
Peu d'écrivaines ont été aussi célèbres que George Sand pendant leur vie. Elle a écrit plus de 90 livres, plus de 400 articles et des milliers de lettres. Elle était connue dans toute l'Europe. Il est donc impossible de l'oublier complètement dans l'histoire littéraire du XIXe siècle. Cependant, son importance a été beaucoup diminuée par les critiques. Elle n'a été réhabilitée que dans les années 1970-1980, grâce aux études féministes.
L'année 2026 marquera les 150 ans de la mort de George Sand. La relire, c'est découvrir à nouveau sa contribution artistique et intellectuelle. C'est aussi comprendre comment le talent des femmes a été systématiquement ignoré par une liste d'auteurs importants qui ne mettait pas les femmes en avant. Quand on ne peut pas nier une auteure reconnue, on peut diminuer son importance. Joanna Russ décrit ces méthodes dans son livre Comment torpiller l’écriture des femmes ?.
Une femme qui faisait scandale ? Non, une travailleuse acharnée et une amie fidèle
L'exposition "Caricaturer George Sand – De la satire à l’égérie républicaine", qui a lieu actuellement aux Archives de l'Indre, montre l'ampleur des critiques et des caricatures qu'elle a subies durant sa vie.
Pour Baudelaire, Nissart, ou les frères Goncourt, "Le génie est masculin. L'autopsie de Mme Stael ou de Mme Sand aurait été intéressante : elles devaient avoir une constitution un peu hermaphrodite". Le nom de plume d'Aurore Dupin, "George Sand", est né d'une idée d'éditeur. Son premier roman, écrit avec Jules Sandeau, Rose et blanche, a eu du succès grâce à un personnage nommé Jules Sand, inventé de toutes pièces. Pour les œuvres qu'elle écrivait seule, ils ont créé le pseudonyme George Sand. Le prénom George signifie étymologiquement "celui qui travaille la terre", et George Sand était une grande travailleuse qui aimait la terre.
L'auteure s'est fait remarquer en portant parfois un pantalon, ce qui était interdit aux femmes à l'époque, et en fumant comme ses amis écrivains. Divorcée et indépendante, elle gagnait sa vie dans un monde d'hommes. Elle écrivait la nuit, en fumant et en buvant du café. Elle a dit : "Le cigare et le café ont pu seuls soutenir ma pauvre inspiration à 200 francs la page".
La presse s'intéressait à ses relations avec des célébrités : l'actrice Marie Dorval, Musset à Venise, Chopin à Majorque, et critiquait la femme infidèle. On parlait moins de son soutien professionnel à Musset, à qui elle a donné l'idée de sa pièce historique devenue Lorenzaccio, ou de Chopin malade qu'elle soutenait, et de leur passion commune pour la création.
Après une enfance partagée entre une grand-mère d'origine noble, un père révolutionnaire et une mère couturière, elle fut une épouse malheureuse, trompée par un mari qui buvait et jouait. Sand s'est battue pour obtenir le divorce et la garde de ses enfants. Les "injures, sévices et mauvais traitements" reconnus par la justice lui ont permis de gagner son procès. Infatigable, elle écrivait dans les journaux, publiait ses romans tout en gérant sa maison. Elle accueillait à Nohant Delacroix, Chopin, Balzac, Flaubert, faisant de sa maison un lieu de rencontre pour les artistes.
À l'image de l'idée utopique de Charles Fourier sur le phalanstère, sa maison était un "familistère" qui supprimait les différences entre les membres de la maisonnée. Elle réunissait artistes et paysans pour une vie en commun, dans les années 1840. Elle expérimentait la garde partagée des enfants, l'éducation pour tous, et a même éduqué sa servante Marie. Bien sûr, il y avait des limites. Quand son fils a mis enceinte la servante, celle-ci a dû quitter la maison.
On parle peu de la relation amoureuse stable qu'elle a vécue à la fin de sa vie pendant 15 ans avec Alexandre Manceau, un graveur de 13 ans plus jeune qu'elle. Ils ont voyagé ensemble en Italie, en Auvergne, et ont vécu heureux dans la Creuse. Son livre Le Dernier Amour est dédié à sa mémoire.
La présenter systématiquement comme scandaleuse visait à empêcher que d'autres femmes ne la prennent comme exemple.
Une auteure de romans sentimentaux ? Non, une écrivaine féministe
En décrivant Sand comme l'auteure de romans sentimentaux, on diminue l'enthousiasme des lectrices pour cette auteure qui a dénoncé dès son premier roman (Indiana) la situation des femmes dans le mariage et les violences patriarcales.
Dans La Mare au Diable, elle dépeint les paysans de manière positive, contrairement aux clichés négatifs. Cependant, elle aborde le harcèlement sexuel de la jeune Marie, que son patron fermier essaie de violer et poursuit à cheval.
