Aucune équipe africaine n'a dépassé les quarts de finale de la Coupe du monde de football masculin 2026. Pourtant, leur jeu tactique et stratégique a marqué durablement les esprits.
Leur succès n'est pas dû au hasard : il résulte d'un long travail. Il est donc surprenant que le football africain reste sous-estimé et dévalorisé par certains experts, souvent par ignorance ou par des commentaires qui révèlent des préjugés, parfois racistes.
C'est ce qu'a fait l'ancien joueur Bastian Schweinsteiger, devenu commentateur pour une chaîne allemande. À la veille d'un match contre la Côte d'Ivoire, on lui a demandé comment son équipe devait se préparer. Il a répondu :
Un peu de football africain, un peu atypique, un peu sauvage… peut-être aussi moins axé sur la tactique. Nous devons nous attendre à l'imprévisible.
Même si l'équipe allemande n'était pas supérieure, cette description reste inappropriée et offensante. Elle repose sur une vision stéréotypée et coloniale de l'Afrique.
D'une part, Schweinsteiger a été critiqué pour ces propos jugés racistes.
Comme l'a souligné le sélectionneur ivoirien Emerse Faé :
Des propos de ce genre, on peut sans hésiter les qualifier de racistes… J'espère que c'était une maladresse, plutôt qu'une réelle conviction.
En même temps, beaucoup se sont demandé sur les réseaux sociaux pourquoi ces propos étaient considérés comme racistes. Même la chaîne de Schweinsteiger, l'ARD, a soutenu cette position dans un communiqué.
Schweinsteiger a répondu avec peu d'enthousiasme :
Je parlais de football, pas des gens. C'était une analyse footballistique, rien de plus.
Ce type de minimisation est fréquent quand il s'agit de football africain ou des Africains. En tant qu'anthropologue, mes recherches portent sur la migration des footballeurs africains et sur les forces qui ont façonné le football africain moderne. Un de mes axes d'étude concerne le racisme et les discriminations subis par ces joueurs.
Les travaux montrent que les footballeurs africains, comme les joueurs noirs en général, subissent différentes formes de racisme.
Sur les réseaux sociaux, ils sont souvent victimes d'attaques violentes et d'insultes. Un exemple récent est celui de la sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla, après la défaite de son pays contre la France. Elle a décrit Kylian Mbappé comme :
Un Camerounais colonisé, qui essaie désespérément de se faire passer pour un Français… rancunier, arrogant et laid.
Les joueurs africains subissent aussi des discriminations structurelles dans le football. Cela se traduit par des contrats plus courts et des salaires moins élevés, ainsi que par des postes moins valorisés sur le terrain. Ils sont aussi moins représentés dans les rôles d'entraîneurs et de dirigeants, comme le montrent plusieurs études.
Ils font aussi face à des formes plus subtiles de racisme au quotidien, qui se traduisent par une dévalorisation de leurs capacités et de leurs qualités. On les réduit souvent à leur apparence physique, en niant leur intelligence.
Le racisme quotidien est souvent subtil, et des personnes comme Schweinsteiger ne voient pas toujours la connotation raciste de leurs propos. Donc, la question n'est pas de savoir si Schweinsteiger est raciste ou non (il ne l'est probablement pas).
La vraie question est : pourquoi ces stéréotypes sont-ils si souvent répétés dans le football, et pourquoi beaucoup les considèrent comme normaux plutôt que problématiques ? Pour le comprendre, il faut regarder la diversité de l'Afrique et son histoire coloniale.
Les stéréotypes coloniaux
D'abord, des déclarations comme celles de Schweinsteiger réduisent tout un continent à un seul style de jeu, sans nuance.
Il n'existe pas plus de « style de football africain » qu'il n'existe de « style de football européen ». Cela ne reflète pas la réalité. Cette vision montre une ignorance ou un manque d'intérêt.
Ensuite, décrire le football africain comme « peu orthodoxe », « sauvage » et « sans tactique » permet de perpétuer des stéréotypes hérités de la colonisation, bien au-delà du sport. Mon étude sur les footballeurs africains en Allemagne montre à quel point ces joueurs subissent des vulnérabilités structurelles, bien au-delà du terrain.
La perception des footballeurs africains migrants repose sur une pensée coloniale. La colonisation européenne s'est justifiée en hiérarchisant les peuples : l'Européen éclairé, capable de réflexion, face à l'Africain inculte, qu'il fallait éduquer.
Dès les années 1920, les administrateurs coloniaux ont utilisé le football pour contrôler les Africains. Le sport devait inculquer l'esprit d'équipe et les règles à l'Africain, présenté comme naïf, brutal et peut-être dangereux, afin d'en faire un sujet loyal.
La résistance était risquée, mais elle s'est exprimée sur le terrain. Des études montrent comment certains Africains contournaient les règles : feintes, dribbles et figures acrobatiques, d'abord pour divertir leur public, mais aussi pour affirmer leur résistance.
Pendant les luttes pour l'indépendance, le football a aidé certains pays africains à renforcer leur unité nationale et panafricaine.
Les frontières coloniales, tracées arbitrairement, ont aussi influencé les styles de jeu. L'intégrité technique et la maîtrise offraient une alternative à l'image coloniale. Au fil du temps, les styles nationaux ont évolué, influencés par les cultures locales et la professionnalisation du football. Pourtant, l'idée que le football africain repose sur la puissance physique, des dribbles habiles et une approche naïve s'est ancrée dans les esprits européens.
Un poison lent
À première vue, des remarques comme celles de Schweinsteiger peuvent sembler moins graves que les insultes ouvertes. Pourtant, elles sont blessantes. Et comme elles sont profondément ancrées dans les mentalités européennes, elles sont difficiles à éliminer.
Pour aller plus loin : Pourquoi le racisme n'est-il pas considéré comme un risque professionnel dans le soccer ?
C'est un poison insidieux qui, lorsqu'il est répété, influence la conscience collective d'une société. Comme le montrent mes recherches ces travaux, ces remarques ne dénigrent pas seulement le football africain, mais contribuent aussi à une image négative de l'Afrique, souvent présentée comme en retard.
Pour lutter contre cette vision héritée de la colonisation, il est essentiel de combattre toutes les formes de dénigrement raciste dans le football et ailleurs, qu'elles soient volontaires, subtiles ou explicites.
Christian Ungruhe bénéficie d'un financement de l'université de Passau.