En septembre 2026, le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD) est sur le point de faire un grand pas dans sa montée politique. Après avoir obtenu plus de 44 % des voix en Saxe-Anhalt le 6 septembre, ce même parti semble être le favori en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, où les intentions de vote atteignent 36 %. Au cœur de cette dynamique électorale, on trouve un sujet qui revient souvent : le refus de l'installation de parcs éoliens. Cette opposition n'est pas seulement un slogan, c'est une stratégie globale qui vise à se démarquer des partis traditionnels et à se présenter comme le protecteur des habitants de la région.
L'AfD a inclus dans son programme électoral pour la Saxe-Anhalt trente mesures concernant la politique énergétique. C'est l'un des trois grands axes du parti, avec quarante-trois propositions sur l'immigration et trente-trois sur l'éducation. La question des éoliennes est donc très importante, alors que le gouvernement fédéral a lancé en 2022 un plan ambitieux pour consacrer 2 % du territoire national à l'éolien terrestre d'ici 2032. Cette décision a entraîné une procédure de planification dans chaque région (Land) pour définir les zones où les projets éoliens devront être réalisés.
Pour les habitants de certaines communes rurales, ces zones représentent plus qu'un simple tracé sur une carte. Les consultations publiques prévues par la loi sont souvent jugées insuffisantes, surtout quand des propriétaires signent des contrats avec des entreprises d'énergie sans consulter leurs voisins. Le sentiment que des infrastructures qui ne leur appartiennent pas leur sont imposées crée des mouvements d'opposition locaux. Cependant, ces mouvements ont du mal à faire entendre leurs revendications, car les projets respectent les règles légales.
C'est dans ce contexte que l'AfD a développé son discours contre les éoliennes, les appelant « moulins de la honte ». Cette expression a été popularisée par Alice Weidel, la cheffe du parti, lors de leur congrès national en janvier 2025. Ce langage, qui cherche à marquer une rupture, rappelle la manière dont les Verts, au début des années 1980, critiquaient les partis établis en les appelant les « vieux partis ». L'AfD utilise ce terme à l'envers pour attaquer les écologistes et essaie de s'approprier l'idée de changement qui, historiquement, avait aidé les Verts à arriver au pouvoir.
Les actions de sensibilisation organisées par le parti ces derniers mois montrent sa volonté de se présenter comme le défenseur des communautés locales. Un premier colloque a eu lieu les 23 et 24 janvier 2026 au Bundestag à Berlin. Des intervenants de différents milieux ont participé pour analyser de manière critique le développement de l'énergie éolienne, en soulignant ses impacts négatifs sur les forêts, les sols et la biodiversité. Un deuxième événement s'est tenu le 9 mai 2026 au parlement de Thuringe, ce qui a renforcé la visibilité de la position du parti au niveau régional.
Ces rencontres publiques ont mis en lumière les critiques de l'association de protection de la nature NABU. Cette association reproche à la politique énergétique actuelle de ne pas respecter la directive européenne sur les oiseaux, en détruisant les habitats d'espèces protégées. Le parti a ainsi exploité un « dilemme vert », opposant la lutte contre le changement climatique à la protection de la biodiversité, pour attirer des électeurs qui sont sensibles à la protection des forêts et des espèces en danger.
Un exemple important de cette sensibilité est une étude réalisée avec le chercheur Reiner Keller. Cette étude a trouvé plus de 500 articles de presse sur les problèmes rencontrés par le milan royal, un rapace en voie de disparition. Grâce à ces nombreuses références dans les médias, l'AfD a pu montrer que les préoccupations environnementales ne concernent pas seulement les émissions de CO2, mais aussi la survie d'espèces importantes.
En utilisant ces arguments, le parti essaie d'attirer un public plus large que ses soutiens habituels. Il se présente comme la voix des luttes qui, selon lui, sont ignorées par les partis politiques traditionnels. Cette alliance discrète avec les mouvements locaux contre les éoliennes a permis de créer un front commun, renforçant la visibilité du parti dans les zones rurales où les projets éoliens rencontrent le plus d'opposition.
