L'ESSENTIEL.
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Edgar Morin est mort en mai dernier. Il avait 104 ans. Il était connu pour sa pensée complexe et sa grande curiosité. Il a toujours gardé son indépendance d'esprit.
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Edgar Morin ne voulait pas séparer les différents domaines du savoir. Il a donc proposé une méthode originale qui traverse les disciplines pour les relier.
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Son livre La Méthode n'est pas dépassé. C'est un outil important pour comprendre les changements importants dans notre monde.
Edgar Morin aimait dire qu'il n'avait pas eu une carrière, mais une vie. Le 29 mai 2026, il nous a quittés peu avant son 105ᵉ anniversaire, qui était le 8 juillet. Quand sa mort a été annoncée, beaucoup de personnes dans le monde entier lui ont rendu hommage, le saluant comme un homme, un résistant, un sociologue et un philosophe.
Il reste une question : qu'apportent aujourd'hui les sciences humaines et sociales à Edgar Morin ?
Un intellectuel difficile à classer
Rien ne laissait penser qu'il deviendrait une figure majeure de la pensée moderne. Son parcours scientifique a été très différent des chemins classiques dans le monde universitaire.
Avec seulement son baccalauréat, il a réussi à entrer au CNRS en 1950. Il a été soutenu par le sociologue marxiste Georges Friedmann, le géographe Pierre George et les philosophes Vladimir Jankélévitch et Maurice Merleau-Ponty. Il les avait rencontrés à Toulouse pendant la Seconde Guerre mondiale, parmi les réfugiés.
Il apprenait beaucoup par lui-même. Il lisait Héraclite, Montaigne, Pascal, Hegel et Marx. Il a toujours refusé de se limiter à une seule discipline. Il se considérait comme un explorateur des savoirs. Il passait de la sociologie à la biologie, de l'anthropologie à la philosophie et à l'histoire, de la littérature à la politique, avec une curiosité sans fin. Il était convaincu que les grandes questions humaines ne s'arrêtent pas aux frontières des universités.
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Ce refus des cadres établis vient de son histoire personnelle, marquée par des moments difficiles. Il a perdu sa mère très jeune, à dix ans, ce qui a été son « Hiroshima intérieur ». Il a aussi vécu la Résistance, où il a failli mourir plusieurs fois. Mais c'est son adhésion enthousiaste au Parti communiste français (PCF) en 1951, suivie d'une rupture douloureuse, qui a renforcé sa méfiance envers toutes les formes de dogmatisme, qu'elles soient politiques, idéologiques ou scientifiques. Son livre Autocritique, publié en 1959, est une réflexion personnelle. Il y affirme qu'on ne peut pas connaître le monde sans se connaître soi-même. Ce livre est devenu une analyse sociologique du parti communiste et de la façon dont une organisation politique peut influencer les esprits. C'est une autobiographie intellectuelle qui ressemble beaucoup à un mémoire pour obtenir le droit de diriger des recherches (HDR), qu'il n'a jamais réalisé car il n'avait pas de doctorat.
La transdisciplinarité pour lutter contre la séparation des disciplines
L'un des apports les plus importants d'Edgar Morin aux sciences humaines et sociales est d'avoir brisé la séparation des savoirs. Très tôt, il a compris que les sociétés ne peuvent pas être étudiées dans des compartiments séparés. La pandémie de Covid-19 l'a montré : pour comprendre ses effets, il faut utiliser en même temps la médecine, l'économie, la psychologie, le droit et les politiques publiques.
Pour dépasser cette division, Morin ne voulait pas seulement encourager la discussion entre les disciplines. Il ne s'agissait pas seulement de la pluridisciplinarité, qui met côte à côte plusieurs approches d'un même sujet, ni de l'interdisciplinarité, qui organise leurs échanges. Il a proposé la transdisciplinarité. Celle-ci crée un cadre commun pour relier les savoirs sans effacer ce qui est propre à chaque discipline.
« La Méthode » : une révolution dans la façon de penser
Cette ambition se retrouve pleinement dans La Méthode, son œuvre majeure publiée en six volumes entre 1977 et 2004. Ce grand projet est plus qu'une somme de philosophie ; c'est une réflexion sur les conditions mêmes de la connaissance. Morin y soutient que, plus les sciences progressent et se spécialisent, plus il devient difficile de comprendre le monde. En effet, les phénomènes sont fragmentés en différentes explications.
Depuis Descartes, la méthode d'analyse qui consiste à décomposer un phénomène en éléments simples a donné des résultats scientifiques et techniques remarquables. Morin ne nie pas ces succès, mais il dit qu'elle atteint ses limites quand les interactions entre les éléments sont plus importantes que les éléments eux-mêmes.
