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Non, « L’Odyssée » de Christopher Nolan ne trahit pas l'oeuvre d’Homère

Le film de Christopher Nolan, loin de trahir l’épopée homérique, est fidèle à l’esprit d’un texte qui a toujours été interprété et capté par d’autres auteurs.

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Illustration de l'Odyssée montrant son interprétation par différents auteurs
L'Odyssée se prête aux interprétations et aux captations par d'autres auteurs depuis sa création. Allociné

Depuis la sortie de la bande-annonce du prochain film de Christopher Nolan, une même remarque revient sans cesse : le péplum trahirait Homère. Les costumes seraient trop propres, les accents américains, le casting jugé « infidèle », aucun acteur grec au programme – chacun exprime son avis au nom d’une vérité antique, mais laquelle exactement ? De quelle fidélité parle-t-on, et à quel texte original ?


Les études de réception forment un domaine des études littéraires qui analyse comment chaque époque réinterprète ses classiques. Plutôt que de voir ces réinterprétations comme des trahisons à corriger, elles y voient la façon dont un texte continue d’exister : chaque lecture ou adaptation contribue à définir l’œuvre plutôt que de la corrompre, comme l’ont démontré Charles Martindale et Richard F. Thomas dans leur ouvrage collectif Classics and the Uses of Reception.

Commençons par rappeler ce que les spécialistes de la Grèce antique appellent, depuis l’Antiquité, les « problèmes homériques ». Qui est Homère ? Un seul poète, plusieurs, ou une figure symbolique représentant des siècles de tradition orale ? Le texte que nous connaissons, fixé par écrit au VIe siècle avant notre ère sous l’autorité de Pisistrate, mêle des couches très différentes : une société de rois mycéniens, des rites funéraires de l’époque géométrique, ainsi que des objets et institutions bien plus récents que la guerre de Troie qu’il prétend raconter. Ces incohérences ne sont pas des erreurs de copiste : elles montrent qu’il s’agit d’un texte composite, retravaillé pendant des siècles. Vouloir y chercher une « fidélité historique » à reproduire au cinéma revient donc à se tromper d’objectif dès le départ.

L’homme aux mille visages

Il y a mieux : Ulysse lui-même est un personnage difficile à opposer aux libertés prises par Nolan. Polytropos – « l’homme aux mille tours » –, il est maître du déguisement, du mensonge, de la fiction. Il est aussi le seul témoin de tous les épisodes merveilleux du poème : rien ne garantit que le Cyclope ou Circé ne soient pas des reconstructions d’un homme épuisé et traumatisé par la guerre, qui aurait transformé son vécu en récit pour mieux le supporter. Cette instabilité de la mémoire, ce jeu sur le témoignage et l’identité, est précisément ce que Nolan explore depuis Inception et Interstellar. L’Odyssée n’est pas une histoire linéaire ; celle de Nolan non plus. Ce n’est pas un hasard si le studio l’a choisi, mais une question d’affinité entre les structures narratives.

Même l’armure d’Agamemnon, déjà présente chez Homère (chant XI de l’Iliade), n’a rien de « réaliste » : bronze, argent et or mélangés, décoré de dragons et de Gorgones, accumulation ostentatoire – une armure poétique, conçue pour impressionner et affirmer le pouvoir, pas pour documenter un équipement militaire. Que le casque du film ressemble, dans la bande-annonce, à celui d’un certain justicier masqué n’est pas une erreur de costumier : c’est le signe qu’un réalisateur ne peut filmer qu’avec son propre « catalogue » d’images, tout comme l’aède composait avec des formules et des motifs déjà existants. Lui reprocher de « ressembler à un super-héros » montre surtout qu’on ignore à quel point l’armure homérique était déjà un spectacle avant d’être un équipement. Quant à l’utilisation par Nolan de familiarités comme le mot « papa » à la place de « père » pour désigner Ulysse dans la bouche du prétendant Antinoos, certains s’en offusquent. Pourtant, ce type de familiarités existe bien dans la poésie homérique : elles sont courantes, et Nausicaa elle-même appelle son père « papa chéri » (pappa phile). La poésie homérique s’adressait au grand public, malgré son dialecte particulier. Le film de Nolan a exactement la même ambition.