Malgré ces succès, la victoire électorale en Saxe-Anhalt ne garantit pas à l'AfD le pouvoir absolu. Avec 42 sièges sur 42, le parti manque de trois sièges pour avoir la majorité absolue. Une coalition est donc nécessaire pour former un gouvernement stable. L'expérience de la Thuringe en 2024, où l'AfD, bien qu'arrivé en tête avec 32 % des voix, a été écarté par une coalition improbable entre la droite traditionnelle et la gauche, montre la difficulté d'obtenir un accord sans rompre le « cordon sanitaire » qui sépare les partis d'extrême droite des autres formations.
Cette séparation idéologique se voit aussi dans le rejet constant de la CDU (Union chrétienne-démocrate) par l'AfD, qui la qualifie de « vieux parti » dans son programme. Tant que le principe du cordon sanitaire est appliqué, l'AfD ne pourra pas s'allier avec la CDU, ce qui limite ses options de coalition. La décision finale concernant la nomination du ministre-président de Saxe-Anhalt, qui pourrait prendre plusieurs semaines après le vote, déterminera si le parti réussira à franchir cette étape.
Si l'AfD arrive au pouvoir, son programme contre les éoliennes se traduirait par la mise en place d'un moratoire. Ce terme, issu du droit, signifie généralement une suspension temporaire d'une loi. En réalité, les régions n'ont pas assez de pouvoir pour suspendre les directives nationales sur la transition énergétique. Le moratoire dont parle le parti se traduirait donc plutôt par un gel de la planification, c'est-à-dire une limitation du zonage pour les parcs éoliens.
Cette approche se heurte aux délais fixés par le gouvernement fédéral. Jusqu'en 2027, les régions ont une certaine liberté pour organiser le développement des parcs éoliens. Après cette date, si les objectifs intermédiaires ne sont pas atteints, la responsabilité du déploiement reviendra au marché, et ce sont les entreprises privées qui prendront le relais. Ainsi, une région qui s'opposerait fortement à l'éolien pourrait, paradoxalement, être obligée de libérer plus de terrain après 2027 pour compenser les retards accumulés.
L'expérience du Brandebourg, où un moratoire de planification a été mis en place, montre que ces mesures ne font que retarder le déploiement sans l'empêcher définitivement. Le parti reconnaît d'ailleurs dans son programme électoral que ses moyens d'action sont limités et qu'il devra défendre sa position auprès du Conseil fédéral, la chambre haute du parlement où les seize régions sont représentées. Avec seulement quatre sièges sur soixante-neuf, la Saxe-Anhalt ne pourra pas influencer de manière décisive les décisions nationales.
Cette contrainte structurelle pose la question de la crédibilité des promesses de l'AfD. Si le parti n'arrive pas à réaliser son objectif d'arrêter l'éolien, il risque d'augmenter le sentiment de frustration chez ses électeurs, qui pourraient alors se tourner vers d'autres formes d'extrémisme ou se désintéresser de la politique. À l'inverse, s'il ne parvient pas à tenir ses engagements, cela pourrait affaiblir le soutien de ceux qui voient en l'AfD une alternative crédible aux partis traditionnels.
Le débat sur les éoliennes s'inscrit ainsi dans un mouvement plus large, où la question de la transition énergétique devient un enjeu politique. L'Allemagne, qui s'est engagée à accélérer sa transition vers les énergies renouvelables, est confrontée à un paradoxe : la nécessité de développer des sources d'énergie propres se heurte à la protection de la biodiversité et à la préservation des paysages ruraux. L'AfD utilise cette tension pour se présenter comme le défenseur des intérêts locaux, tout en contestant les objectifs climatiques nationaux et européens.
De plus, le parti utilise les préoccupations environnementales pour renforcer son image d'« anti-système ». Le préambule de son programme électoral en Saxe-Anhalt mentionne soixante-quinze fois les « vieux partis », créant un lien entre chaque sujet et la rupture avec l'establishment. Cette façon de parler, lorsqu'elle est appliquée à la politique énergétique, vise à présenter les mesures de l'AfD comme une alternative radicale aux décisions prises par les gouvernements traditionnels et les institutions européennes.
