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Peut-on s’inspirer du Japon pour repenser la durabilité de la filière textile en France ?

Longtemps, le Japon a été le pays du textile reconditionné. Analyse d’un modèle économique peu connu pour éclairer les voies d’une mutation possible du secteur textile.

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Vous voyez trois kimonos ? C'est aussi une façon originale de réutiliser les tissus de l'industrie de la mode. Damian Hutter/Unsplash, CC BY

Réutiliser les vêtements pourrait aider à réduire l'impact sur l'environnement du secteur de la mode. Dans la deuxième moitié du 20ème siècle, le Japon utilisait beaucoup les tissus pour fabriquer de nouveaux vêtements. Comprendre comment cela fonctionnait peut nous donner des idées pour créer un nouveau modèle de production et de consommation.


Dans le monde, l'industrie textile est le quatrième secteur qui a le plus d’impact sur l’environnement. Elle est responsable d'environ 8 % des gaz à effet de serre et de 20 % de la pollution mondiale de l'eau potable. Comme la production augmente sans cesse, les vêtements sont utilisés de moins en moins longtemps. Cela crée beaucoup de déchets, qui causent de graves problèmes environnementaux.

En France, on applique la loi sur la "responsabilité élargie du producteur" (REP) pour les textiles, ce qui est une bonne chose par rapport à d'autres pays européens. Cependant, les résultats ne sont pas encore très bons. En 2023, seulement 32 % des textiles et chaussures vendus ont été collectés. De plus, moins de 60 % des produits collectés peuvent être réutilisés car leur qualité n'est pas suffisante.


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Une autre solution existe

Pour rendre le secteur textile plus durable, on se concentre sur deux idées principales : produire moins, mais mieux, et améliorer la collecte et le recyclage. La première idée est souvent vue comme nécessaire pour réduire l'impact sur l'environnement. Mais cela implique de changer le modèle économique des entreprises actuelles et les habitudes des consommateurs. D'un autre côté, le recyclage est rentable, ce qui peut encourager à produire toujours plus, même si l'objectif est de réduire l'impact environnemental.

Dans cette discussion, il existe une troisième voie, souvent oubliée malgré une volonté affichée : le « reconditionnement ». Ce n'est pas la même chose que la « seconde main ». Le reconditionnement utilise différentes techniques comme l'entretien, la réparation, l'échange, l'adaptation et la réutilisation pour prolonger la vie des produits. Son impact sur l'environnement est très faible. Il crée aussi des emplois locaux, surtout dans le tri, la réparation et le « re design ». De plus, il répond au désir des consommateurs de changer et d'avoir des nouveautés. Cependant, on pense souvent que développer et généraliser cette pratique est difficile, voire impossible, dans un monde où l'on consomme beaucoup.

L'exemple du Japon

Jusqu'à présent, le Japon est le seul pays du G20 à avoir pratiqué le reconditionnement textile à grande échelle. Cela ne date pas de l'époque des artisans d'autrefois, mais s'est fait au 20ème siècle, entre les années 1920 et 1960. À Kyoto, un centre de production important, un kimono teint sur deux était reconditionné. Ce n'était pas parce que les Japonais étaient naturellement plus sobres, mais plutôt à cause de leur amour de la mode et du manque de ressources. Pendant plus de deux siècles, le Japon était presque indépendant. Il produisait peu de coton, et la soie était réservée à une petite partie de la population : la classe guerrière, qui représentait seulement environ 7 % des habitants. Comme il n'y avait pas assez de nouveaux vêtements pour répondre à la demande, le reconditionnement est devenu une solution.

Dès le 18ème siècle, ce système s'est organisé. À Tokyo, il y avait deux marchés principaux :

  • Le premier était pour la vente en gros. On y vendait des tissus neufs qui n'avaient pas été vendus les saisons précédentes. Il fallait les remettre à la mode.

  • Le second était un marché d'occasion où les articles étaient vendus sans être réparés. Le tri était très important. On séparait les textiles qui pouvaient encore être vendus localement de ceux qui étaient destinés à d'autres marchés.

