
POINTS ESSENTIELS
Jack l’Éventreur, un tueur en série, a signé plusieurs lettres envoyées à la police de Londres à la fin du 19ᵉ siècle.
Il n’est pas certain que ces lettres viennent de la même personne, et beaucoup de faux ont été créés.
Comment la police scientifique a-t-elle commencé à analyser les lettres qui revendiquaient des crimes ?
Le 27 septembre 1888, une lettre écrite avec de l'encre rouge est arrivée à la Central News Agency de Londres. Elle était signée « Votre dévoué, Jack l’Éventreur » et se moquait des efforts des enquêteurs qui cherchaient à résoudre les meurtres commis dans l'East End de Londres.
L'auteur de la lettre revendiquait les crimes sans le dire directement et laissait entendre que d'autres meurtres allaient avoir lieu. Cette lettre est la première où l'on voit le surnom qui est devenu l'un des plus connus de l'histoire criminelle :
« Cher patron,
J’entends dire partout que la police m’a attrapé, mais ils ne m’auront pas de sitôt. J’ai ri quand ils ont fait semblant d’être sur la bonne piste. Cette histoire sur le tablier de cuir est une grosse blague. Je m’en prends aux prostituées et je ne les arrêterai pas de les éventrer avant qu’on me mette en prison. Mon dernier travail était bien fait. Je n’ai même pas laissé le temps à la fille de crier. Comment penseraient-ils m’attraper maintenant ?
J’aime mon travail et je veux recommencer. Vous entendrez bientôt parler de moi et de mes jeux amusants. J’ai gardé un peu de sang rouge dans une bouteille de bière au gingembre de mon dernier travail pour pouvoir écrire avec, mais il est devenu épais comme de la colle et je ne peux pas l’utiliser. Je pense que l’encre rouge fera l’affaire. Ha. Ha. Pour mon prochain travail, je vais couper les oreilles de la femme et les envoyer aux policiers, juste pour m’amuser. Gardez cette lettre jusqu’à ce que j’aie fait un peu plus de travail, puis sortez-la. Mon couteau est si beau et si bien aiguisé que j’ai envie de l’utiliser tout de suite, si j’en ai l’occasion. Bonne chance.
Votre dévoué,
Jack l’Éventreur
Ne m’en voulez pas d’utiliser un surnom.P.-S. Je n’ai pas pu poster ceci avant de m’être débarrassé de tout le sang rouge sur mes mains. Vraiment pas de chance. Ils disent que je suis un docteur maintenant. Ha ha »
Au début, la lettre a été considérée comme une blague. Mais elle a gagné en crédibilité après la découverte du corps de Catherine Eddowes le 30 septembre 1888. Quelques semaines plus tard, George Lusk, le président du Whitechapel Vigilance Committee, a reçu un colis contenant la moitié d'un rein humain et une lettre appelée « From Hell ».
Voici sa traduction (qui garde les fautes d'orthographe de l'original en anglais) :
« De l’enfer
M. LuskMonsieur,
Je vous ai envoyé la moitié du rein
que j’ai pris d’une femme
je garde l’autre partie pour vous
je l’ai frite et mangée c’était très bon. Je
pourrais vous envoyer le couteau ensanglanté qui
l’a pris si seulement vous attendez un peu plus longtemps.signé
Attrapez-moi quand
vous pourrez
M’sieur Lusk. »
Parce que l'organe et les blessures sur la victime semblaient correspondre, cette lettre est l'une des rares dont on pense qu'elle pourrait être authentique.
Le 3 octobre 1888, Scotland Yard a publié des copies de la lettre « Dear Boss » en espérant que quelqu'un reconnaisse l'écriture. Cependant, la médiatisation de l'affaire a eu un effet inattendu. Après la publication de la lettre, des centaines de courriers ont été envoyés à la police et à la presse. Au total, près de 350 lettres ont été attribuées à Jack l’Éventreur, mais seulement quelques-unes sont considérées comme potentiellement vraies.
La comparaison d'écritures dans les enquêtes
La comparaison d'écritures est différente de la graphologie, que ce soit dans sa nature, ses buts ou ses méthodes, expliquent les services de l'unité nationale de police judiciaire. La comparaison d'écritures cherche à savoir si plusieurs documents ont été écrits par la même personne en étudiant les caractéristiques de l'écriture.
Le principe est que tout le monde apprend d'abord un modèle d'écriture similaire, mais s'en éloigne avec le temps. Les habitudes personnelles poussent à simplifier certains gestes ou à les rendre plus compliqués. L'expert cherche alors ces détails personnels : comment on commence une lettre, comment on relie deux lettres, l'inclinaison des traits, le rythme de l'écriture ou l'espace utilisé sur la page.
L'idée que les écritures du 19ᵉ siècle étaient plus similaires n'est pas fausse. À l'époque où Jack l’Éventreur écrivait ses lettres, les modèles scolaires étaient plus standardisés et moins de personnes savaient écrire. Cependant, il n'y a pas de « bonne » ou de « mauvaise » écriture : seules comptent les habitudes d'écriture de chaque personne. Ces habitudes changent avec l'âge, les maladies, les conditions d'écriture ou l'outil utilisé.
