
L’ESSENTIEL
L’intelligence artificielle (IA), surtout l’IA générative, est déjà beaucoup utilisée par les élèves et les enseignants.
L’IA va-t-elle aider l’école ou empêcher les jeunes de penser et d’acquérir des compétences ? L’IA peut-elle réduire les inégalités ? Devons-nous accepter que l’IA envahisse l’éducation ?
Face à ces questions, une idée simple : parler IA comme on parle une langue étrangère.
La place de l’intelligence artificielle (IA) dans l’éducation est un sujet de débat. Cela concerne la France et d’autres pays. Les discussions sont compliquées. Les idées sur l'IA sont différentes. De plus, la technologie évolue très vite. Les systèmes d'IA deviennent de plus en plus performants. Ces systèmes sont utilisés dans le processus éducatif. Ils sont présents dans la salle de classe, pour la transmission des notes, la création de documents pédagogiques, et l'administration du système éducatif.
La question principale est claire : utiliser l'intelligence artificielle, surtout générative (comme ChatGPT, Claude, Perplexity, Gemini, Mistral Vibe), est-ce bon ou mauvais pour les élèves et les enseignants ? Il n'y a pas une seule réponse. Cependant, il existe une méthode simple pour gérer cette situation. C'est ce que j'appelle le « bilinguisme éducatif ».
Quels bénéfices pour les apprenants ?
Commençons par les élèves et les avantages de l’intelligence artificielle. L'IA peut trouver des ressources utiles (textes, images, vidéos). Elle peut expliquer des documents et les traduire. Elle aide à créer des textes, des images, des plans ou des présentations. Elle répond aux questions et peut tenir une conversation intéressante. Elle propose un suivi personnalisé ou un plan d'étude. Elle crée aussi des supports de cours et des exercices.
De plus, l'IA offre des outils aux élèves en situation de handicap. Elle aide aussi ceux dont la langue ou la culture sont différentes de celles de l'école. Ces outils leur permettent de participer au processus éducatif.
En général, l'IA peut aider à réduire les inégalités.
Bien sûr, les systèmes d'IA actuels ne garantissent pas toujours un bon fonctionnement. Leurs faiblesses sont souvent soulignées. Mais il n'est pas certain que ces faiblesses annulent tous les bénéfices. Il n'est pas non plus impossible de penser qu'elles pourront être surmontées.
Les dangers de l'IA dans l'éducation
Les dangers liés à l'utilisation de l'IA dans l'éducation sont plus graves. Cela ne prend pas en compte les effets psychologiques et sociaux de l'IA. Ces effets vont au-delà des fonctions pédagogiques et soulèvent d'autres questions.
Il faut d'abord comprendre qu'il ne suffit pas d'examiner les conséquences immédiates de l'utilisation de l'IA. Comme pour toute technologie puissante, ses effets doivent être évalués sur le long terme.
On s'inquiète à juste titre de la perte de compétences des élèves. En confiant à l'IA les tâches intellectuelles du processus éducatif, les élèves n'apprennent pas à les faire eux-mêmes. Au début, ils comprennent encore ces tâches. Mais bientôt, elles disparaissent de leur vie. La capacité de penser, que l'école ou l'université offre, est remplacée par la capacité de donner la bonne commande à un ordinateur. L'idée d'effort personnel a disparu.
Un deuxième danger est l'affaiblissement du sens critique. Cela vient de la tendance à faire plus confiance aux décisions d'une machine qu'à son propre jugement. Cela vient aussi du manque de ressources intellectuelles pour exercer ce sens critique.
Un troisième risque est de réduire l'enseignant au rôle d'assistant de l'IA. Il n'est plus un modèle. Il n'est plus le garant de la qualité de l'éducation. Il n'est plus la source fiable de la connaissance.
Un quatrième problème est la triche, ou plus exactement le plagiat. Ce que l'élève présente n'est pas le résultat de sa propre réflexion. C'est une copie, parfois modifiée, de ce que le système d'intelligence artificielle a produit.
Enfin, la dimension sociale de l'enseignement peut disparaître. L'IA divise l'enseignement en autant de processus individuels qu'il y a d'élèves. La classe est remplacée par des cours particuliers. Cela ne peut qu'augmenter les inégalités.
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Du côté des enseignants
Pour les enseignants, la situation est différente, mais elle présente la même dualité.
L'enseignant pourrait perdre la capacité de créer un cours. Ensuite, il pourrait ne plus imaginer qu'un cours doit être créé. Il suffirait de demander à l'IA de le faire. Son sens critique pourrait s'affaiblir. Il prendrait l'habitude de se fier à l'IA. Il abandonnerait ainsi son rôle d'enseignant. Ce rôle n'est pas d'être un détenteur de tout savoir. C'est d'être le garant de la méthode pédagogique. Il perdrait aussi son rôle social. Face aux parents et à l'administration, il serait en position de faiblesse.
Certains enseignants expriment leur peur, leur méfiance ou leur dégoût envers les systèmes d'intelligence artificielle. Ils s'opposent même au projet même de l'IA dans l'éducation.
Nous sommes donc face à un choix. Faut-il utiliser l'IA pour le bien des élèves et des enseignants, malgré les risques ? Ou faut-il renoncer aux bénéfices de l'IA à cause de ces risques ? Il y a aussi l'incertitude sur les effets réels de l'IA à court et long terme. Et nous ne savons pas comment elle évoluera dans les années à venir.