  • Une vraie industrie du reconditionnement

    La vente au détail et la vente en gros se faisaient sur les mêmes marchés. Beaucoup d'acheteurs étaient des colporteurs qui achetaient le matin lors des enchères et vendaient l'après-midi ou lors d'autres enchères. Plusieurs marchés dans différentes régions, recevant des textiles des grandes villes, complétaient ce réseau dans tout le pays.

    Le reconditionnement textile au Japon n'était pas juste une pratique pour survivre qui allait disparaître avec la modernisation. À partir des années 1920, il est devenu une véritable industrie. Un système complexe s'est développé, avec des compétences techniques très variées et spécialisées : réparation, re-teinture, nettoyage, détachage, transformation. Les différents métiers se sont organisés en groupes, syndicats et associations professionnelles.

    Le *shikkai* – dont le nom signifie « marchand de toutes choses » – était une personne clé dans le reconditionnement. Il n'était ni fabricant ni simple vendeur, mais plutôt un organisateur. C'est lui qui gérait tout le cycle de vie d'un vêtement, depuis sa première teinture jusqu'à ses reconditionnements successifs. Il évaluait l'état du tissu, conseillait le client sur les options de reconditionnement, suivait les pièces confiées, faisait appel à un réseau d'artisans très spécialisés, vérifiait chaque étape, puis rendait le vêtement terminé. Le *shikkai* pouvait aussi vendre, mais son principal avantage était sa relation avec le client et sa capacité à organiser cet écosystème artisanal. En fin de compte, c'est son rôle d'intermédiaire qualifié et proche du client qui faisait du *shikkai* le centre de toute cette activité.

    La réparabilité au cœur de la valeur

    Trois raisons principales expliquent le succès du reconditionnement textile au Japon :

    Premièrement, la culture du vêtement était basée sur une forme simple et standardisée, pour les hommes comme pour les femmes : le kimono. La valeur d'un vêtement ne venait pas de sa forme, mais de la qualité et de la quantité de tissu, ainsi que de la richesse et du style des motifs. La possibilité de le réparer était donc intégrée dès la conception du produit.

    RTS 2023.

    Deuxièmement, les vêtements étaient considérés comme une forme de capital et d'épargne. Par exemple, en 1842, une famille guerrière en difficulté financière a réussi à gagner l'équivalent de la moitié de son revenu annuel en vendant ses vêtements. Ce principe concernait toutes les classes sociales jusqu'au 20ème siècle. Ainsi, l'expression « mener la vie de bambou », qui signifie vendre ses vêtements petit à petit pour vivre, était encore très utilisée au Japon après 1945. Quand les kimonos étaient trop usés pour être revendus tels quels, ils servaient encore à fabriquer des cols, des bordures, des éponges ou des housses, ce qui permettait d'avoir un revenu modeste mais régulier.

    Un grand nombre d'artisans

    Enfin, la société disposait d'un grand nombre d'artisans très compétents, capables de réaliser une grande variété de petites réparations pour prolonger la vie des textiles. Ce réseau était bien organisé sur tout le territoire, ce qui limitait les pertes de valeur lors des différentes étapes. Il comprenait des services de proximité gérés par des personnes spécialisées, ainsi que de grands centres commerciaux capables de gérer de gros volumes. Les compétences en tri et en préparation étaient très importantes, même si elles sont peu connues car souvent exercées par des femmes dans des contextes informels.

    En France, une loi pour réduire l'impact environnemental de l'industrie textile a été votée le 8 juillet 2026, après de longs débats au parlement. Certains s'inquiètent déjà du manque d'efficacité de cette loi importante. Pourtant, l'expérience du Japon avec le reconditionnement à grande échelle montre que l'on peut concilier le désir de consommer et la protection de l'environnement. C'est une possibilité qui a déjà existé dans l'histoire. Cela demande de changer la façon dont on crée de la valeur : moins en achetant des produits neufs, et plus en les entretenant. Il faut aussi rendre la réparation, la transformation et la réutilisation des vêtements attractives.

    Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas d'actions et ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait bénéficier de cet article. Ils n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

    Currently reading at B1 level (Intermédiaire)