L'ESSENTIEL
Depuis juin, les entretiens ont commencé à New York pour choisir le ou la prochaine secrétaire générale des Nations unies.
Mais la compétition va bien au-delà des locaux de l'ONU. À l'échelle internationale, d'intenses négociations diplomatiques ont déjà lieu, reflétant l'importance de cette succession.
Après le mandat du Portugais António Guterres, le poste devrait revenir à une personne d'Amérique latine. Et, qui sait, peut-être enfin à une femme.
En décembre 2026, le ou la futur·e secrétaire général·e de l'Organisation des Nations unies (ONU) sera choisi·e. Ce sera peut-être la première fois qu'une femme occupera ce poste ? Et une personnalité progressiste et dynamique, capable de redonner de l'énergie à une organisation qui en a vraiment besoin ?
La fin du deuxième mandat du Portugais António Guterres à la tête de l'ONU, prévue pour le 31 décembre 2026, marque le début d'une nouvelle période diplomatique importante pour les Nations unies. Dans un contexte difficile, marqué par la guerre en Ukraine, les tensions entre la Chine et les États-Unis, la guerre à Gaza, l'endettement des pays du Sud, et la crise du multilatéralisme, l'élection du ou de la prochaine secrétaire générale semble être un moment décisif pour l'avenir de l'ordre mondial.
Ce poste, souvent décrit comme « le plus difficile au monde », est très important. Face aux critiques et au retrait de pays importants comme les États-Unis, qui réduisent leurs financements et contournent l'ONU, l'organisation doit se réinventer. Nommer une nouvelle personne à sa tête est une occasion de le faire.
Le Conseil de sécurité, toujours le principal acteur
La nomination du ou de la secrétaire générale des Nations unies est encadrée par l'article 97 de la Charte de 1945. Cet article indique qu'il ou elle « est nommé par l'Assemblée générale sur recommandation du Conseil de sécurité ».
Bien que l'Assemblée générale ait le pouvoir officiel de nommer, en réalité, le choix est surtout fait par le Conseil de sécurité. Ce dernier ne propose qu'un seul nom, par le biais d'une résolution. L'Assemblée générale procède ensuite à la nomination, souvent par acclamation.
Concrètement, les pays membres proposent des candidats. Ces candidats sont ensuite entendus par l'Assemblée générale. Le Conseil de sécurité donne ensuite sa recommandation avant que l'Assemblée générale ne procède au vote officiel. Mais cette dernière étape n'a qu'une valeur symbolique. Le choix important est fait en amont par les cinq membres permanents du Conseil : les États-Unis, la Russie, la Chine, la France et le Royaume-Uni. Leur droit de veto leur donne un pouvoir décisif.
Depuis les réformes commencées en 2015, la procédure est cependant un peu plus ouverte. Les candidatures sont rendues publiques et les candidats présentent leur vision de l'Organisation lors d'entretiens retransmis en direct sur UN Web TV. Ces discussions permettent aussi un échange avec la société civile. Toutes ces nouveautés ont rendu le processus, autrefois peu transparent, plus clair, sans changer le rôle central du Conseil de sécurité.
Les prochains entretiens des candidats, prévus en décembre 2026, auront lieu devant tous les États membres réunis en séance informelle de l'Assemblée générale, sous la direction du président de l'Assemblée. Chaque candidat présentera d'abord sa vision de l'avenir de l'Organisation, puis répondra pendant environ deux heures aux questions des représentants des États membres.
Enjeux de représentation géographique et de genre
Cette année, il est attendu, sans qu'il y ait de règle écrite, que le ou la futur·e secrétaire général·e vienne d'Amérique latine, pour respecter un principe de rotation par continent. Il faut aussi noter qu'il n'y a jamais eu de secrétaire général·e de l'ONU originaire de Russie, de Chine ou d'Inde, malgré l'importance géopolitique et démographique de ces pays.
La pratique habituelle veut qu'un·e secrétaire général·e ne vienne pas d'un des cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité. Cela permet de préserver son indépendance et son rôle de médiateur ou médiatrice. Cette règle n'est écrite nulle part dans la Charte, mais elle est devenue une convention bien établie.
La campagne de 2026 se distingue par un enjeu symbolique important : l'ONU n'a jamais été dirigée par une femme depuis sa création en 1945. De nombreux pays et organisations demandent maintenant une alternance entre hommes et femmes et une meilleure représentation des pays du Sud. Cette demande favorise particulièrement les candidatures d'Amérique latine, car la rotation géographique informelle semble devoir bénéficier cette fois à l'Amérique latine et aux Caraïbes. Cette région du monde n'a pas de siège permanent au Conseil de sécurité, mais elle a déjà donné un secrétaire général à l'ONU : le Péruvien Javier Pérez de Cuéllar, qui a occupé ce poste de 1982 à 1991.
Quatre candidatures principales dominent actuellement les discussions diplomatiques, parmi les six officiellement présentées.
Michelle Bachelet, ancienne présidente du Chili et ex-haute-commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, semble être l'une des candidates les mieux placées.
À ses côtés, Rebeca Grynspan, actuelle secrétaire générale de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) et ancienne vice-présidente du Costa Rica, propose une approche plus technique axée sur les réformes de l'organisation et le développement.
Quant à Rafael Grossi, diplomate argentin et directeur général de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), il met davantage l'accent sur la crédibilité stratégique de l'ONU et sur la nécessité d'une réforme budgétaire importante.
