se rassemblent pour « communier » grâce aux médias. Elles le font autour d'un événement qui a une portée historique. Le voyage du pape est un bon exemple de cet événement complet. Il est à la fois religieux, politique et médiatique.
Les « médias cérémoniels » ne sont pas seulement la télévision ou la radio. Les cérémonies et les médias sont liés depuis toujours. Ils ont des effets symboliques, politiques et sur les institutions. Aujourd'hui, les médias aident à rendre les cérémonies légitimes. Ils les « monumentalisent » aussi. Cela signifie qu'ils créent une image officielle et collective qui est embellie.
« Mass-médias » et communauté émotionnelle
La visite d'un pape est un événement très important. C'est aussi de l'Histoire en direct, avec un grand H. Les historiens sont d'accord sur ce point. Ils disent que la télévision est devenue un « mass-média » lors du couronnement de la reine Elizabeth II. C'était le 2 juin 1953.
Les « médias cérémoniels » ne sont pas de simples outils techniques. Ils sont comme des organisateurs de cérémonies. Ils permettent aux téléspectateurs de vivre un rituel à distance. Le fait que le rituel soit diffusé par les médias ne le rend pas moins sacré. Au contraire, le rituel est multiplié. Il permet une cérémonie universelle. Des « spect-acteurs » y participent. En effet, les personnes qui regardent un rituel communautaire en sont aussi les acteurs. Leurs regards sont nécessaires. Ils donnent de la légitimité à la cérémonie. Ainsi, la performance rituelle peut avoir lieu.
Les téléspectateurs sont surtout des catholiques pour la visite de Léon XIV. Ils forment des « communautés diasporiques ». Ils communient devant l'événement. Ils sont connectés à la personnalité historique qui est l'acteur principal. Ils partagent aussi les valeurs de ceux qui regardent ensemble.
La notion de « communauté diasporique » vient des travaux de Daniel Dayan. Elle décrit ces publics dispersés. Ils sont réunis devant un événement historique diffusé à la télévision. Ils ont le sentiment, et même la conscience, de « vivre cela ensemble ». Ils ne sont pas rassemblés physiquement. C'est une communauté émotionnelle. Ses membres savent qu'ils vivent cet événement en direct et ensemble.
Un temps suspendu
Dans leur livre Media Events, D. Dayan et E. Katz ont étudié les rituels diffusés par les médias. Ils ont même défini un genre télévisuel spécifique. Les deux sociologues voient ce genre comme une sorte de « trêve médiatique ». Ces émissions ont une caractéristique importante. Elles interrompent les programmes habituels de la télévision. Elles diffusent en direct des moments historiques. En même temps, elles arrêtent la routine des personnes qui les regardent.
Oui, le média rituel suspend le cours normal des programmes. Il les change pour mettre son événement en priorité. Cela dure souvent de longues heures. Le temps est lent, comme celui d'un rituel sur place. C'est le cas pour les investitures, les couronnements, les funérailles. C'est aussi le cas pour les ouvertures et les clôtures des Jeux olympiques et des Coupes du monde. Ces événements sont différents (religieux, politiques, sportifs...). Mais ils ont tous un caractère rituel.
Ces cérémonies sont organisées en dehors des studios de télévision. Cet « extérieur » peut être très varié. Il peut s'agir d'un stade, d'une cathédrale, d'un palais ou d'une place célèbre. Il peut même y avoir plusieurs lieux en même temps. C'est le cas pour une cérémonie avec un défilé, comme pour Léon XIV. Les journalistes sont alors « transformés en prêtres, en « photographes de noces », en convives ». Cela les pousse à être très respectueux. En général, les commentaires ne sont pas ironiques ou critiques. Ils ne le sont pas pour un événement historique diffusé par les médias.
Il y a un autre événement papal, très différent d'une visite officielle télévisée. C'est le conclave. Les caméras ne peuvent pas entrer au Vatican. Seule une caméra de fiction peut le faire, comme dans le film d'Edward Berger en 2024. Le conclave est vécu de l'extérieur. On en parle à partir de sources secondaires. C'est surtout un événement commenté par des experts et des spécialistes. Seul le moment de la « fumée blanche » le rendra un événement médiatique ritualisé. C'est un moment très dramatique ! Alors, les programmes sont bouleversés. La « communauté diasporique » des catholiques se forme instantanément. Ils vivent, encore une fois, « l'Histoire en direct » : Habemus papam...