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Laisser l’enseignant décider : une réponse courante, mais limitée
La réponse officielle consiste à laisser chaque enseignant décider. L'enseignant est au centre du dispositif pédagogique. Il décide lui-même s'il utilise ou non l'IA. Il choisit s'il utilise un système d'IA pour toute sa classe. Il décide aussi s'il autorise les élèves à utiliser un système d'IA pour leur travail personnel. L'enseignant reste ainsi maître de la situation ou au moins en contrôle régulier.
Cette réponse semble logique et met tout le monde d'accord. Mais elle a des limites. Elle ne résout pas le problème. Elle charge chaque enseignant de le résoudre à sa manière. Sur quelle base doit-il prendre sa décision ? A-t-il les compétences nécessaires pour faire un choix éclairé ? Comment éviter la multiplication des outils et des méthodes ? Cela ne peut qu'aggraver les inégalités.
Mais le principal défaut de cette position majoritaire est ailleurs. Elle recommande d'intégrer l'IA dans l'enseignement traditionnel. Cela affaiblit l'enseignement traditionnel. Il est exposé aux risques mentionnés. En même temps, cela empêche l'IA de réaliser pleinement son potentiel. Les deux approches se gênent mutuellement. Il est difficile de mesurer leur contribution positive ou négative.
Vers un « bilinguisme numérique » : apprendre à faire avec et apprendre à faire sans
Je propose au contraire d'instaurer un « bilinguisme numérique ». Il faut créer, à partir du collège et dans toutes les matières, des cours où les outils numériques, y compris l'IA, sont interdits. En parallèle, il faut créer des cours où ces outils sont utilisés le plus possible.
Ces cursus en deux voies, « sans » et « avec », seraient organisés comme les établissements bilingues. Dans ces établissements, certaines matières sont enseignées dans une langue et d'autres dans une autre. Les élèves utilisent aussi la langue correspondante dans leurs travaux.
Ce bilinguisme numérique présenterait des avantages importants pour trois raisons.
Premièrement, les cours « sans » fourniraient les bases intellectuelles et morales de l'approche traditionnelle. Cette approche a fait ses preuves depuis des siècles. Les savoirs de base seraient acquis. De plus, la valeur de la connaissance serait transmise par l'exemple. Les cours « avec » donneraient aux élèves et aux enseignants l'occasion de développer des compétences numériques solides. Elles leur seront nécessaires dans leur vie professionnelle et citoyenne. Le passage d'une méthode à l'autre permettrait aux enseignants et aux élèves de mieux comprendre les avantages et les limites des outils techniques. Cela permettrait aussi de cultiver l'esprit critique.
Deuxièmement, les participants, qu'ils soient enseignants ou élèves, seraient protégés de trois risques :
Le risque de ne pas avoir accès aux outils numériques. Cela peut arriver en cas de panne technique, de crise économique, de catastrophe naturelle ou de guerre. Dans ce cas, ils auraient appris à faire sans ces outils.
Le risque de déshumanisation. Cela peut arriver si l'activité dépend entièrement des outils numériques. Le plaisir du métier pour les enseignants et le plaisir de participer à la vie sociale de la classe pour les élèves seraient préservés.
Le risque d'irréversibilité. Nous ignorons les effets à long terme de l'utilisation du numérique sur les apprenants. Nous pourrions vouloir le bannir ou le limiter. Nous serions alors capables de le faire, car nous aurions conservé la capacité de nous en passer.
Troisièmement, nous serions mieux capables d'évaluer l'apport et les inconvénients des technologies. Nous aurions donné toutes leurs chances aux technologies dans les filières « avec ». Nous pourrions les comparer aux filières « sans ».
L’IA dans l’éducation : bonne ou mauvaise chose ?
La majorité des enseignants sont prêts à utiliser l'IA dans leur travail, à condition de pouvoir le faire comme ils le souhaitent. Beaucoup y trouvent des avantages. Cependant, d'autres sont très hostiles à l'IA. Certains qui ne le sont pas aujourd'hui pourraient le devenir. L'IA commence à avoir mauvaise réputation dans l'opinion publique. L'opinion est d'ailleurs très divisée.
Le bilinguisme permettrait à chacun d'exercer son métier selon ses convictions. Ceux qui sont totalement opposés à l'IA enseigneraient uniquement dans des classes « sans ». Les autres assureraient certains cours « avec » et d'autres « sans ».
Surtout, il y a un désaccord sur la question de savoir s'il faut déployer l'IA dans l'enseignement. Le bilinguisme permettrait de tester les deux hypothèses. On pourrait comparer les résultats sur les mêmes populations d'élèves. La comparaison pourrait être faite à différents niveaux, du primaire à l'université.
Cela permet aussi d'éviter l'alternative du tout ou rien. Les dispositifs actuels sont hybrides. Ils combinent des méthodes traditionnelles et un peu d'IA dans les mêmes cours. C'est une approche prudente. Mais elle ne permet pas de répondre aux questions théoriques et pratiques posées par l'arrivée de l'IA dans l'éducation.
Cet article reprend les idées présentées par l’auteur lors de la journée « L’intelligence artificielle pour les sciences » organisée par l’Académie des sciences le 1er octobre 2025.
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