Enfin, l'ancien président sénégalais Macky Sall met en avant une vision plus orientée vers la représentation du Sud. Il insiste notamment sur le continent africain, qui compte actuellement 1,5 milliard d'habitants et dont la population pourrait atteindre 2,5 milliards en 2050. Macky Sall plaide aussi pour une amélioration de l'efficacité des agences de l'ONU.
Des entretiens et des débats entre les candidats ont commencé dès juin 2026. Les différences politiques exprimées montrent les divisions actuelles dans le système international. Grossi adopte une position plus réaliste et axée sur la sécurité, privilégiant la réforme administrative et le rétablissement de l'autorité diplomatique de l'organisation. Grynspan se présente comme une médiatrice pragmatique, attentive aux questions économiques et à la gouvernance mondiale. Macky Sall insiste sur la souveraineté des États africains et critique en partie la domination occidentale dans les institutions multilatérales.
Michelle Bachelet, quant à elle, défend fortement les droits de l'homme, la justice sociale, l'égalité entre les sexes et la prévention des conflits. Elle propose une vision progressiste et humaniste du multilatéralisme, basée sur la protection des populations civiles et la coopération internationale face aux crises climatiques et sociales.
Le profil solide mais controversé de Michelle Bachelet
Sa candidature reste cependant sensible sur le plan politique. Son passage au Haut-Commissariat aux droits de l'homme lui a valu des critiques variées. Certains gouvernements occidentaux lui reprochent d'avoir été trop prudente avec la Chine, tandis que des groupes conservateurs aux États-Unis critiquent ses positions sur les droits et libertés.
Le retrait du soutien officiel du Chili à sa candidature, après l'arrivée au pouvoir du président d'extrême droite José Antonio Kast en mars 2026, montre la division idéologique autour de sa candidature. Malgré cela, Bachelet conserve le soutien du Brésil de Lula et du Mexique de Claudia Scheinbaum, ainsi qu'un important réseau diplomatique dans les milieux progressistes internationaux.
Alors que l'ONU traverse une crise profonde de légitimité et d'efficacité, aggravée par un manque de budget important, Michelle Bachelet apparaît comme la candidate la plus prometteuse. Son expérience est très solide : elle a été deux fois présidente du Chili, ancienne ministre de la défense, directrice exécutive d'ONU Femmes puis haute-commissaire de l'ONU aux droits de l'homme. Elle connaît bien les institutions de l'ONU et a une expérience concrète du pouvoir exécutif.
Surtout, elle incarne une idée du multilatéralisme qui refuse de séparer la paix, le développement et les droits humains. À une époque où les politiques de puissance unilatérales affaiblissent le droit international, son profil semble le plus apte à redonner une cohérence politique et morale à l'ONU, qui est si importante aujourd'hui.
Michelle Bachelet a également été une opposante courageuse à la dictature chilienne. Arrêtée en janvier 1975 avec sa mère par la police politique de la dictature militaire de Pinochet (1973-1990), elle a été emprisonnée et torturée avant de partir en exil. Cette expérience a profondément marqué son engagement par la suite. Bachelet connaît très bien le système de l'ONU et peut se vanter d'un bilan positif et concret en matière de défense des droits humains, de l'égalité entre femmes et hommes, du multilatéralisme démocratique et du développement durable.
Ainsi, en 2011, elle a lancé avec ONU Femmes un programme mondial pour mettre fin aux violences contre les femmes, avec des résultats concrets. Par exemple, au Cambodge, elle a contribué à la protection juridique des femmes contre les attaques à l'acide. En Zambie, elle a aidé à la création d'espaces sûrs dans les écoles. De plus, elle a promu l'égalité économique des femmes, par exemple au Sénégal, où des femmes ont pu obtenir pour la première fois des licences de pêche.
Une campagne qui reflète les tensions internationales
Au-delà de la procédure officielle, la désignation du ou de la secrétaire générale donne lieu à une intense activité diplomatique informelle. Les négociations se déroulent dans les couloirs du siège des Nations unies à New York, lors de rencontres bilatérales entre délégations, de discussions discrètes entre les membres permanents du Conseil de sécurité ou encore de réunions organisées en marge des sessions de l'Assemblée générale.
Cette « diplomatie de couloir » (corridor diplomacy) est une partie essentielle du processus.
Enfin, cette élection a lieu dans un contexte où l'idéal du multilatéralisme est remis en question. La montée des puissances émergentes, le renforcement des BRICS, les rivalités sino-américaines, et les critiques croissantes de la gouvernance internationale de l'ONU, qui est contournée par le G7, le G20, l'Otan, l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et d'autres groupes comme le Forum économique de Davos, poussent de nombreux pays à chercher un ou une secrétaire générale capable de réaffirmer le rôle des Nations unies comme principal lieu de dialogue et de négociation pour tous.
Plus encore que lors des élections précédentes, la personnalité du ou de la future titulaire, sa capacité à dialoguer avec des dirigeants aux opinions politiques très différentes et son aptitude à rétablir la confiance entre les grandes puissances seront probablement des critères décisifs.
Compte tenu des évolutions récentes de la société, en particulier en ce qui concerne la représentation des femmes, le moment semble venu de nommer enfin une secrétaire générale à la tête de l'ONU. Il faudrait une personnalité humaniste, progressiste et charismatique, une personne capable de lancer des initiatives nouvelles, des idées originales et des propositions innovantes pour résoudre les conflits.
Chloé Maurel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas d'actions, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait bénéficier de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.