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Bénin : que révèle la présidentielle du 12 avril sur l’évolution du système politique ?

L’élection de Romuald Wadagni est perçue par certains comme le prolongement d’un système politique préexistant, plutôt que comme une alternance véritable.

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L’élection présidentielle qui a eu lieu le 12 avril 2026 au Bénin a vu la victoire de Romuald Wadagni avec plus de 94 % des votes. Cet événement soulève plusieurs questions sur la politique actuelle au Bénin. Comment expliquer un tel résultat, surtout après les changements apportés au système des partis politiques et aux règles électorales ? Dans cette interview accordée à The Conversation Africa, le sociologue politique Narcisse M. Yèdji partage ses analyses.


Comment expliquer le score de 94 % obtenu par Romuald Wadagni lors de cette élection ?

L’élection présidentielle du 12 avril 2026 s’est terminée avec la victoire du candidat de la majorité présidentielle, Romuald Wadagni. Il a obtenu 94,27 % des suffrages, selon les chiffres officiels annoncés par la Commission électorale nationale autonome (CENA). Dans le contexte politique actuel du pays, un score aussi élevé pose naturellement des questions sur sa signification.

D'une part, ce résultat peut montrer que les votes se sont concentrés sur le candidat de la majorité présidentielle. Cela signifie que les voix se sont peu réparties entre les différents candidats. Il y avait deux binômes en lice : celui de Romuald Wadagni et Mariam Chabi Talata, qui a gagné, et celui de Paul Hounkpè et Rock Judicaël Hounwanou. Généralement, ce genre de situation se produit quand l'opposition est très faible et n'a quasiment aucune chance de gagner.

D'autre part, cet écart important entre les candidats pourrait aussi indiquer un soutien très fort pour le duo gagnant. Cela peut donner l'impression d'un large accord en sa faveur.

Il est clair que les récents changements dans le système politique et électoral du pays (le système des partis et le code électoral) ont renforcé le camp majoritaire. Ils ont aussi limité le choix des candidats à seulement deux duos présidentiels, qui n'avaient pas de grandes différences sur le fond. Ces changements rendaient déjà une victoire attendue, mais pas avec un tel écart.

En comparant avec l'élection présidentielle de 2021, on peut mieux comprendre ce résultat. À cette époque, Patrice Talon avait gagné avec 86 % des voix. Il y avait alors un peu plus de compétition, avec trois duos de candidats.

Le score élevé de ce 12 avril peut donc être vu comme le signe d'une concentration de plus en plus importante des soutiens autour du gouvernement actuel.

Cette analyse prend tout son sens dans le contexte actuel, où les nouvelles règles de la compétition politique ne laissent pas assez d'alternatives aux électeurs pour susciter un réel intérêt.

Cependant, il faut aussi nuancer cette idée d'un soutien populaire qui augmenterait sans cesse. Ce qui peut sembler être une adhésion forte pourrait en réalité être le résultat de ces nouvelles règles. En effet, la mécanique du parrainage a rendu plus difficile l'expression de la compétition et le choix des électeurs.

Sans privilégier une explication plutôt qu'une autre, le résultat annoncé peut être vu comme le mélange des préférences des électeurs et de la réorganisation du paysage politique.

Mais, et si la vraie signification de ce résultat ne résidait pas tant dans son caractère exceptionnel que dans la manière dont le pouvoir a réussi à organiser sa propre succession ?

L'élection du 12 avril s'est déroulée dans un climat de méfiance politique, en particulier envers le gouvernement sortant, et avec des débats importants sur ses choix de développement. Dans ces conditions, il serait faux de penser que le succès du duo présidentiel est le fruit du hasard. Il est plus réaliste de penser qu'il s'agit du résultat d'un projet politique bien préparé et exécuté avec méthode par le pouvoir.