Dans Mauprat, elle montre la violence des hommes qui préparent une embuscade et un viol collectif. Dans Le Secrétaire intime, elle parle du dénigrement constant des femmes en politique à travers la princesse Quintilia, une dirigeante exceptionnelle qui est sans cesse attaquée par des insultes sexistes. Avec Consuelo, elle crée le portrait d'une grande musicienne du XVIIIe siècle en Europe, égale aux hommes et jalousée pour ses talents. Dans André, elle défend le droit des filles à l'éducation, avec une ouvrière talentueuse qui s'intéresse à la culture, mais une ouvrière cultivée n'a pas de place dans la société.
Elle a aussi écrit des essais, comme son Essai sur le drame fantastique, qui a été beaucoup moins connu que ceux de Walter Scott ou Nodier sur le même sujet. Journaliste, elle a contribué à créer des journaux, comme L’Éclaireur de l'Indre en 1843 ou La Cause du peuple en 1848. Elle a écrit plus de 400 articles pour les journaux les plus variés (La Revue des deux mondes, L’Illustration, Le Courrier français…), sur tous les sujets : l'art, la peinture, la musique, la philosophie, la société, d'une manière très moderne. La série "Autour de ma table", commandée par Delphine de Girardin, évoque la diversité des discussions qui avaient lieu chez elle.
Une romancière de la campagne ? Non, une femme politique engagée
Engagée pour le peuple, et particulièrement celui de sa région du Berry, socialiste, elle a défendu la république en 1848. Elle a encouragé la solidarité entre les femmes et les ouvriers, a soutenu et conseillé les poètes prolétaires, combattant avec passion pour l'égalité. Des journaux féministes l'ont présentée comme une candidate politique, mais elle a refusé, car le droit de vote des femmes n'était pas son principal combat. Elle était déjà caricaturée en "Cigogne Politique" en 1848, suite à son engagement dans la vie publique, et dérangeait beaucoup en partageant ses idées politiques.
Marcheuse infatigable et cavalière, elle a aussi été une pionnière de l'écologie, engagée pour défendre la forêt. En 1872, alors que le gouvernement d'Adolphe Thiers prévoyait de couper une partie de la forêt de Fontainebleau, elle a écrit un texte de douze pages plaidant pour la protection de la forêt. Elle utilisait des arguments de biologie, de géologie, d'entomologie ainsi que des sciences de l'ingénieur pour demander l'abandon du projet. Ce texte a été publié d'abord dans le journal Le Temps (en 1872) sous le titre "La forêt, plaidoyer pour les arbres", puis repris dans son recueil Impressions et souvenirs en 1873.
Elle a écrit :
« Irons-nous chercher tous nos bois de travail en Amérique ? Mais la forêt vierge va vite aussi et s’épuisera à son tour. Si on n’y prend garde, l’arbre disparaîtra et la fin de la planète viendra par dessèchement sans cataclysme nécessaire, par la faute de l’homme. »
En alertant sur ce danger, elle a participé à la création d'une des premières réserves naturelles.
Certains auraient souhaité qu'elle entre à l'Académie française. Elle a écrit "Pourquoi les Femmes à l’Académie ?". Évoquant les obstacles sociaux qui limitaient l'accès et la reconnaissance du savoir féminin, elle a plaidé pour l'ouverture des institutions littéraires aux femmes au nom de la liberté et de la justice. Dans son autobiographie Histoire de ma vie (1854-55), un exemple d'auto-affirmation, elle encourage toutes les femmes à sortir du silence pour partager leur propre vision du monde et ce qu'elles sont réellement : "Écrivez votre histoire, vous tous qui avez compris votre vie et sondé votre cœur". Elle s'est fait photographier par le célèbre Félix Nadar, choisissant elle-même son image pour la postérité.
Relire George Sand aujourd'hui, c'est donc redécouvrir l'importance de son œuvre et lui enlever les étiquettes réductrices que l'histoire littéraire, influencée par les idées de son époque, lui a attribuées. Le canon littéraire du XIXe siècle s'est construit en favorisant les récits masculins nationalistes, en rejetant le féminin et le régionalisme.
Rétablir le "matrimoine" consiste à replacer les femmes dans l'histoire des lettres et des sciences, mais aussi à redonner toute leur importance à celles dont on a voulu diminuer l'influence. Ainsi, une pétition demande son entrée au Panthéon en 2026 aux côtés de ses amis Balzac et Victor Hugo, qui reconnaissaient son immense talent. Balzac disait : "Je pleure une morte, je salue une immortelle", tandis que Victor Hugo, dans son discours d'hommage à l'écrivaine, louait son génie :
« George Sand a dans notre temps une place unique. D’autres sont les grands hommes ; elle est la grande femme. Dans ce siècle qui a pour loi d’achever la Révolution française et de commencer la révolution humaine, l’égalité des sexes ».
Sandrine Aragon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.