La transition énergétique est souvent vue comme une course aux minerais essentiels. Le lithium, le cobalt, le nickel ou les terres rares sont aujourd'hui au centre des préoccupations concernant la réduction des émissions de carbone. Cela donne l'impression que le problème principal est d'avoir accès à ces matériaux importants.
Cependant, cette façon de voir les choses est trompeuse. Elle présente la transition comme un simple problème d'approvisionnement, alors que le vrai défi est ailleurs : il s'agit de contrôler les processus industriels qui transforment ces matériaux en technologies. En d'autres termes, la question la plus importante n'est pas tant qui possède les minerais, mais qui sait les transformer.
Après avoir atteint des prix très élevés en 2022, ceux du lithium ont beaucoup baissé en 2024. Cela est dû à une demande moins forte, surtout en Chine. Cette variation montre que la transition énergétique dépend bien de la disponibilité des ressources, mais aussi de la manière dont ces ressources circulent dans des systèmes industriels compliqués.
On explique cela souvent par la compétition pour obtenir les minerais critiques (lithium, cobalt, nickel), qui sont nécessaires pour les batteries et les technologies qui n'émettent pas de carbone. Plusieurs études confirment cela. La Banque mondiale pense que l'extraction de certains métaux pourrait augmenter de presque 500 % d'ici 2050 pour répondre à la demande des technologies propres. De plus, l'Agence internationale de l'énergie indique que les technologies basées sur des énergies propres utilisent beaucoup plus de matériaux que les systèmes basés sur les énergies fossiles.
Cependant, ces explications centrées sur l'intérêt pour les ressources cachent un aspect plus important. La valeur économique ne se trouve pas principalement dans l'extraction, mais plutôt dans les étapes de transformation et de fabrication.
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Chaînes de valeur, déséquilibres de pouvoir et dépendances structurelles
La transition énergétique change profondément les rapports de pouvoir économique. Contrairement aux énergies fossiles, où le contrôle des ressources de base était l'avantage stratégique principal, la situation actuelle montre des chaînes de production variées et organisées par niveaux. Comme de nombreuses études l'ont montré, ce sont les étapes les plus avancées de la production qui génèrent le plus de profits et de pouvoir.
Dans ce contexte, toutes les étapes de production ne contribuent pas de la même manière à la création de richesse. L'extraction reste souvent peu rentable, tandis que les activités de transformation et d'assemblage rapportent la majorité des bénéfices.
Cette organisation explique pourquoi certains pays riches en ressources restent dans des positions secondaires. La République démocratique du Congo, qui produit plus de 70 % du cobalt mondial, vend surtout des matières premières brutes, avec peu de transformation sur place.
Les études concrètes sur les chaînes de production du lithium confirment cette concentration de la valeur. Certaines montrent que les étapes intermédiaires et finales (comme le traitement et la fabrication des batteries) sont contrôlées par un petit nombre d'entreprises.
La Chine est un bon exemple de cette situation. Elle fabrique environ 70 % des batteries lithium-ion dans le monde et domine largement le traitement de plusieurs minerais critiques. Cette position lui donne un avantage important dans l'économie bas carbone.
Une instabilité qui persiste
Cependant, cette organisation hiérarchisée entraîne une instabilité continue. Des analyses montrent que les marchés du lithium connaissent de fortes variations, liées aux périodes d'investissement et aux crises économiques. Les moments de manque de produits alternent avec des périodes où il y en a trop, créant de l'incertitude pour les entreprises. Entre 2020 et 2022, la forte augmentation de la demande pour les véhicules électriques a ainsi causé une forte hausse des prix du lithium, suivie d'une baisse lorsque les capacités de production ont augmenté.
Ces évolutions contribuent à rendre les chaînes d'approvisionnement plus fragiles. Plusieurs types de dépendance apparaissent, qu'elles soient industrielles, technologiques ou géopolitiques. Les tensions commerciales ou les événements imprévus, comme la pandémie de Covid-19, perturbent directement la stabilité des marchés et ralentissent la transition énergétique. La guerre en Ukraine en est un exemple concret : les prix de l'énergie et des matières premières ont augmenté, poussant plusieurs pays à privilégier la sécurité énergétique à court terme, parfois au détriment des objectifs de réduction des émissions de carbone.
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Le friendshoring des chaînes de valeur
Face à ces fragilités, de nouvelles stratégies apparaissent pour réduire les risques sans abandonner complètement la mondialisation. Le friendshoring, un concept rendu populaire par Janet Yellen, la secrétaire américaine au Trésor, consiste à ramener la production ou à réorganiser les chaînes de fabrication dans des pays considérés comme fiables sur le plan politique et économique, plutôt que de chercher à tout rapatrier. Autrement dit, il ne s'agit plus de produire "chez soi", mais de produire "chez ses alliés".
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Cette approche vise à sécuriser les approvisionnements tout en gardant les avantages de l'intégration économique mondiale.
C'est pourquoi l'Union européenne (UE) cherche à réduire sa dépendance en développant ses propres capacités pour produire, transformer et recycler les minerais critiques.
Le Règlement sur les matières premières critiques, une loi importante de l'UE entrée en vigueur en mai 2024, prévoit notamment d'atteindre d'ici 2030 au moins 10 % de l'extraction, 40 % de la transformation et 15 % du recyclage des minerais critiques en Europe. Il limite aussi la dépendance à un seul pays à 65 % maximum. L'objectif est double : réduire la dépendance envers certains pays et produire davantage sur son propre territoire.
La transition énergétique n'est donc pas juste un remplacement de ressources ou un problème d'extraction. C'est une transformation complète des systèmes de production, qui se caractérise par une utilisation plus importante de matériaux dans les systèmes énergétiques, par une réorganisation des chaînes de production dans le monde, et par une évolution des rapports de pouvoir économiques et géopolitiques.
Dans ce contexte, la différence ne se fait plus entre les pays qui ont des ressources et ceux qui n'en ont pas, mais entre ceux qui maîtrisent les processus industriels et les étapes de production importantes, et ceux qui restent cantonnés à des activités d'extraction qui rapportent peu. Cette évolution a des conséquences directes pour les États, qui doivent de plus en plus repenser leurs politiques industrielles pour assurer leur place dans ces chaînes de production.
Au-delà de l'accès aux ressources, l'enjeu devient le développement de capacités de transformation, d'innovation et d'intégration industrielle, considérées comme essentielles pour générer de la valeur et réduire les vulnérabilités.
Cependant, au lieu de supprimer les dépendances, ces stratégies semblent plutôt les modifier. Les actions visant à diversifier les sources d'approvisionnement ou à relocaliser certaines activités font partie d'une volonté de sécuriser des partenariats de manière ciblée, et contribuent ainsi à créer de nouvelles formes de dépendance.
La transition énergétique devient alors un enjeu stratégique, où les États cherchent un équilibre entre l'efficacité économique, la fiabilité des chaînes d'approvisionnement et les considérations géopolitiques.
Rachida Bouhid ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.