Pour aller plus loin : Présidentielle au Bénin : comment les réformes politiques sous Patrice Talon ont remodelé la compétition électorale


L'objectif serait double : d'abord, éviter toute vengeance de la part d'un successeur qui garderait rancune. Le blocage du domicile de l'ancien président Thomas Boni Yayi pendant plus de 50 jours par le gouvernement actuel, après les élections législatives de 2019, renforce cette idée.

Ensuite, il s'agit de pouvoir continuer les nombreux projets de réformes et de transformations économiques, tout en limitant au maximum les risques de problèmes. En 2025, Patrice Talon avait d'ailleurs indiqué qu'il souhaitait passer le pouvoir à quelqu'un qui ne "détruirait pas" les changements réalisés.

Dans cette optique, la victoire de Romuald Wadagni semble être le résultat prévu d'un système politique conçu pour assurer sa propre continuité à la tête de l'État pour les années à venir, et qui s'est donné les moyens de se reproduire.

Que nous apprend ce résultat sur le système politique actuel du Bénin ?

Le résultat impressionnant obtenu par le camp présidentiel invite à une analyse plus approfondie du système politique béninois. À lui seul, un tel score ne suffit pas à décrire le système, même s'il donne une indication importante sur les tendances politiques actuelles.

Cependant, en regardant les élections précédentes, ce score peut être compris comme le résultat d'une compétition politique très déséquilibrée : le paysage des partis, les pouvoirs et contre-pouvoirs, les règles et les processus électoraux sont strictement contrôlés par le camp majoritaire. De l'autre côté, l'opposition est divisée, voire bloquée, et se voit refuser l'accès à la compétition.

La victoire de Romuald Wadagni apparaît donc, à plusieurs niveaux, comme un engagement clair du pays vers une période de "monisme politique", c'est-à-dire un système politique où la diversité des opinions est très faible. L'instauration par la Constitution de la nouvelle règle controversée de la "trêve politique", qui interdit toute activité politique ou électorale pendant les six premières années du mandat présidentiel, confirme cette idée de changement de modèle politique. Le système actuel est donc différent du modèle de démocratie basée sur le consensus et le multipartisme qui a guidé le pays de manière pratique depuis la Conférence nationale de 1990.

Bien que ces changements tendent à simplifier le paysage politique, en le centrant autour d'un courant très dominant, le camp présidentiel les présente comme bénéfiques pour l'unité de l'État.

Quelle est votre interprétation du taux de participation et du comportement des électeurs lors de ce scrutin ?

En comparant avec les élections précédentes, on observe une évolution différente de la participation électorale. Le taux de participation de 63,57 % est plus élevé que celui de 50,17 % en 2021 (un taux contesté par la société civile qui parle de 26,47 %). Cela contraste avec les élections législatives récentes, qui ont connu des taux plus bas : 27,12 % en 2019 ; 38,66 % en 2023 ; 36,74 % en 2026.

Ce contraste, où les élections présidentielles mobilisent davantage, sans pour autant offrir plus de choix politiques, montre que certains scrutins sont considérés comme plus importants. L'élection du chef de l'État reste donc un moment clé pour une partie importante de la population.

Cependant, cette mobilisation ne doit pas être vue comme un regain d'intérêt général pour la politique. Si l'on regarde sur le long terme, la baisse du taux de participation depuis 2006 montre une diminution progressive de l'engagement électoral. Le passage d'un minimum d'environ 75 % dans les années 2000 (74,85 % et 84,82 % pour les deux tours de la présidentielle de 2006 et 2011 respectivement) à moins de 65 % en 2026, indique une baisse constante de la participation, même lors de l'élection qui mobilise le plus.

De plus, la différence entre un taux de participation relativement élevé de 63,57 % et un choix limité de candidats suggère que les électeurs continuent de participer, voire participent davantage ponctuellement, sans que cela ne signifie une amélioration de la démocratie ou une augmentation de la compétition politique. Autrement dit, la participation ne semble pas dépendre de la perception d'un vrai pluralisme dans le jeu électoral.