L'expertise des documents ne concerne pas seulement l'écriture manuscrite. À une époque où beaucoup de revendications de crimes ou d'actes terroristes étaient écrites à la machine à écrire, des experts comme Philippe Guichard ont beaucoup travaillé pour recenser les différents modèles de machines et leurs défauts. Ces imperfections pouvaient alors servir de signatures techniques pour relier plusieurs documents.
Ce domaine est devenu plus professionnel. Des formations universitaires ont été créées et les méthodes d'expertise sont harmonisées en Europe, notamment grâce au réseau European Network of Forensic Science Institutes (ENFSI). Malgré cela, les experts restent très prudents dans leurs conclusions. Comme le disait déjà Edmond Locard, qui a fondé le laboratoire de police scientifique de Lyon, en 1920 :
« L’expertise des documents écrits est sans aucun doute la partie la plus difficile de la technique policière. »
Aujourd'hui, les lettres écrites sous le nom de Jack l’Éventreur seraient probablement traitées par les services spécialisés de la police scientifique, comme le pôle national Documents-Écritures (qui fait partie du service national de police scientifique, SNPS).
Ces experts travaillent sur de nombreux types de documents : lettres anonymes, menaces, testaments, chèques, documents tapés à la machine ou documents officiels. Leur travail ne consiste pas seulement à comparer des écritures. Ils peuvent aussi vérifier si un document est authentique, trouver l'origine d'une imprimante, révéler des informations cachées ou effacées, et faire des liens entre différents dossiers.
La psychologie derrière le pseudonyme
Si les lettres écrites sous le nom de « Jack l’Éventreur » étaient une forme de communication cachée, Internet offre aujourd'hui de nouvelles façons de s'exprimer avec de faux profils ou des pseudonymes.
Les plateformes en ligne sont devenues le lieu de nombreux comportements agressifs, menaçants ou discriminatoires. Cela montre que les mêmes mécanismes psychologiques que dans les lettres d'autrefois sont toujours présents : exprimer son hostilité à distance, réduire son sentiment de responsabilité et ne pas avoir à faire face directement à la personne à qui l'on écrit.
Le phénomène de « l'anonymat dissociatif » permet à certaines personnes de séparer leurs comportements en ligne de leur vie normale. Agir sous un nom d'emprunt réduit le sentiment de responsabilité personnelle et peut encourager des comportements qui seraient normalement retenus dans des interactions directes.
Dans ce contexte, devenir Jack l’Éventreur, le temps d'une lettre, permettait d'explorer une part sombre de soi, un sentiment de tout-puissance ou de transgression. L'acte d'écrire offrait un espace où certaines tendances agressives et fantasmes normalement cachés pouvaient s'exprimer.
Les fausses déclarations sous le pseudonyme de « Jack l’Éventreur » compliquent surtout le travail des enquêtes criminelles. Comme l'a dit Cassell (1999) :
« Prouver qu'une personne est innocente peut être aussi difficile que de prouver qu'elle est coupable. »
Plusieurs études ont montré que ces revendications fausses peuvent être motivées par la recherche d'attention, le besoin d'être reconnu ou l'identification à une figure criminelle connue.
Le phénomène de pseudologia fantastica est un comportement où une personne invente souvent des histoires complexes dans lesquelles elle joue un rôle important. Le cas du criminel Henry Lee Lucas montre cette difficulté : il a revendiqué des centaines de meurtres, mais beaucoup se sont révélés impossibles à réaliser pour lui.
Cependant, certains criminels, comme Dennis Rader, ont réellement communiqué avec la police sous un pseudonyme. En signant « BTK » (pour « Bind, Torture, Kill » ; en français, « Attache, torture, tue »), ce tueur en série sadique prolongeait symboliquement ses crimes, tout en satisfaisant son besoin de domination et de contrôle sur les enquêteurs.
Pour vendre plus de journaux
Aujourd'hui, l'authenticité de nombreuses lettres attribuées à Jack l’Éventreur est encore discutée. Deux journalistes travaillant pour la presse londonienne ont admis avoir participé à l'écriture de certaines lettres. Leur but était de maintenir l'intérêt du public pour l'affaire, d'alimenter les médias et d'augmenter les ventes de journaux.
Utiliser le pseudonyme d'un criminel peut donc aussi être un moyen d'obtenir de la célébrité, de l'attention médiatique, de l'influence sociale ou un avantage financier.
Cette idée reste pertinente aujourd'hui. Dans les affaires criminelles très médiatisées, la recherche d'informations nouvelles, de témoignages exclusifs ou de révélations qui pourraient intéresser le public peut parfois rendre floue la frontière entre l'enquête, les suppositions et la fascination pour le meurtrier.
L'histoire des lettres de Jack l’Éventreur n'est pas seulement un sujet d'étude criminologique, mais aussi un phénomène social qui a contribué à créer le mythe collectif autour du criminel.
Article écrit avec la collaboration de Philippe Guichard, adjoint au sous-directeur de la lutte contre la criminalité organisée et la délinquance spécialisée (DNPJ).
Magalie Sabot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas d'actions, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait bénéficier de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.