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Paradoxe d’abondance : l’Amazonie française manque d’eau potable

En Guyane française, malgré les précipitations importantes, l’accès à l’eau potable est un réel problème. Les raisons ne sont pas seulement hydrologiques.

Par Adrien Selles, Hydrogéologue BRGM Montpellier, BRGM ; Célia Biancat, Hydrogéologue, BRGM · The Conversation (CC BY-ND 4.0) · Adaptation pédagogique par Easy French News

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Dépôt sédimentaire au nord de Grand-Santi en 2021. L’eau chargée de matière organique prend cette couleur de cola et lessive le sable. Adrien Selles, Fourni par l'auteur

L’ESSENTIEL

  • L’Amazonie est une des régions les plus arrosées du monde. Pourtant, le nombre de jours sans pluie augmente. L’accès à l’eau potable est un vrai problème.

  • Les raisons ne sont pas seulement liées à la pluie. La façon de vivre sur le territoire et de prendre l’eau est très différente. Les communautés le long des fleuves ne vivent pas comme celles des villes sur la côte.

  • Les ressources en eau sous la terre sont peu connues en Guyane française. Elles pourraient aider à compléter l’eau des fleuves. Le réseau de capteurs est environ 20 fois moins dense qu’en France métropolitaine.


  • Le phénomène El Niño de 2026 pourrait être le plus fort jamais enregistré. Dans ce contexte, les sécheresses en Amazonie deviennent de plus en plus fréquentes. En 2024, la préfecture de Guyane a activé le plan Orsec. Ce plan organise des livraisons d’eau en bouteille par avion. Ces livraisons vont vers les villages du Haut-Maroni qui manquent d’eau potable.

    Pourtant, nous sommes en Amazonie. C’est un des territoires les plus arrosés de la planète. Il reçoit 3 000 millimètres de pluie par an. Il possède 112 000 kilomètres de cours d’eau. Cela représente un quart du réseau hydrographique national français. Ce paradoxe n’est pas une erreur ou un manque de chance. Il montre une double réalité du territoire guyanais. Cette réalité est encore mal prise en compte dans les plans d’aménagement. Il y a un littoral urbanisé menacé par la salinité. Il y a aussi un intérieur isolé, dont les ressources en eau sont encore très mal connues.

    Pour comprendre cette crise, il faut regarder la géographie humaine du territoire. Depuis des siècles, les peuples amérindiens (Wayana, Kalina, Arawak, Wayampi) et les communautés bushinengue vivent autour des fleuves. Les bushinengue sont les descendants des esclaves africains qui ont fui les plantations coloniales. Pour eux, le fleuve est une source d’eau, un garde-manger et une voie de transport. À partir du XXᵉ siècle, l’urbanisation a créé un autre modèle. Ce modèle utilise l’eau des cours d’eau et des lacs artificiels. Il comprend des usines de traitement et des réseaux de distribution importants sur tout le littoral. Ces deux approches sont très différentes.

    Après la pluie rafraîchissante dans le village d’Antecume Pata sur le Haut-Maroni en 2021. Adrien Selles, Fourni par l'auteur

    Sur le littoral, une eau abondante mais instable

    Sur le littoral vit l’essentiel de la population. L’eau potable vient surtout des cours d’eau, comme les fleuves et les criques. Mais cette ressource n’est pas stable. Pendant la saison sèche, de juillet à novembre, le débit des cours d’eau diminue. L’océan Atlantique remonte alors dans les estuaires à cause des marées.

    L’eau salée peut ainsi monter sur plusieurs dizaines de kilomètres à l’intérieur des terres. Elle suit les fleuves et rend l’eau impropre à la consommation.

    Ce phénomène d’intrusion saline s’aggrave. La montée du niveau de la mer et des sécheresses plus longues y contribuent. Les sécheresses durent aujourd’hui 25 jours (entre 1991 et 2020). Elles pourraient durer 33 jours dans un climat plus chaud de 3,5 °C, selon les projections. Cela oblige à déplacer les points de captage d’eau plus en amont. Il faut aussi améliorer le traitement de l’eau. Il faut augmenter et sécuriser les capacités de stockage. Les collectivités locales ont du mal à payer ces coûts.

    Schéma du système d’alimentation en eau potable et les aléas des zones urbanisées du littoral. Adrien Selles, Fourni par l'auteur

    Des rapports de la Cour de compte et du Sénat, publiés en 2025, le montrent clairement. En Guyane, les financements pour l’eau potable et l’assainissement sont 73 % inférieurs aux besoins. Dans aucune autre région de France métropolitaine, un tel écart ne serait accepté.

    Parfois, les eaux souterraines sont utilisées en complément. Mais dans ces zones côtières, les nappes phréatiques sont aussi menacées par la salinisation. Ce risque augmente en cas de surexploitation. Il augmente aussi si la recharge des nappes diminue à cause d'une baisse de l'infiltration des eaux de pluie.

    Les enjeux du littoral sont historiquement bien connus sur le territoire. Mais la situation de l’intérieur des terres est moins étudiée. Ces zones sont plus isolées et plus difficiles d’accès. Pourtant, l’avenir de l’eau dans ce territoire se joue en partie là. Il y a le paradoxe entre l’eau disponible et l’eau utilisable.

    Dans l’intérieur des terres, une eau dégradée

    Plus loin dans le territoire, l’accès à l’eau potable est différent. Les populations isolées de Grand-Santi, Maripasoula ou Antecume Pata dépendent encore beaucoup de l’eau du fleuve. Parfois, elle est traitée simplement. Parfois, elle est utilisée telle quelle. Cette dépendance a un coût. L’eau de surface est souvent trouble. Elle est aussi très contaminée par des microbes. Elle demande des traitements complexes et coûteux. Ces traitements sont difficiles à maintenir dans les villages isolés. L’approvisionnement en produits de désinfection est lui-même problématique.