À terme, ces évolutions peuvent être considérées comme le résultat d'un changement dans la relation des Béninois avec les élections. Si le vote présidentiel reste attractif et mobilise, la tendance générale montre une abstention progressive, voire une méfiance.

Cette tendance peut être liée à une perception limitée de l'efficacité du vote, à une réduction de l'offre électorale, qui est alors vue comme une alternative politique. Il est possible, enfin, que cela reflète une évolution des attentes des citoyens vis-à-vis de la représentation politique.

Quels sont les principaux défis qui attendent le nouveau président au début de son mandat ?

Plusieurs défis attendent le nouveau président dès le début de son mandat. Le premier concerne la légitimité politique. En effet, une partie importante de l'opinion publique pense, à tort ou à raison, que son arrivée au pouvoir est une suite directe de celle de Patrice Talon. Pour beaucoup, Romuald Wadagni est considéré comme le successeur désigné.


Pour aller plus loin : Au Bénin, le bilan de Patrice Talon à l’épreuve des élections législatives


Dans cette optique, le nouveau chef de l'État est perçu non seulement comme celui qui bénéficie des réussites du régime précédent, mais aussi de ses échecs. Cette perception, qui semble susciter des critiques chez certains, pose clairement la question de sa capacité à agir de manière indépendante.

Le défi principal de son mandat est donc de se différencier de cet héritage politique qui divise, afin de montrer qu'il est un président indépendant dans ses choix et ses décisions. Bien que Romuald Wadagni ait dit que son prédécesseur "s'effacerait" en cas de victoire, il reste des doutes sur la réalité de cette séparation annoncée.

Sur le plan des institutions, le nouveau président hérite d'un gouvernement dont le pouvoir est affaibli par un Parlement entièrement dépendant de Talon. Il devra aussi composer avec un Sénat qui peut limiter son influence. De plus, en tant qu'ancien président, Patrice Talon siégera au Sénat, où il restera sans doute, dans les années à venir, l'une des personnalités les plus influentes sur la scène politique nationale.

Du premier défi découle le second : celui de rétablir la confiance entre la politique et les citoyens. Une partie croissante des Béninois, qui semble méfiante, a tendance à montrer son désengagement par une abstention de plus en plus fréquente lors des votes.

Pour regagner cette partie de l'électorat, il faudra des actions concrètes montrant une gouvernance nouvelle, différente des pratiques passées. La légitimité des politiques publiques lancées par le nouveau président pourrait en dépendre fortement.

Au-delà de ces aspects, le défi le plus important reste probablement celui de la réconciliation nationale. Les événements politiques récents semblent avoir accentué les divisions entre les Béninois. Dans ce contexte, le nouveau président devra agir pour améliorer la situation sociale et politique, et ainsi encourager la reconstruction du lien social, ce qui est essentiel pour la stabilité des institutions.

Dans cette optique, des mesures importantes sont attendues dès son entrée en fonction, notamment sur des sujets très sensibles pour la population :

• Les questions de sécurité, dans les régions du nord proches des frontières, menacées par le terrorisme ;

• Les questions économiques et sociales, liées au coût de la vie, à l'amélioration du pouvoir d'achat, à l'aide aux jeunes et aux diplômés pour trouver un emploi, et à la réduction des inégalités salariales ;

• Les questions politiques et institutionnelles, notamment concernant la situation des "prisonniers politiques", des exilés et des personnes assimilées, l'allègement de la pression fiscale, et le renforcement de la confiance dans les institutions politiques.

Dans le cadre des profonds changements politiques et institutionnels en cours, la capacité de Romuald Wadagni à répondre de manière simultanée et efficace à ces différentes attentes déterminera sans doute l'évolution de sa popularité, mais aussi la réussite globale de son mandat de sept ans.

Narcisse Martial Yèdji ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas d'actions et ne reçoit pas de financement d'une entreprise ou d'une organisation qui pourrait bénéficier de cet article, et n'a divulgué aucune affiliation pertinente au-delà de son poste universitaire.

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