Les réalités humaines et sociales ne sont pas des machines que l'on démonte. Ce sont des systèmes vivants, faits d'interactions, de réactions et d'évolutions constantes. Pour lui, on ne comprend pas mieux une société en additionnant ses habitants qu'on ne comprend un arbre en le réduisant en sciure. Dans les deux cas, on détruit ce que l'on essaie d'expliquer : son organisation.
Une façon de penser qui construit
Il remplace donc la logique de séparation analytique par une logique de la relation. Il oppose à la vision classique, positiviste et analytique de Descartes, une vision constructiviste et globale inspirée de Pascal. Il aimait rappeler l'idée principale de Pascal :
« Je trouve impossible de connaître les parties sans connaître le tout, ni de connaître le tout sans connaître chaque partie en détail. »
Il appelle cela le principe hologrammique.
Il ajoute trois autres principes qui organisent sa pensée. Le principe systémique rappelle qu'un phénomène n'a de sens que dans l'ensemble auquel il appartient. Le principe dialogique montre que des réalités qui semblent opposées – comme l'ordre et le désordre, l'autonomie et la dépendance, la stabilité et le changement – peuvent être vraies en même temps et se compléter. Enfin, le principe de récursion organisationnelle change la conception linéaire de la cause à l'effet : les individus créent la société, qui à son tour les influence. Les effets deviennent alors des causes, et les causes des effets. Cette « pensée complexe » est aujourd'hui l'un des héritages les plus riches de son travail.
Une pensée qui dérange
« Je ne suis pas comme vous », écrivait Edgar Morin dans Mes démons. Une telle indépendance ne pouvait pas laisser indifférent. Très vite, les critiques des sociologues universitaires ont afflué. Ils étaient choqués par la façon de s'exprimer de cet agitateur (il a, par exemple, inventé le terme « yé-yé » dans un article du Monde en juillet 1963), mais aussi par ses méthodes. On le surnommait ironiquement le sociologue du présent, lui reprochant de trop suivre l'actualité. Pire encore, on disait qu'il remplaçait l'intuition par des démonstrations basées sur des enquêtes précises.
En effet, dans l'Esprit du temps, Morin s'éloigne de la sociologie de l'époque. Il préfère les rapprochements, les analogies et les grandes synthèses. En réponse, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron l'ont critiqué dans Sociologues des mythologies et mythologies des sociologues. Ils lui reprochaient un manque de méthode scientifique, une sociologie plus suggestive que démonstrative. Ils rappelaient qu'une théorie scientifique doit avoir des hypothèses claires, des méthodes de vérification et des confrontations avec les faits.
Une deuxième limite concerne la place très faible accordée à l'économie. Alors que Karl Marx, Max Weber, Joseph Schumpeter ou Douglass North considèrent les institutions, les motivations ou les mécanismes économiques comme des facteurs essentiels de l'évolution des sociétés, Morin met l'accent sur les représentations, les cultures et les systèmes de pensée. Cette vision éclaire de nombreux aspects du changement social, mais elle laisse de côté les contraintes matérielles qui influencent aussi, et peut-être surtout, les comportements des individus et des groupes.
Un héritage plus actuel que jamais
La mort d'Edgar Morin ne met pas fin à son influence ; au contraire, elle montre à quel point ses idées sont encore importantes aujourd'hui. Ses nombreuses phrases célèbres, comme « la simplicité n'est pas la simplification » ou « il faut vivre de mort, mourir de vie », laisseront l'image d'un sage. Pourtant, il avait avoué, à cent ans, dans Leçons d'un siècle de vie, avoir complètement échoué dans sa vie de famille.
Il n'a pas créé d'école de pensée, car il manquait de soutien institutionnel et à cause de son indépendance totale d'esprit et de son individualisme fort. Cependant, son héritage intellectuel, ouvert à tous, sera très utile pour comprendre les grands défis actuels. Par exemple, les fortes chaleurs de 2026 en France nous ont rappelé sa clairvoyance lors de la publication de l'An I de l'ère écologique, qui a débuté en 1972. Le changement climatique demande de combiner les sciences de la nature et les sciences sociales. L'arrivée brutale de l'intelligence artificielle en novembre 2022 soulève des questions techniques, économiques, juridiques, philosophiques et éthiques à la fois passionnantes et effrayantes. Plus que jamais, pour comprendre ces grands phénomènes sociaux, il faudra relier les choses plutôt que de les mettre côte à côte.
Éric Pichet ne travaille pas, ne donne pas de conseils, ne possède pas d'actions et ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait bénéficier de cet article. Il n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.