La question de la réappropriation

La polémique autour du choix de Lupita Nyong’o pour incarner Hélène est encore plus révélatrice : elle projette sur l’Antiquité une catégorie – la race, inventée sous couvert de biologie au XIXe siècle – que les Grecs anciens ne concevaient pas de la même manière. Pour eux, l’altérité se définissait par la culture et la politique (Grec/barbare), et non par la couleur de peau. L’image d’une Antiquité « blanche » est en réalité une construction tardive, celle du marbre néoclassique que l’on sait aujourd’hui avoir été peint. La Méditerranée antique était un carrefour où circulaient les peuples entre la Grèce, l’Égypte et le Levant. Ce n’est donc pas le casting qui trahit l’Antiquité, mais bien l’indignation contemporaine qui lui prête une pureté qu’elle n’a jamais eue.

Le terme qui revient le plus souvent dans ces débats – appropriation – amène à se demander, à juste titre, qui a aujourd’hui le droit de raconter l’histoire des autres. Mais il suppose aussi qu’il existerait une propriété originelle du mythe, ce que l’histoire de la littérature contredit.

Horace, célèbre poète de la Rome antique, renversait déjà cette logique : « Graecia capta ferum victorem cepit » – « la Grèce vaincue a conquis son farouche vainqueur » (Épîtres, II, 1, 156) –, écrivait-il. Autrement dit, la Grèce, bien que militairement soumise, a culturellement colonisé Rome plutôt que l’inverse. Rome s’approprie la Grèce et crée son propre récit. L’Énéide de Virgile en est un bel exemple : en faisant passer Énée de Troie au Latium (la région de Rome), Virgile légitime l’héritage grec en emmenant avec lui les divinités et le sang troyen en Italie.

Pierre de Ronsard, grand poète français du XVIe siècle, a fait de même avec la Franciade. Il a imaginé une origine troyenne fictive pour la monarchie française, avec un héros nommé Francion (ou Francus). Ce poème, resté inachevé, se voulait une épopée nationale par la réappropriation de la matière épique grecque.

Couverture de la Franciade, première édition de 1572
La Franciade, première édition, 1572. Wikimedia, CC BY

Toute l’Europe s’est construite en se revendiquant héritière d’Homère, siècle après siècle. Nolan n’invente rien : il ajoute un maillon à une longue chaîne d’appropriations et de réinterprétations revendiquées depuis vingt-cinq siècles. Il n’y a pas de vol possible là où la transmission, depuis toujours, s’effectue dans les deux sens.

Qu’il s’agisse de la couleur de peau d’un personnage, de l’apparence d’un casque ou d’une prétendue appropriation culturelle, les critiques virulentes reposent sur le fantasme d’une Antiquité pure, stable et propriétaire d’elle-même. La philologie et l’histoire de la réception des œuvres démontent ce fantasme point par point. Voir L’Odyssée de Nolan, ce n’est donc pas vérifier s’il a bien « recopié » Homère, mais repérer ce qu’il conserve, ce qu’il transforme, et ce que ce choix révèle de notre époque – ce que fait, à sa manière, chaque génération depuis la Rome antique.

Benjamin Demassieux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Mots clés · key words

barbare
— barbaric; barbarian
accumulation
— accumulation, amassing, storage, stockpiling, build-up
instabilité
— instability
antique
— antique, ancient
costume (costumes)
— suit, costume, dress
poétique
— poetic, poetical, poetics
filmer
— to film, shoot
polémique
— controversial, controversy
fidélité
— loyalty, faithfulness, accuracy, reliability
réalisateur
— director

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