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    Déplacement en pirogue sur le Maroni en direction d’Apatou, en 2021. Adrien Selles, Fourni par l'auteur

    Dans ce contexte, les eaux souterraines sont apparues comme une solution. Elles sont naturellement mieux protégées des pollutions de surface. Elles demandent un traitement plus simple. Cela permet de limiter les coûts. Au fil du temps, elles sont devenues un axe de recherche stratégique. L’objectif est de sécuriser durablement l’accès à l’eau potable dans l’intérieur des terres.

    Modes d’alimentation en eau des villages isolés et les menaces associés. Adrien Selles, Fourni par l'auteur

    Ainsi, des forages ont été réalisés dans les alluvions, en bordure des fleuves. Ils utilisent des pompes automatiques ou manuelles. Mais ces nappes souterraines dépendent de l’évolution des fleuves. En période de crue, l’eau se charge en sédiments et inonde les forages. En période sèche, l’eau se fait rare. Autrement dit, ce sont des nappes fragiles. Elles sont vulnérables aux aléas hydrologiques et climatiques.


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    Plus loin des fleuves, les roches cristallines du socle amazonien prennent le relais. Ces roches contiennent de l’eau. On les appelle des aquifères de socle. Elles sont massives. Leurs fractures sont discontinues et imprévisibles. C’est le cas en Bretagne armoricaine. Là-bas, l’eau se trouve seulement dans des failles difficiles à localiser depuis la surface.

    Mais en Bretagne, soixante ans de forages et de recherche ont permis de cartographier ces ressources. En Guyane, le sous-sol reste une terra incognita hydrogéologique. C’est une zone inconnue pour l’étude des eaux souterraines.

    En 2007, le réseau de surveillance comptait seulement sept piézomètres. Ce sont des forages qui mesurent le niveau des nappes souterraines. Il y avait donc un piézomètre pour 12 000 kilomètres carrés. En France métropolitaine, il y a un piézomètre pour 290 kilomètres carrés. Il y a 1 900 points de suivi. En 2026, il y a maintenant 16 piézomètres. Les données manquent. Les modèles numériques n’existent pas. Chaque forage est une tentative presque à l’aveugle. Il peut fournir plusieurs centaines de litres par seconde ou rien du tout.

    Dans ce contexte, la logistique pour acheminer le matériel coûte déjà très cher. Un forage qui ne trouve pas d’eau peut représenter des dizaines de milliers d’euros perdus pour une commune.

    Zone protégée dite des « Abattis Cottica », sur le Maroni en aval de Grand-Santi, en 2021. Adrien Selles, Fourni par l'auteur

    Faute de ressources souterraines suffisamment connues et faciles à utiliser, les populations de l’intérieur dépendent toujours des fleuves et des criques. Mais cette ressource est aussi sous pression.

    L’orpaillage est très présent dans l’intérieur des terres. Il agit comme une fabrique de boue. Il détruit les berges. Il sature les cours d’eau en sédiments. Il contamine durablement les écosystèmes et les populations. L’orpaillage détruit 100 kilomètres de cours d’eau par an en Guyane. Autrefois, les rivières étaient couleur soda, un brun caramel, mais claires. Maintenant, l’eau devient trouble, couleur chocolat. La vie moderne dans les villages isolés pose aussi des problèmes. Il y a les décharges, un assainissement défaillant, une forte utilisation et un stockage de carburant. Cela apporte des bactéries et des hydrocarbures. Les conséquences de l’exploitation aurifère ne diminuent pas. Le prix de l’or a dépassé 150 $ le gramme début 2026. Il était de 20 $ le gramme dans les années 1980.

    Une diversification dépendante de la recherche

    Le changement climatique aggrave une situation déjà tendue. Les projections climatiques pour la Guyane annoncent des sécheresses plus longues et plus fortes. Il y aura aussi des crues plus brutales et une plus grande variabilité saisonnière.


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    C’est un paradoxe frappant dans ce territoire. Les Amérindiens l’appelaient autrefois Wayampi, ce qui signifie « Terre d’eaux abondantes ».

    Dans ce contexte, diversifier les sources d’eau potable permettrait de réduire le coût et la vulnérabilité des ressources pour la population. Le développement de la connaissance et de la recherche sur les eaux souterraines du socle devient un enjeu majeur. Cela apporterait un complément solide aux captages d’eau de surface.

    Les aquifères du socle granitique pourraient offrir une ressource plus stable. Ils seraient moins exposés aux pollutions de surface et aux variations hydrologiques. Mieux les identifier, comprendre leur fonctionnement et estimer leur potentiel est une voie stratégique. Cela permettrait de diversifier et de sécuriser l’approvisionnement en eau potable.

    C’est aussi un défi qui dépasse les frontières de l’Amazonie française. Cela offre des opportunités de coopération avec les pays voisins d’Amérique du Sud. La Guyane française a des institutions scientifiques et des partenariats de recherche. Elle peut aussi bénéficier de financements européens. Elle a donc les atouts pour devenir un centre de référence régional sur la gestion de l’eau en Amazonie. Il faut cependant que l’effort de connaissance engagé ces dernières années se poursuive sur le long terme.

    Un débarcadère au village de Taluen, sur le Maroni, en 2021. Adrien Selles, Fourni par l'auteur

    Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

    Currently reading at B1 level (Intermédiaire)