Caractériser les « Media Events »
Daniel Dayan a publié un article en 2008. C'était dans le contexte des Jeux olympiques de Pékin. Il a reformulé quatre facteurs principaux. Ces facteurs étaient déjà présents dans sa publication de 1992. Il a aussi observé trois éléments différents par rapport à sa première proposition. Ces différences sont dues aux changements de contexte pendant les seize années entre les deux publications.
Les éléments qu'il considère comme essentiels et stables pour définir les Media Events sont :
« l'emphase », c'est-à-dire que l'événement est partout. Il est diffusé sur tous les écrans. Maintenant, il est aussi sur les tablettes, les téléphones et les ordinateurs. La diffusion numérique ne gêne pas la participation médiatique en direct. Nous pouvons l'ajouter ;
« le caractère performatif » des cérémonies diffusées. Ce ne sont pas des spectacles ou des reconstitutions. Elles font l'histoire en direct ;
« la loyauté » des diffuseurs. Ils respectent le récit proposé par les organisateurs ;
« l'expérience partagée ». Ce n'est pas seulement un grand public qui regarde le même programme. Cela aide à « construire ou reconstruire le "nous" ».
Nous avons analysé les « médias rituels » en termes de « fonctions ». Nous en avons trouvé cinq :
D'abord, une fonction testimoniale. Les images des médias rituels témoignent de quelque chose qui est arrivé. Elles le montrent pour prouver sa vérité et son authenticité.
De même, les médias rituels « monumentalisent » l'événement. Ils en construisent une image officielle que la mémoire collective gardera. Ils le présentent surtout à travers une vision idéalisée. C'est ce qui fonde le principe rituel. Ensuite, ils le font aussi à travers les livres de commémoration, les numéros spéciaux, etc.
Ensuite, les médias rituels légitiment les événements qu'ils diffusent. Pour une personnalité, être diffusée par les médias rituels signifie être reconnue comme légitime. C'est déjà le cas par les institutions qui organisent la réception. Elles sont aussi des acteurs du rituel. On voit des tensions ou des « négociations » autour de la visite de Léon XIV avec l'Élysée. Elles concernaient le programme « officiel » voulu par certains. Il était accepté ou non par d'autres.
Les médias rituels « vectorisent » aussi les événements rituels. Ils leur offrent un public parfois mondial.
Enfin, les médias rituels dramatisent les événements qu'ils diffusent. Ils le font par leur solennité. Ils diffusent des moments historiques : discours, réceptions officielles, messes et bénédictions pour le pape.
L'inversion singulière, de l'actualité à l'histoire
Les médias rituels changent complètement les critiques faites aux médias. On leur reproche parfois de diffuser un flot d'actualités qui s'oublient vite. Chaque jour, chaque heure, les nouvelles d'hier sont remplacées. Mais avec la diffusion des rituels télévisuels, ces reproches disparaissent. L'événement diffusé met les téléspectateurs en contact direct avec « l'Histoire en train de se faire ». Le premier mot pour décrire la visite de Léon XIV est justement « historique ».
Plus généralement, ces visites apportent des changements politiques et institutionnels. L'invité reçu de manière rituelle, comme un souverain, un président ou un pape, vient donner du sens. Il clarifie des positions. Il rappelle des « choses importantes », comme des principes ou des valeurs. Souvent, il provoque des transformations. Ces transformations agissent par cette cérémonie qui dramatise des paroles importantes. C'est une histoire déjà lointaine. On pense aux discours historiques de Charles de Gaulle. Par exemple, « Vive le Québec libre ! » ou « Je vous ai compris » à propos de l'Algérie française.
Il est peu probable que le voyage de Léon XIV en France cette semaine échappe à cette règle. C'est « l'Histoire produite en direct ». Cela se fera grâce à sa diffusion télévisuelle pendant quatre jours. Il est possible que ses paroles officielles sur l'actualité politique et législative française aient un écho particulier. Elles pourraient avoir une portée historique. Elles rappelleront aussi la position de l'Église.
Pour le reste, des millions de catholiques seront aussi devant leur télévision. Ils renforceront leur foi. Ils renforceront aussi leur sentiment d'appartenance à l'Église. Cela se fera grâce à l'intensité de ce moment médiatique « vécu ensemble ». C'est sans doute un miracle de la « télévision cérémonielle »...
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
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