L'organisation de journées d'information publiques dans les parlements de Berlin et de Thuringe montre la volonté du parti de légitimer son discours en le présentant comme un débat ouvert. En mettant l'accent sur les effets négatifs perçus des éoliennes sur les sols, les forêts et les espèces protégées, l'AfD cherche à mobiliser l'opinion publique autour d'une cause qui dépasse les divisions politiques habituelles.
Cette stratégie a aussi pour effet de créer un espace où les préoccupations locales sont amplifiées, même si les projets éoliens respectent les normes en vigueur. Le sentiment que des infrastructures externes sont imposées persiste, alimentant une méfiance envers les autorités centrales et les entreprises d'énergie. L'AfD profite de ce mécontentement pour se présenter comme le défenseur d'une souveraineté locale menacée.
Le scénario où l'AfD réussirait à instaurer un moratoire de planification soulève cependant des questions juridiques. Les compétences en matière d'aménagement du territoire sont partagées entre le niveau fédéral et les régions, mais les directives européennes et les lois nationales imposent des obligations pour atteindre les objectifs climatiques. Ainsi, même si une région décidait de suspendre la mise en place de nouveaux projets éoliens, elle resterait soumise aux exigences de l'Union européenne, ce qui pourrait entraîner des sanctions ou des pressions politiques.
Dans le cas où les objectifs de 2027 ne seraient pas atteints, la logique du marché interviendrait, donnant aux entreprises le pouvoir de développer des parcs éoliens sans l'accord explicite des autorités régionales. Cette évolution pourrait inverser le rôle de l'AfD, qui, en essayant de bloquer les projets, se retrouverait finalement face à une expansion accélérée une fois les restrictions levées.
La leçon tirée de l'expérience du Brandebourg montre que les moratoires peuvent retarder, mais pas empêcher, le déploiement des énergies renouvelables. Le parti, conscient de cette réalité, admet dans son programme qu'il ne pourra pas agir seul et devra faire pression auprès du Conseil fédéral. Cette reconnaissance de ses limites institutionnelles contraste avec le ton combatif utilisé dans la plupart de ses communications, où il se présente comme le seul capable de défendre les intérêts des citoyens face à une élite technocratique.
Cette différence entre les ambitions politiques et les contraintes légales crée une incertitude pour les électeurs. D'un côté, le discours anti-éolien répond à des préoccupations concrètes et visibles, comme la protection des paysages ruraux et la sauvegarde des espèces menacées. De l'autre, la réalité des engagements climatiques de l'Allemagne et de l'Union européenne rend difficile un blocage total de l'éolien.
L'avenir de l'AfD dépendra donc de sa capacité à concilier ces deux aspects. Si le parti parvient à exploiter le mécontentement local tout en gérant les contraintes institutionnelles, il pourrait renforcer sa position comme force politique importante dans les régions où les projets éoliens sont les plus contestés. En revanche, s'il échoue à tenir ses promesses, cela pourrait alimenter un sentiment de déception, ouvrant la voie à d'autres mouvements populistes ou à une perte de confiance dans le système démocratique.
En résumé, la victoire électorale de l'AfD en Saxe-Anhalt marque un tournant important pour le débat énergétique en Allemagne. Le parti a réussi à faire de l'opposition locale aux éoliennes un pilier central de son programme, en utilisant un discours de rupture et en mobilisant les inquiétudes environnementales pour attirer plus d'électeurs. Cependant, les limites juridiques et institutionnelles qui encadrent la transition énergétique suggèrent que la mise en œuvre concrète de ses ambitions restera compliquée.
Le véritable défi est maintenant de savoir si l'AfD pourra transformer son discours en actions concrètes, tout en respectant les obligations nationales et européennes. La manière dont le parti gérera la volonté d'arrêter l'éolien et les impératifs climatiques déterminera non seulement son avenir politique, mais aussi la direction de la transition énergétique en Allemagne. Si les promesses anti-éoliennes ne se traduisent pas par des résultats concrets, le parti pourrait voir son soutien diminuer, ouvrant la porte à de nouvelles dynamiques électorales. À l'inverse, une réussite, même partielle ou symbolique, pourrait renforcer son image d'opposant aux élites et consolider son influence lors des prochains scrutins nationaux et européens.